Aujourd'hui, la «première» de _la Fille du Ciel_, au Century Theatre.

Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout

à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour

reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue

et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes

yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui

dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la

consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine

impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu

de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses

dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y

a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la

bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême

vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre

ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles

tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la

Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils

disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque

les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la

main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du

Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle

allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus.

Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent

soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des

applaudissement et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se

passe chez nous, les sifflets à New-York, indiquent le summum de

l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et

j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui

est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression

étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je

perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je

ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout

pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation

imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est

adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveaux _ailleurs_.

J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve

chinois, fait naguère en communion avec Mme Judith Gautier. J'ai vu

cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est

rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après

un réveil, et je m'en détache...

* * * * *

Demain matin, je dois prendre le paquebot pour la France. Je ne puis

prétendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement

dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous

une sorte de coupole obscure,--le Century Theatre avec sa pénombre de

chaque jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les

fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles

potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu

près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur,

entraient discrètement, sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées

par tous ces personnages casqués d'or, qui occupaient les stalles. Elles

n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine

elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de

ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois.

Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et

pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles

de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à

tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie

sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne

pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses

tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de

lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en

général elles apportaient, par précaution contre la longueur de la

séance--la répétition durait plusieurs heures d'affilée--des sandwichs

ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les

ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans

m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient--ou le charme, si

l'on veut--de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient

vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa,

avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes,

elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de

la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique

pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite

d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais

profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose

de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit;

beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre

nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une

intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se

revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme

je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque

courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques, m'arrivant aux

rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus

m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu

vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos

arbres, vous trouverez du _silence_». Et j'étais élu membre honoraire

d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au

moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.

Dès que _la Fille du Ciel_ a été livrée au public, j'ai employé de mon

mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien

il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser

ailleurs?

Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de

Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de

pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents

clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à

l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui

m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou

trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour

m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue;

après m'avoir chanté la _Marseillaise_, elles ont continué par un hymne

où de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches,

et en partant j'ai serré de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a

fêté à l'Alliance française où après le dîner, il y a eu, dans un grand

hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre

jouait cette _Marseillaise_ qui, à l'étranger, nous semble toujours la

plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très

élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de

moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la

crainte de ne plus revoir la France; des aïeuls à chevelure blanche

m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir;

là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais

vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de

familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de

sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que

je suis, l'Amérique ne pouvait que sembler effarante--en tant que

chaudière gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et

bouillonnent tumultueusement les génies de tant de races diverses--si

l'Amérique m'est restée jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de la

quitter j'ai pourtant senti qu'elle était quand même et surtout le pays

de la pensée chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil.

Elle est en plein vertige, c'est incontestable, vertige de vitesse,

d'innovations, de téméraires industries. Mais il y a vertige et

vertige, comme il y a ivresse et ivresse. Suivant une locution

populaire, les uns ont le vin gai, les autres le vin triste, ou le vin

batailleur. Eh bien, tandis que la Germanie a le vertige homicide et

féroce, on peut assurément dire que l'Amérique l'a amusant et aimable.

NOS AMIS D'AMÉRIQUE

21 Janvier 1917.

A la frontière d'Espagne, l'autre jour, j'ai rencontré un de nos vrais

amis d'Amérique, qui descendait de l'express de Madrid, et qui, avec une

hâte et une aisance tout à fait yankee, comptait prendre le soir même à

Bordeaux le paquebot pour New-York.

La France ne sait pas assez quels amis ardents elle compte là-bas, en

dehors des sphères officielles, dans le monde où l'on est libre de toute

pression politique, chez ces Américains qui ne suivent que l'impulsion

de leur propre sens moral, de leur propre coeur généreux et indigné.

Parmi ceux-là, qui sont légion, l'un des plus considérables est ce

voyageur, M. W. Waren, que j'ai été si heureux de trouver comme

compagnon de route depuis Hendaye jusqu'à la Gironde. Il était plein

d'entrain et de joie parce qu'il venait de réussir cette téméraire

entreprise, d'aller à Madrid,--où les Boches, hélas! manoeuvrent avec

tout leur impudent cynisme,--et d'y prononcer contre eux un violent

réquisitoire, de dénoncer une fois de plus leur infamie. Et il me conta

cette conférence, à laquelle assistaient les ambassadeurs de l'Entente:

«J'ai dit tout ce que j'avais à dire, et, quand je les ai traités

d'assassins, j'ai senti que la salle entière était avec moi!» En effet,

les journaux espagnols du lendemain enregistraient le succès de sa

parole; elle avait d'autant plus porté qu'elle était celle d'un Neutre,

que ne pouvait guider aucun intérêt personnel.

Voici bientôt deux ans et demi que je connais M. Whitney Waren, l'ayant

rencontré sur le front, aux lendemains de la bataille de la Marne. Sans

se soucier des obus, il se promenait là, son kodak à la main; dans une

exaltation de révolte et de dégoût, il photographiait, pour les mettre

sous les yeux de ses compatriotes, toutes nos ruines, nos villes, nos

cathédrales partout saccagées, si inutilement et ignominieusement, sans

excuse militaire possible, dans la seule frénésie de détruire...

Oh! pour qui a vu tout cela, entendre aujourd'hui parler doucereusement

leur Kaiser; depuis qu'il a manqué son coup de la paix, l'entendre

parler de l'_agression_ subie par l'Allemagne et de la _rage destructive

des Alliés_, ne serait-ce pas amusant à donner le fou rire, si ce

n'était lugubre comme les divagations des fous. Qu'il les fasse donc un

peu voir, ces monuments, ces villes sur quoi notre _rage_ s'est

acharnée! Est-ce Louvain, ou Ypres, ou Arras? Ou bien nos basiliques de

Reims ou de Soissons? Ou bien encore les vieilles églises vénitiennes?

Qu'il les montre aux Neutres, nos crimes de dévastation, et surtout

qu'il cache les siens, qu'il les cache à la Postérité qui laissera sa

Germanie clouée au pilori, tant que les hommes auront une histoire

écrite, tant qu'il tiendront de justes et indélébiles archives.

Notre rage destructive, à nous les Alliés!... Oh! pauvre histrion déjà

aux abois, il faut en vérité pour oser proférer ces paroles, pour jeter

ce défi au sens commun, il faut qu'il ait perdu, non seulement toute

conscience, mais aussi toute notion de l'amer ridicule,--ou alors qu'il

ait une bien méprisante certitude des épaisses crédulités allemandes!

Et, ce qui est peut-être le comble du grotesque, c'est de le voir, lui,

continuer de jouer la comédie même dans l'intimité, devant sa séquelle

toute seule, derrière les portants de la scène, jusque dans la coulisse.

Il y a peu de jours, avant de jouer sa dernière carte en risquant le

coup de la paix, n'a-t-il pas écrit à son Bethmann une lettre _intime_

où s'étalent les sentiments les plus désintéressés et les plus tendres.

Des journaux en ont donné la formule exacte, que je confesse avoir

oubliée. Mais, à quelques mots près, cela disait: «Pour délivrer le

monde de cette calamité, dont mon doux coeur saigne, il faudrait un homme

magnanime et d'un détachement surhumain. Eh! bien moi, cher complice,

moi tel que vous me voyez, moi Guillaume le vainqueur, je serai cet

homme; moi, j'aurai ce courage!» Oh! pauvre, pauvre histrion de la Mort,

qui donc, en lisant cela, n'a pas haussé les épaules et souri de

dédain?...

* * * * *

Depuis cette époque de la Marne, déjà lointaine, j'ai rencontré un peu

partout, sur le front des Vosges, sur le front d'Alsace, ce Whitney

Waren, notre fidèle ami, toujours insouciant du danger,--et de plus en

plus je voyais s'exalter son admiration pour nos chers soldats, son

dégoût pour l'horreur germanique. Il a été accueilli par tous nos

généraux que charmait son ardeur pour la sainte cause; il est allé même

dans les tranchées des Italiens, pour y constater à quel point ils sont

dignes de nous.

Et sa conviction, si documentée et si profonde, n'a cessé d'être

puissamment communicative. Combien d'articles a-t-il publiés dans les

journaux des États-Unis, combien de conférences il a faites, à Paris, à

Madrid, à New-York, à Boston, pour protester contre la neutralité de son

pays, dans l'immense conflit que l'Allemagne a osé ouvrir entre la

Pensée et la Ferraille barbare! J'ajouterai que son fils, entraîné par

son exemple, s'est engagé à dix-sept ans dans nos ambulances de Verdun

où il vient d'être proposé pour la croix de guerre, et que Mme Whitney

Waren, présidente à New-York du Secours national, s'est entièrement

consacrée, avec ses filles, aux oeuvres charitables françaises.

On me demandera sans doute: qui donc est votre Whitney Waren, quel titre

a-t-il pour jouer un tel rôle?--Quel titre! Mais, Dieu merci, il n'en a

aucun; aucune mission officielle ne lui a été confiée. Et c'est là

précisément ce qui donne à ses actes une si rare et inappréciable

valeur. De sa profession, il était architecte, ce qui ne me semble pas

conduire fatalement à la vie si militante qu'il s'est choisie. Mais le

coeur, chez lui, l'a emporté sur les considérations d'intérêt, et il a

tout quitté pour se faire l'un des grands continuateurs de cette

traditionnelle amitié franco-américaine, instituée par La Fayette.

Ce n'est pourtant pas de lui en particulier que j'ai voulu parler ici,

ce n'est nullement une réclame personnelle que j'ai tenté de lui faire.

Non, je ne l'ai cité que parce qu'il est typique; il ressemble, en ce

qui nous concerne, à l'immense majorité de ses compatriotes; tous

évidemment n'ont pas fait pour nous autant qu'il a fait lui-même, mais

tous n'en avaient point les possibilités matérielles, tous n'avaient pas

non plus son énergie ni son indépendance. Lui, nous pouvons le

considérer comme représentant bien l'âme clairvoyante de la véritable

population américaine, et cette âme, nous ne le saurons jamais trop,

est, grâce à Dieu, absolument ce que nous pouvions souhaiter qu'elle

fût.

IL PLEUT SUR L'ENFER

DE LA SOMME

Quand nous aurons achevé de conquérir les territoires de nos

ennemis, si quelque individu de ces races inférieures, qu'on

appelle anglaise, française, russe, italienne, américaine ou

espagnole, s'avise d'élever la voix pour autre chose que pour

implorer grâce, nous le détruirons comme un pantin de vil limon. Et

quand nous aurons démoli leurs cathédrales caduques, nous

édifierons nos sanctuaires plus splendides, pour glorifier notre

force, destructive des nations pourries.

(Écrit en 1914 par un professeur d'Heidelberg, qui n'est pas

sensiblement plus bouffi ni plus féroce que la moyenne des

allemands.)

Novembre 1916.

Elle tombe, la pluie, la pluie glacée, depuis combien d'heures, on ne

sait plus, depuis tout le temps, dirait-on; elle tombe régulière,

épaisse, comme d'un gigantesque arrosoir aux trop larges trous, et on

n'imagine plus que jamais elle puisse finir. Au milieu de

l'encombrement, du bruit, des cahots, ma voiture roule, vite quand même,

depuis un temps sans doute très long, mais dont la longueur, à force de

monotonie, n'est plus appréciable. Sur la sinistre route,--sorte de voie

sacrée qui mène au front,--entre deux rangs de squelettes d'arbres tous

pareils, passe en même temps que moi un charroi continu, qui coule nuit

et jour, comme l'eau empressée des fleuves. Et ce sont d'énormes

camions, uniformément peints en ce bleu neutre qui dans le lointain tout

de suite les efface, les rend invisibles à travers la brume ou les

ruissellements de la pluie; énormes et lourds, en courant ils défoncent

le sol; le roulement de leurs moteurs, leurs tressauts à chaque ornière

mènent un bruit qui jamais ne fait trêve, et l'air mouillé en est tout

vibrant; ils sont bondés de soldats aux capotes bleuâtres, ou bien de

projectiles et de machines à tuer; ils emportent là-bas par milliers les

victimes fièrement souriantes pour le grand holocauste sublime, ou bien

ramènent des débris humains qui vivent encore, et ils se dépêchent tous

comme si la Mort s'impatientait de les attendre. Les chauffeurs de leurs

innombrables machines, emmitouflés de peaux de bique, nous montrent tous

en passant de pareilles petites figures jaunes avec des yeux retroussés

à la chinoise, des figures comme on en avait connu là-bas en

Extrême-Asie... Ah! des Annamites, imprévus ici sous cette pluie

d'hiver: mais tout est sens dessus dessous dans le monde, tout est

Babel, en 1916!... Et il y en a tant et tant de ces camions, et depuis

tant de jours, sur cette route pourtant large, que les maigres arbres

des bords sont tous égratignés, à hauteur d'auto, par ces ferrures, en

marche perpétuelle. De droite et de gauche, ce que l'on aperçoit de la

campagne est hideux, hideux à glacer l'âme; rien que de la terre

retournée, détrempée, et des flaques d'eau sale, et puis des horizons

noyés, perdus sous ces nuages bas qui traînent, éternisant le si froid

déluge. Il fait à peine jour, tant le ciel est plein d'eau; rien

n'indique l'heure, on ne sait pas si c'est midi, ou le crépuscule. Pour

que cette voie, trop fréquentée et écrasée, demeure praticable, il faut,

bien entendu, la réparer continuellement, et, de distance en distance,

les barrages des cantonniers compliquent et retardent l'intense

circulation; chaque fois qu'on va les rencontrer, ces barrages de

malheur, un soldat vous l'annonce en agitant un pavillon rouge qui

ruisselle de pluie; alors il faut se tasser sur un seul bord de la

route, camions ou voitures se jetant les uns sur les autres, tout ce qui

s'en va _là-bas_ ou tout ce qui retourne à l'arrière, et cela devient la

plus inextricable mêlée. A un moment donné, nous engageons nos roues

avec celles d'une voiture d'ambulance qui revient vers les hôpitaux;

elle est fermée de toutes parts, mais il en coule, goutte à goutte, du

sang, qui fait des petites taches rondes sur la boue; elle a l'air

d'égrener un chapelet rouge, pour qu'on puisse la suivre à la piste:

quelque hémorragie soudaine, sur laquelle on se représente un médecin

attentivement penché... J'en avais croisé tant et plus, de ces

voitures-là, pendant mes randonnées en auto, mais jamais encore je n'en

avais vu saigner... Passent maintenant quelques centaines de prisonniers

aux houppelandes grises, aux figures roses et sournoises, qui nous

reviennent du front sous la débonnaire surveillance de grands diables, à

tournure un peu étrange, vêtus et encapuchonnés de toile cirée

jaune-serein. Oh! les étonnants bergers qui nous ramènent ce vilain

troupeau! Sous leur capuchon pointu, d'un si beau jaune, le visage qui

apparaît, encadré d'un passe-montagne bleu, est noir comme de la suie...

Eux, c'est au Sénégal, à la côte de Guinée, qu'on les avait rencontrés

jadis, nus sous le soleil torride, et les voilà transportés sous le ciel

pluvieux de la Somme, emmaillotés comme des momies! Il a fallu nous

arrêter tout à fait pour ce défilé des Boches, de peur de leur écraser

les pieds, et nous avons tout loisir d'examiner ces teints chlorotiques,

ces petites prunelles de faïence pâle qui se détournent et fuient! Nous

sommes tellement moins vilains que ça, nous autres! Après les avoir vus,

on reporte volontiers son regard sur les braves soldats de chez nous,

que les camions entraînent et qui tout à l'heure seront à la bataille;

la comparaison immédiate est toute à leur honneur, et comme on salue

fraternellement leur teint de santé, leurs yeux plus foncés, plus

francs et plus vifs.

Il pleut, il pleut, il fait gris et il fait sombre. Il faut consulter sa

montre pour se convaincre qu'il est à peine 2 heures, car vraiment on

croirait que la nuit commence. Tous ces moteurs et toutes ces énormes

roues si pesantes, qui se suivent et se pressent en files

ininterrompues, ébranlent le sol et font trop de bruit pour que l'on

distingue nettement la canonnade, et de plus il s'y mêle le

tambourinement de la pluie fouettante et la rage du vent contre les

pauvres arbres de la route; toutefois quelques coups, de plus en plus

forts, dominent ce fracas monotone et viennent nous rappeler que nous

approchons de la ligne de feu. Dans les champs inondés et à l'abandon,

qui ne sont plus que des déserts de boue, il y a maintenant, en guise de

cultures, d'immenses étalages de choses _pour tuer_, obus, torpilles,

etc.; affreuses choses, dont les cuivres brillent un peu au milieu des

grisailles ambiantes; elles sont alignées en bon ordre, en belle

symétrie, sur des madriers qui les isolent des flaques d'eau; elles

couvrent de grands espaces de terrain, comme faisaient jadis les foins

ou les blés. En ce moment même, des hommes, embourbés jusqu'aux genoux,

s'occupent à étendre par-dessus d'immenses toiles, peinturlurées comme

des décors de théâtre: vu de très haut, tout ce _camouflage_ doit

représenter de l'herbe bien verte, des rochers bruns, des pierrailles

blanches, etc. Et c'est pour tromper les yeux perçants de ces nouveaux

oiseaux d'acier qui, de nos jours, empoisonnent l'air, transportent

là-haut jusque dans les nuages le tohu-bohu et l'horreur d'en bas. En

effet, s'ils apercevaient cela, les vilains oiseaux boches en maraude,

on se représente les explosions que propageraient leurs bombes parmi nos

vastes plantations de mitraille.

Par degrés nous pénétrons dans ces zones, inimaginables à force de

tristesse et de hideur, que l'on a récemment qualifiées de lunaires. La

route, réparée en hâte depuis notre récente avance française, est encore

à peu près possible, mais n'a pour ainsi dire plus d'arbres; de l'allée

d'autrefois, restent seulement quelques troncs, pour la plupart

fracassés, déchiquetés à hauteur d'homme, et quant au pays alentour, il

ne ressemble plus à rien de terrestre; on croirait plutôt, c'est vrai,

traverser une carte de la Lune, avec ces milliers de trous arrondis,

imitant des boursouflures crevées. Mais dans la Lune, au moins il ne

pleut pas, tandis qu'ici tout cela est plein d'eau; à l'infini, ce sont

des séries de cuvettes trop remplies, que l'averse inexorable fait

déborder les unes sur les autres; la terre des champs, la terre féconde

avait été faite pour être maintenue par le feutrage de l'herbe et des

plantes, mais ici un déluge de fer l'a tellement criblée, brassée,

retournée, qu'elle ne représente plus qu'une immonde bouillie brune où

tout s'enfonce. Çà et là, des tas informes de décombres, d'où pointent

encore des poutres calcinées ou des ferrailles tordues, marquent la

place où furent les villages. On reste confondu devant de telles

destructions, qui sont le «dernier cri», les miracles de la guerre

moderne. Et il faut se dire, hélas! que ce gâchis macabre s'étend, tout

pareil, pendant des lieues et des lieues, sur ce qui s'appelait naguère

encore des provinces françaises!

Quelques aspects du vertige mondial · 第 10 / 11 段