A neuf heures donc, je descends me mêler à la foule, sur les larges

trottoirs de Broadway. Malgré les costumes parisiens des femmes, malgré

les «complets» et les horribles «melons» pareils aux nôtres, ce n'est

pas la foule de Paris; les allures ont je ne sais quoi de plus décidé,

de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel méli-mélo de

toutes les races! On reconnaît au passage des Japonais, des Chinois

tondus à l'européenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux

cheveux pâles.--Quelqu'un du pays me disait ce soir: «New-York n'est pas

encore tout à fait l'Amérique, il n'en est plutôt que le seuil, où

s'arrêtent d'abord en débarquant les foules disparates qui nous viennent

d'Europe. A la seconde génération, quand tous ces gens se sont mêlés,

croisés, nous voyons naître alors de vrais Américains qui ont une

cohésion parfaite et l'amour de leur patrie nouvelle, vérifiant la

devise «_e pluribus unum_». Ceux-là se fixent plus volontiers dans nos

villes de l'intérieur, où il faut aller pour se sentir vraiment aux

États-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un

arbre taillé, qui résulte du mariage de toutes ces énergies».--Beaucoup

de femmes élégantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de très

belles, du moins quand elles ne sont pas crûment éclaboussées par de

blêmes soleils électriques leur donnant des teints de cadavres; mais

trop de négresses, en vérité; à chaque instant, sous quelque grand

chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes

boutiques, les étalages derrière d'immenses glaces, sont comme le long

de nos boulevards. Mais l'électricité qui ruisselle ici, qui règne en

souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous; il semble que

tout vibre et crépite sous l'influence de ces courants innombrables,

dispensateurs de la force et de la lumière; on est comme électrisé

soi-même et un peu frémissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway!

Presque sans trêve, il faut se résoudre a entendre courir en vertige

au-dessus de sa tête, sur les vibrantes passerelles de ferrailles, des

files de wagons-monstres, bondés de monde et étincelants de feux. En

revenant d'ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville

arriérée et calme, aux maisonnettes basses; d'ailleurs aucune de ses

illuminations du 14 juillet n'approche des fantasmagories qui, les soirs

quelconques, se jouent à New-York. Partout des lumières multicolores,

qui changent et scintillent, formant et déformant des lettres; elles

dégringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les

voies comme des banderoles tendues. Mais c'est en l'air surtout qu'il

faut regarder--malgré le fracas souterrain des trains express qui vous

feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol--c'est en l'air,

au faîte des extravagantes bâtisses, au-dessus des toits; là sont les

réclames lumineuses, qui _remuent_ par des trucs nouveaux, les visions

qui dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmonté sa boutique d'une

course de chars romains où l'on voit des chevaux gigantesques agiter

avec frénésie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a érigé une

bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de

mercerie exhibe un énorme chat, tout en feu jaune, qui dévide un peloton

de feu rouge et s'entortille avec le fil. Un marchand de brosses à

dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin

qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une

brosse de 10 mètres de long... Vite, vite, les apparitions se dessinent,

se démènent, s'effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se

trouble à les suivre. Et de temps à autre, au bout d'un gratte-ciel non

éclairé, qui montait invisible dans l'atmosphère de brume et de fumée,

quelque affiche géante, que l'on dirait suspendue comme une

constellation, éclate en feu rouge, vous martèle un nom dans l'esprit,

et se hâte de s'éteindre. Tout cela, pour ma mentalité d'Oriental, est

déroutant et même un peu diabolique; mais c'est si drôle et en même

temps si ingénieux, que je m'amuse et presque j'admire...

Ce que je vais raconter de ma première nuit de New-York fera sourire les

Américains; aussi bien est-ce dans ce but que je l'écris. Dans un livre

du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les épouvantes

du sauvage Mowgli la première fois qu'il coucha dans une cabane close:

l'impression de sentir un _toit_ au-dessus de sa tête lui devint bientôt

si intolérable, qu'il fut obligé d'aller s'étendre dehors à la belle

étoile. Eh bien! j'ai presque subi cette nuit une petite angoisse

analogue,--et c'étaient les gratte-ciel, c'étaient les grandes

lettres-réclames au-dessus de moi, c'étaient les grands tonneaux rouges

montés sur leurs échasses de fonte; trop de choses en l'air, vraiment,

pas assez de calme là-haut. Et puis, ces six millions d'êtres humains

tassés alentour, ce foisonnement de monde, cette _superposition_ à

outrance oppressaient mon sommeil. Oh! les gratte-ciel, déformés et

allongés en rêve! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si

je ne m'abuse), un qui surgit là très proche, un tout en marbre qui doit

être d'un poids à faire frémir! Il m'écrasait comme une surcharge, et

parfois quelque hallucination me le montrait incliné et croulant...

* * * * *

C'est dimanche aujourd'hui; le matin se lève dans une brume lourde et

moite; il fera une des chaudes journées de cette saison automnale qu'on

appelle ici «_l'été indien_». Sur New-York pèse la torpeur des dimanches

anglais et, dans les avenues, les voitures électriques ont consenti une

trêve d'agitation. Rien à faire, les théâtres chôment et demain

seulement je pourrai commencer à suivre les répétitions du drame qui m'a

amené en Amérique. Mais dans le voisinage, tout près, il y a

Central-Park, que j'aperçois par ma fenêtre, avec ses arbres déjà

effeuillés; j'irai donc là, chercher un peu d'air et de paix.

Central-Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec

des allées pour les cavaliers, des allées pour les autos, d'immenses

prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les

idylles. Les feuillages sont les mêmes qu'en France, mais flétris par un

plus précoce automne après un été plus brûlant. Çà et là des blocs de

rochers noirs se lèvent, comme s'ils avaient crevé les pelouses, et

c'est le sol même de New-York qui reparaît à nu, ce sol dur et homogène

qui a favorisé la hardiesse des maisons à trente ou quarante étages,

écrasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se

croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le

lointain n'élevaient au-dessus de la cime des arbres leurs têtes

indiscrètes, semblables à des maisons chimériques du pays de Gulliver...

Les gens élégants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre

aujourd'hui que des petits bourgeois endimanchés, des «enfants à

roulettes», d'austères vieilles misses à lorgnon qui doivent être des

institutrices. Et solitairement je vais m'asseoir au bord d'une allée.

A peine suis-je là qu'un bruit très léger me fait tourner la tête. A

côté de moi, sur mon banc, un amour de petit écureuil gris vient de

bondir et il me regarde en faisant le beau, debout sur son

arrière-train, relevant sa belle queue de chat angora... Oh! en voici un

second, plus hardi encore, qui saute sur mes genoux! J'en aperçois aussi

qui courent sur l'herbe ou qui jouent dans les branches.--Et c'est une

des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits

êtres libres qui a pris possession de Central-Park et que tout le monde

protège; on leur bâtit des maisonnettes de poupée sur les arbres, les

promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu'ils viennent

manger à la main; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers,

ni le bruit de ces «enfants à roulettes», aussi gentils et effrontés

qu'eux-mêmes, qui font du skating sur l'asphalte de tous les sentiers.

Le déclin du jour amène pour moi d'intolérables mélancolies dans ce parc

d'automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si

hétéroclite et qui m'est si inconnu; au-dessus des bosquets d'ombre,

les lointains gratte-ciel, rougis à la pointe par le soleil couchant, me

donnent une impression d'exil que je n'avais jamais éprouvée, même en

plein désert; les écureuils gris, par précaution contre les chats qui

vont bientôt rôder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues; le

crépuscule commence à m'étreindre, et j'ai envie de m'enfuir vers les

rues plus animées où je coudoierai plus de monde. Je ne sais si déjà je

m'américanise, mais je sens ce soir qu'il me faut du mouvement et du

bruit.

Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que

de richesses elles étalent et quel luxe dominateur! C'est presque trop;

la proportion, la mesure manquent un peu. Les entrées où veillent des

mulâtres galonnés, sont de marbré ou de porphyre, avec des colonnades

grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses

grilles en bronze ou en fer forgé qui feraient honneur à nos

cathédrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour! C'est

humiliant en vérité pour notre vieille Europe qui a mis des siècles à

bâtir ses villes célèbres et n'a jamais eu assez d'or pour faire aussi

beau. Mais, à tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l'on

ne définit pas, et qui est peut-être tout simplement l'âme d'un passé...

* * * * *

Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoudé à ma haute fenêtre,

avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une

sérénade tout à fait burlesque éclate sans préambule, en bas, sur un

trottoir de Broadway. Des voix d'hommes hurlent ensemble une sorte de

cantique de guerre, accompagné à l'unisson par des trombones et des cors

de chasse. Qu'est-ce que c'est que ce charivari, mon Dieu?--Ah! l'armée

du Salut! Un bataillon qui est venu se poster là pour tâcher de sauver

au passage les égarés du dimanche soir s'acheminant vers les bouges de

l'alcool. Eh bien! après la première minute de stupeur et de sourire, on

oublie le ridicule de cela pour céder à une impression plutôt grave.

Dans cette ville où trépident nuit et jour les transactions et les

affaires, il y a donc place encore pour le vieux rêve religieux qui

berça les hommes pendant des siècles. Ce rêve, il est vrai, a pris une

forme délirante, tapageuse, effrénée, ici où tout est neuf et excessif;

mais on le sent là, bien vivant quand même, derrière cette musique de

maison de fous. Et on ne sourit plus.

II

Aujourd'hui, pour la première fois, j'assiste à une répétition de la

_Fille du Ciel_. C'est sans décors, sans costumes, en tenue de ville,

dans une salle nue, dépendant du théâtre. Oh! l'étrange impression

d'entendre les acteurs dire _no_ et _yes_, d'écouter mes phrases que je

reconnais bien mais qui me font l'effet de s'être amusées à se déguiser

en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut énoncé l'axiome: une

traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prétends pas qu'elle

fût merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais

d'ailleurs que l'envers en a été recoloré avec une habileté consommée;

mais, quand même, c'est toujours un envers. Miss Viola Allen[17] me

paraît une idéale impératrice, et, malgré son chapeau parisien si en

contraste avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit

frisson quand elle s'anime; à la scène finale, je vois même de vraies

larmes perler au bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de

rendre délicieusement chinois en les retroussant au coin avec des

peintures. Comme toutes les femmes ont l'air honnête dans ce théâtre!

Les gentilles petites actrices chargées des rôles secondaires sont

tellement correctes elles aussi, tellement comme il faut, et se tiennent

comme des jeunes filles du monde! Mais, dans cette salle où sans doute

je vais revenir tant de fois m'enfermer, il fait triste, de la tristesse

particulière à tous les théâtres quand les illusions du soir y cèdent la

place à la lumière appauvrie du jour.

Libéré à quatre heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que

je n'avais pu voir encore animées par la pleine activité des jours de

travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures

décidées sans effronterie, les hommes tout rasés sous de larges

casquettes, marchent vite, indifférents au fracas des chemins de fer

suspendus ou souterrains.

A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille ébranlées par

le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui

grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrêtées, les policemen

s'agitent, on dirait une émeute. Tout ce monde regarde avidement un

tableau noir sur lequel, de temps à autre, quelqu'un ajoute un signe à

la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or

sont braqués là-dessus comme si le sort du monde allait s'y inscrire,

et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparaît, c'est tantôt un

silence morne chez les spectateurs, tantôt une joie délirante, avec des

battements de mains et des cris. Qu'est-ce que ça peut bien être?--le

cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de

paume national; une grande partie se dispute en ce moment à la campagne,

l'équipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingénieux

système automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et

tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent à ce

point! Il faut en vérité que cette race, issue de toutes nos races

vieillies, se soit retrempée de jeunesse sur le sol d'Amérique. Et

j'admire surtout combien, ces implantés d'hier ont déjà pris l'amour du

clocher,--d'où découle nécessairement l'amour plus noble de la patrie.

Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y

résignent. Si encore ils étaient groupés, une avenue qui en serait

bordée arriverait peut-être à un effet de fantastique beauté. Mais non,

ils surgissent au hasard, alternant avec des bâtisses normales ou

parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque

maladie de gigantisme, et qui se seraient mises à allonger follement

comme les asperges en avril. Ce qui me déroute, habitué que j'étais aux

villes de pierre comme en France, ou aux villes de bois comme en Orient,

c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment armé, des briques

sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge

qui donne des maisons en chocolat, même des églises, des clochers en

chocolat. Voici, dans la cinquième avenue, qui est comme on sait le

quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style

Moyen Age et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de

vieux chênes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'écrase. Voici

une cathédrale gothique, capable de rivaliser avec les nôtres; mais les

gratte-ciel d'à côté montent plus haut que ses flèches aiguës; alors

elle est diminuée au point de ressembler à un joujou de Nuremberg. Au

bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impériale de se

faire construire le château de Blois, avec des pierres apportées de

France, et ce serait presque une merveille; mais derrière, plus haut que

les donjons et les girouettes, monte bêtement un gratte-ciel couronné

d'une réclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui

regorge de coûteuses magnificences, a poussé d'un élan trop rapide et

trop fougueux; il me paraît qu'elle aurait besoin d'être coordonnée,

émondée, et surtout calmée.

* * * * *

Evadé aujourd'hui du théâtre, où il fait toujours noir en plein midi

comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle

River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de

trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je réellement

quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles

élégantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais,

sans restriction cette fois, je m'incline devant la majesté d'une telle

avenue. D'un côté, le grand fleuve que l'on domine; de l'autre, une

interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une

quinzaine d'étages seulement) qui arrivent à un effet esthétique parce

qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de

la pierre véritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne

crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possède une promenade d'une

telle opulence.

Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouillées, de superbes

escadres que l'Amérique réunit en ce moment pour se donner, en une

grande fête, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts

dorment là, imposants de laideur terrible, surmontés de ces nouveaux

mâts à l'américaine, larges et ajourés, qui ressemblent à des tours

Eiffel; auprès d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment

aussi; et une multitude de batelets, de mouches électriques,

s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent

pour regarder. En prévision de cette prochaine fête de la marine, des

pavillons de l'Amérique, rayés blanc et rouge avec semis d'étoiles sur

leur coin bleu, commencent à flotter aux fenêtres des hautes maisons

somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l'«été indien».

C'est comme une révélation de New-York que je viens de m'offrir

aujourd'hui, et tout ce que je découvre, en faisant ainsi l'école

buissonnière, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, où donc les atteindrai-je? Ma course

accélérée dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent

toujours, en files aussi orgueilleuses, témoignant que cette ville

contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au

lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomètres s'obstinaient à

l'enlaidir, il n'y a déjà plus maintenant que des rochers et de grands

bois; si près de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et

des arbres, l'air s'imprègne de la bonne senteur des mousses d'automne;

je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais

tant souhaité atteindre, et elle est plus boisée, plus sauvage peut-être

qu'aux entours immédiats de Paris. Mais je m'y sens quand même en exil,

car les arbres et les plantes, à bien regarder, diffèrent légèrement des

nôtres; les _asters_, que nous ne connaissons que dans nos jardins,

croissent ici à profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces

feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrière-saison

s'accentuent davantage que chez nous, arrivent à des teintes

sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis,

une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour

desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air

vrai...

* * * * *

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement à New-York. Les

maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse

Broadway, j'écoute moins le fracas des trains sur les passerelles de

fer.

Un peu partout je découvre des choses amusantes à force d'imprévu,

d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montré ce matin

comme typique certain café-restaurant qui éclipse tous les

cafés-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui coûta cinq millions,

a été construite pour enchâsser le tableau de Rochegrosse acheté à

grands frais: _le Festin de Balthazar_. Sur toutes les murailles de

marbre vert, on a ciselé les mêmes bas-reliefs qu'à Persépolis; en

marbre vert également sont les puissantes colonnes à têtes cornues, et

les gigantesques taureaux ailés à visage humain. Mais, comiques au

milieu de ces splendeurs déréglées, il y a les rangs de petites tables

pour les consommateurs, et il y a les garçons en frac apportant à la

ronde les bocks ou les coktails!...

Aux répétitions de _la Fille du Ciel_, qui occupent mes journées, la

féerie commence à se dessiner; nous sortons peu à peu des incohérences

et du chaos des premières heures. Des décors qu'aucun théâtre parisien

n'aurait risqués font revivre d'inimaginables passés chinois, des jeux

de lumière électrique dont nous ignorons encore le secret imitent des

limpidités de ciel, ou des lueurs de bûcher et d'incendie. Dans les

jardins de l'impératrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des

cigognes et des paons réels se promènent sur des pelouses

jonchées--parce que cela se passe au printemps--de milliers de pétales

qui ont dû tomber des branches comme une pluie. Là, aux rayons d'un

clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les étranges et

presque chimériques atours de soie et d'or copiés sur de vieilles

peintures que j'ai rapportées, ou sur des costumes réels que j'ai

exhumés naguère de leurs cachettes au fond du palais de Pékin.

Les moments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces

repos durant lesquels la féerie s'échappe, pour ainsi dire, de la scène,

pour déborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse,

envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plongée

dans des ténèbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors,

où il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont

assises là, partout, et que le discret murmure de leurs voix _sonne

étrange_; ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces

gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race

jaune... Quand les yeux s'habituent à l'obscurité, ou si quelque lueur

électrique vient à filtrer de la scène, on découvre que tout ce monde,

de la tête aux pieds, est vêtu avec l'apparat des anciennes cours

Célestes. Il y a même des groupes de ces petites déesses armées et

casquées qui portent aux épaule des pavillons en faisceaux éployés et

semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand théâtre

sans lumière, où les auditeurs, échangeant à mi-voix des phrases

lointaines devant la toile baissée, sont pareils aux guerriers, aux

Génies, sculptés dans les vieilles pagodes...

Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens

quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé

comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare

son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses

camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct,

pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me

dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de

voir reconstituée la Chine de nos ancêtres».

* * * * *

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de

New-York, je monte au sommet de l'hôtel du _Times_, qui est l'un des

plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de

maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué,

paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester

debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un

ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond

jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme

extrême. Là souffle une bise âpre et froide--déjà l'air vif des

altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à

l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin,

partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en

grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis

reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai

déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui

brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes

est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par

d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace

que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son

oeil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de

sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable.

Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle

surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque?

Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes

parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi

verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des

trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait

directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements

d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis

que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de

longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une

clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère,

entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel

effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétit, les

détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.

Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une

délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions

d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et

souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque

angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce

haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se

replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne

partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler

ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en

grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste

encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la

ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre,

l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des

mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il

n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide

d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement

la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et

il fait peur.

* * * * *

Quelques aspects du vertige mondial · 第 9 / 11 段