De là, pour se rendre à la grotte[12], on a longtemps à marcher, à

monter, par de mauvais sentiers, à travers une région plus solitaire,

boisée surtout de grands châtaigniers qui se meurent[13]. Le mal qui les

tue a commencé par les châtaigniers de Provence; il est sans doute une

des moisissures chargées de dépouiller notre planète trop vieille: on

sait que les chênes, les ormeaux, les fusains, les lauriers ont aussi

maintenant chacun son microbe rongeur.

Quand on a fait un peu plus d'une lieue dans cette âpre campagne qui se

dénude, on se trouve tout à coup en face d'un porche colossal, ouvert au

flanc d'un coteau; il est orné d'une quantité de pendentifs en pierre

grise qui ont des formes de glaçons; il est frangé de feuillages

retombants, de ronces qui s'allongent comme des lianes; la voûte en est

surbaissée, écrasée; il donne dans du noir et on dirait quelque entrée

non permise qui plongerait aux entrailles mêmes de la terre.

Il faut se recueillir devant ce lieu d'ombre, infiniment plus vénérable

que les plus primitifs sanctuaires humains, car il fut l'un des berceaux

de nos grands ancêtres au front bas et au corps velu.

Après les dernières tourmentes géologiques,--il y a cinq cent, huit cent

mille ans, on ne sait guère,--quand les roches, dans cette région,

redevinrent immobiles, elles restèrent comme séparées en lames immenses,

qui laissaient des vides entre elles. Et ce furent d'abord des espèces

de salles étonnamment profondes, mais peu sûres, qui menaçaient de

s'effondrer. Mais vinrent les stalactites et les stalagmites qui, avec

des patiences, avec des lenteurs à peine concevables pour les éphémères

que nous sommes, entreprirent de les consolider, ébauchant partout ces

voûtes, ces cloisons, ces contreforts, ces piliers aujourd'hui si

puissants, si trapus,--et dont chaque millimètre d'épaisseur représente

presque l'apport d'un siècle! Et quand les salles souterraines, de par

la magie des suintements calcaires, furent ainsi divisées en nefs, en

galeries, en cloîtres superposés, même en cachettes aux portes étroites

et faciles à défendre, des hôtes, éclos d'hier à la lumière du monde,

commencèrent de venir peureusement y chercher asile: ce fut le lion

géant, ce fut l'ours des cavernes, et enfin ce fut l'homme!... D'où

était-il donc issu, celui-là, quelle était sa filiation?... Il différait

de nous, c'est accordé; son crâne oblique au front fuyant, les trous de

ses yeux trop enfoncés sous l'arcade sourcilière font peur à voir, et le

gorille lui ressemble. Mais tout de même c'était _l'homme_; il taillait

des outils, il dessinait des figures, il avait déjà l'idée d'ensevelir

ses morts. Entre lui et le singe le plus voisin, le trait d'union manque

toujours,--et après tout, quand on le trouverait, ce sinistre trait

d'union que l'on s'obstine à chercher, resterait à se demander ensuite:

et le premier singe, d'où sortait-il? On a beau fouiller le sol,

interroger minutieusement et ardemment les couches géologiques, aucun

intermédiaire n'apparaît entre lui et les mollusques ou les sauriens

des périodes primitives: il a toujours été le singe. Et, de même sans

doute, l'homme qui, dans la nuit des âges, hantait cette grotte au

porche immense, avait toujours été l'homme.

La terre même qui est devant cette entrée, la terre seule, pour peu

qu'on la creuse, raconte la vie qui fourmilla jadis dans la gigantesque

tanière obscure: on y retrouve des silex polis par les premières mains

humaines, des ossements de bêtes à jamais disparues, des défenses de

mammouth, des dents du grand lion ou du grand ours. Et le moindre de ces

débris est pour évoquer, dès qu'on y songe, les nuits pleines de

transes, les luttes forcenées des griffes contre les haches de pierre,

les boucheries sanglantes et les voraces mangeurs...

Mais, depuis des siècles et des siècles, la sécurité, le silence ont

remplacé dans ce lieu les carnages et la peur. De nos jours, quelques

braves contrebandiers peut-être s'y cachent encore. Autrement il n'y

vient guère que des troupeaux de boeufs, des troupeaux de moutons qui,

sans s'aventurer trop loin au milieu d'une si lourde nuit, cherchent de

la fraîcheur à l'entrée quand le soleil brûle ou un abri quand les

averses tombent.

Sous ce porche, plus vaste que celui des cathédrales, si l'on s'avance,

on entend bruire des eaux souterraines[14], et on distingue là-bas, dans

l'obscurité, des piliers massifs, entre lesquels s'ouvrent des couloirs

sombres.

On peut choisir la galerie que l'on veut, car toutes sont pleines

d'étonnements et presque toutes sont infinies; elles montent, elles

descendent, elles se croisent, elles se divisent et s'étagent les unes

par-dessus les autres. C'est un monde de nefs aux très fantastiques

architectures, et, tout cela, on le croirait taillé, foré dans la pierre

vive, dans une seule et même pierre blanche qui ne présente jamais

aucune lézarde, aucune fissure; tout cela donne l'impression d'une

solidité immuable et éternelle; aussi ne s'épouvante-t-on point de voir

s'avancer au-dessus de soi, comme jaillissant et détachés des parois

surplombantes, tant de blocs étranges, pareils à des têtes de squales,

à de vagues dragons, à des embryons de monstres. Les fanaux que l'on

porte révèlent partout d'extravagantes formes blanches, qui se penchent

sur vous, qui ont l'air prêtes à s'élancer pour engloutir, mais qui sont

figées là depuis les plus vieux temps de la Terre. Et une petite musique

douce ne cesse de vous suivre jusque dans les dernières profondeurs de

la montagne; elle se fait de tous les côtés à la fois, elle est le

ruissellement des myriades de gouttes d'eau sur les murailles, elle est

leur bruit de fine pluie, répercuté par la sonorité des voûtes. Elles

chantent en travaillant, les gouttes d'eau... Or, on les entendait déjà

chanter ici leur même chanson au temps des grands sauriens, des grandes

bêtes de cauchemar, et c'est elles ensuite qui ont bercé le sommeil

craintif des premiers hommes au crâne déprimé; c'est elles qui sont à

l'oeuvre depuis des milliers de siècles pour la construction de ce palais

baroque et prodigieux, chacune apportant à l'édifice un imperceptible

atome de calcaire,--et, comme elles n'ont pas fini, comme elles ne

finiront jamais, comme il s'agit d'ajouter encore des ornements partout,

des franges, des dentelles aux piliers et aux plafonds blancs, leur voix

de cristal persiste toujours, monotone, obstinée, aussi éternelle que

les patiences de la nature[15].

Dans toutes les galeries où l'on se promène, des trouées de la voûte

sont là pour vous montrer qu'il y a d'autres galeries encore passant

au-dessus, et aussi des trouées dans le sol, pour que vous sachiez qu'il

y en a d'autres se perdant en dessous; les couloirs se multiplient, se

croisent, s'enchevêtrent en dédale--un dédale toujours pâlement blanc,

dont les parois froides et mouillées, rigides comme du marbre, ont des

rondeurs molles, affectent d'inquiétantes formes animales, ou bien se

penchent sur vous, en simulant les ondulations d'une étoffe que le vent

déplie. En vérité, la fantaisie des gouttes d'eau créatrices fut

innombrable, impossible à prévoir, et d'une trop mystérieuse

extravagance! Les voûtes, en beaucoup d'endroits, ont des contournements

que l'on ne s'explique pas, des contournements en vrille; elles montent,

elles montent jusqu'à dix, vingt, trente mètres, rétrécissant de plus en

plus leurs tours de spire, et ainsi on a l'impression de circuler dans

l'intérieur de colossales conques marines, vidées, dont la pointe serait

en haut très loin, si loin que le jet de lumière des fanaux n'y atteint

plus. Par places, la décoration a été spécialement soignée; les

ornements en relief, où brillent de toutes petites facettes

cristallines, imitent des feuillages, des rinceaux, ou bien des «natures

mortes» accrochées en rang, des oiseaux à long cou, les ailes pendantes,

tout cela modelé dans la même pâte tristement blanche. Des gouttelettes

ferrugineuses sont aussi venues çà et là couler sur cette blancheur des

parois et dessiner comme les mailles d'un filet, ou bien comme de

délicates guirlandes d'algues brunes. Oh! qui dira les siècles, les

siècles qu'il a fallu pour composer ce palais à la fois minutieux et

titanesque! Et toujours elles travaillent, les gouttes d'eau, et

toujours, sans aucune trêve, elles continuent leurs frêles sonneries

dans ce silence.

Parfois, le long des grandes nefs, s'ouvrent des portes trop bizarrement

dentelées, conduisant à des petits cachots blancs, où les sculptures

laiteuses des murailles représentent des trompes d'éléphant, des amas de

viscères, des rangées de longues mains de morts...

Et on pourrait marcher des heures, des jours peut-être, sans repasser

par les mêmes routes, car les guides les plus familiers de ce labyrinthe

déclarent qu'ils n'ont jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout,

qu'ils n'en connaissent pas la terminaison lointaine; une frayeur les

arrête quand les couloirs se rétrécissent, et qu'il faudrait se glisser

de biais par des trous, pour pénétrer dans d'autres salles inconnues.

A la fin, cela oppresse, cela tient du rêve d'angoisse, cette course à

travers des galeries et des galeries, entre des parois qui se penchent,

ondulent, et vous montrent mille formes animales, sournoisement

ébauchées dans la toujours pareille matière blême. On est troublé malgré

soi par la profondeur de ce lieu, par la longueur sans fin de ces

tortueux passages, dont on ne devine jamais s'ils vont encore s'élargir

comme des nefs ou bien se resserrer comme des souricières. Et puis, à

mesure que l'on avance, la nuit, dirait-on, devient plus épaisse, plus

lourde, et les lanternes éclairent plus mal. Le bruissement aussi, la

petite musique de sonnettes sur les parois ruisselantes, vous énerve par

sa tranquille obstination. Le désir vous prend alors de rebrousser

chemin, de quitter vite ce palais incompréhensible, inutile et sans but,

commencé depuis les origines du monde, et qui vous donne à sa manière le

vertige par sa révélation pour ainsi dire palpable d'un infini dans les

durées antérieures; on a hâte de s'évader de tout cela, pour retrouver

l'air et le ciel bleu.

Et, du plus loin qu'on aperçoit la lumière, au bout de ce chemin de

retour, on l'accueille un peu comme la délivrance. D'abord, elle a

plongé en faisceau incertain dans ces ténèbres. Ensuite, tout à coup,

voici qu'elle éclaire magnifiquement les grands piliers de l'entrée,

elle donne à ce seuil de grotte l'air d'un péristyle de palais enchanté,

et, sous l'arceau du grand porche, toute cette verdure qui reparaît,

encadrée d'ombre morte, ces tapis de fougère, ces coteaux en face,

boisés de chênes, ont l'air baignés dans de l'or.--On avait oublié que

c'était si éclatant et si beau, la lumière du soleil!

Dans ce petit vallon sauvage, sur lequel viennent déboucher les galeries

de pierre, dans cette campagne basque, il fait si doux et si calme

aujourd'hui! Le bleu pur là-haut, le soleil qui décline avec tant de

sérénité, les feuillées et les fleurs de juin, sont là comme pour donner

apaisement, confiance en le destin ou en Dieu, espoir de vie et de

durée. Mais en ce moment, non, en ce moment on ne se laisse pas leurrer

par le sourire de ces choses, parce que l'on vient de prendre contact

avec l'insondable passé des cavernes; on reste l'esprit assombri par le

sentiment des périodes infinies qui nous ont précédés et qui vont nous

suivre, on est écrasé par la connaissance de l'antiquité effroyable de

la Terre.

Ces herbages, ces buissons, ces fougères et ces fleurettes de montagne

sont assurément les mêmes que frôlaient jadis le grand renne et le grand

ours[16]. Aux hommes à trop longs bras, qui jadis taillaient le silex

devant le seuil de la grotte, tout ce recoin isolé et fermé devait

présenter déjà des aspects à peu près identiques--sous le soleil de

quels étés perdus au fond des temps incalculables!--A eux aussi, des

soirs de juin souriaient très calmement avec des promesses de

lendemains, de joie, de vague prolongation ailleurs. Mais comme il ont

été balayés, rejetés jusqu'aux derniers abîmes du Néant!... Et, depuis

cette époque, qui donc, quel cerveau saurait évaluer les espaces à faire

frémir qu'a parcourus notre petite Terre, déroulant toujours avec la

même frénésie sa course folle, sans repasser jamais, jamais, par le même

point de l'incommensurable vide noir...

NEW-YORK

Entrevu par un Oriental très vieux jeu.

Le jour se lève. L'hélice du paquebot qui m'amène a ralenti son

tournoiement fébrile: évidemment nous arrivons, nous sommes devant

New-York.

Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va se

passer, j'ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une

sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le

bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la

reconnais, il va sans dire; la statue de la Liberté, qui veille à

l'entrée de l'Hudson!... Elle est haute comme une tour. Les pluies et

les vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiques

déesses de l'Egypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand

qu'une citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du

matin et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement

symbolique et terrible. On dirait qu'elle fait à l'univers entier des

signes d'appel; on dirait qu'elle crie: «Hurrah! C'est ici la porte!

Hurrah! Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tête baissée dans le

gouffre des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!»

Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi-infernal. Jadis,

ce n'était que l'entrée d'une large rivière, entre des roseaux et des

arbres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui, pour mes yeux épris

d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même

à une sorte de beauté tragique, par l'excès même de l'horreur. Mille

tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs,

qui se mêlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous

des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue,

s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses

toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des

inscriptions raccrocheuses s'étalent en lettres de dix mètres de haut,

les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes

soutenues par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets

stridents, des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de

moteurs, des fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de

fumées enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop

vite et trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le

cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et

invraisemblables, les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à

trente, quarante ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par

leurs myriades de fenêtres...

Ah! on vient, me réclamer ma «feuille d'entrée», un questionnaire que

chacun doit remplir avant d'être admis à poser le pied sur le sol

d'Amérique. Moi qui avais oublié! En hâte je griffonne mes réponses. Un

peu stupéfiantes, les questions: «Etes-vous anarchiste? Etes-vous

polygame? N'êtes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donné de signes

d'aliénation mentale? Possédez-vous plus de cinquante dollars de

patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc...» De telles

précautions témoignent du juste souci qu'ont les Américains de ne pas

admettre chez eux les hôtes «non désirables» (undesirables),--et nous

devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous

envoie chaque jour l'Italie.--C'est égal, ce formulaire suranné est un

peu naïf car si l'on était idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en

conviendrait pas, surtout par écrit.

* * * * *

Deux ou trois heures plus tard, après d'interminables formalités de

douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de

kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement

installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien

d'étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes

fenêtres la plupart des bâtisses d'alentour, où tout est rouge, d'un

rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en

terrasses, sans tuiles bien en tendu, mais couverts de je ne sais quel

«imperméable» peint en rouge,--et ce sont des promenoirs pour les

habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise

(car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent

les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y

font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout,

s'élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes

lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de

bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les

provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment,

trop de ferrailles, trop d'écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et

là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés--sortes de

maisons-asperges, pourrait-on dire--qui font mine d'épier avec

indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un

continuel vacarme; en plus des autos comme à Paris, c'est le

Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, à

hauteur de premier ou de deuxième étage; sans trêve, les trains se

poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on

entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la

ville de la trépidation et de la vitesse!

Regardés de mes hautes fenêtres, les passants me semblent tout écrasés

et courtauds. Les femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur

chapeau trop large, ressemblent à un disque où des plumets s'agitent.

Et, au milieu de ces gens empressés qui cheminent le long des trottoirs,

de tout petits êtres décrivent des courbes folles: des «enfants à

roulettes», qui, déjà pris d'une frénésie d'aller vite, font du skating

éperdument sur l'asphalte.

Quatre heures, le moment où j'avais fait dire à des journalistes que je

les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt,

puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers

je leur tends la main. Mais où donc les mettre? Mon salon n'a plus assez

de chaises; qu'on ouvre ma chambre à coucher, on en fera asseoir sur

mon lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!

Et je suis sur le banc des accusés, au milieu de tout ce monde. Un seul

parle français et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont

aussitôt notées sur des carnets. «Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il

a dit?» Je n'aurais jamais cru que mes reparties, généralement ineptes,

pourraient être si précieuses.

--«Mon cher maître, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez

des femmes américaines.»

--«Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai

vu qu'une seule, une femme de chambre rencontrée dans l'ascenseur, et

c'était une négresse!»

--«Bien. Écrivez: M. Pierre Loti diffère son jugement et demande à

réfléchir.»

A l'instant même, en voici deux qui font leur entrée, deux Américaines,

demoiselles journalistes, le kodak au cran de sûreté. Elles ont l'air

intelligent, éveillé, gracieux et d'ailleurs très comme il faut. Je les

fais asseoir à mes côtés; l'une d'elles s'excuse d'être encore en tenue

de voyage: c'est qu'elle arrive à peine du Congo, où elle était allée

chasser le rhinocéros... Et l'interrogatoire continue. La littérature,

l'hygiène, la politique, la religion, et l'économie sociale, tout y

passe. Quelle haute idée ont-ils donc de mon omnicompétence, pour

enregistrer avec tant de soin mes plates réponses:

--«Mon cher maître, êtes-vous d'avis que la convention de Genève

autorisera l'emploi des aéroplanes militaires? Mon cher maître,

êtes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos

philanthropes vient de proposer?»

Les deux gentilles misses parlent français. Leurs questions

particulières s'entre-croisent avec celles de l'interprète général. Et

bientôt c'est le plus étourdissant des coq-à-l'âne, où se heurtent la

réélection de M. Fallières, les suffragettes, la castration des

assassins, la représentation proportionnelle et les randonnées du

rhinocéros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble

cela donnera-t-il, en imprimé, dans les journaux de cette nuit?...

Mais j'avais pensé que ce serait assommant, et au contraire! C'est

d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reçois jamais un

reporter, c'est si imprévu, si drôle, et ils ont si bonne grâce, que

vraiment je m'amuse.

Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que j'aperçois par mes

fenêtres, les grandes lettres dans le ciel, commencent à éclairer le

brumeux et lourd crépuscule, chaque inscription prenant feu d'un seul

coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en vert; ce sont des

réclames lumineuses et clignotantes; New-York en est couvert et on m'a

bien recommandé d'aller le soir admirer dans les rues cette féerie

quotidienne.

Quelques aspects du vertige mondial · 第 8 / 11 段