monter, par de mauvais sentiers, à travers une région plus solitaire,
boisée surtout de grands châtaigniers qui se meurent[13]. Le mal qui les
tue a commencé par les châtaigniers de Provence; il est sans doute une
des moisissures chargées de dépouiller notre planète trop vieille: on
sait que les chênes, les ormeaux, les fusains, les lauriers ont aussi
maintenant chacun son microbe rongeur.
Quand on a fait un peu plus d'une lieue dans cette âpre campagne qui se
dénude, on se trouve tout à coup en face d'un porche colossal, ouvert au
flanc d'un coteau; il est orné d'une quantité de pendentifs en pierre
grise qui ont des formes de glaçons; il est frangé de feuillages
retombants, de ronces qui s'allongent comme des lianes; la voûte en est
surbaissée, écrasée; il donne dans du noir et on dirait quelque entrée
non permise qui plongerait aux entrailles mêmes de la terre.
Il faut se recueillir devant ce lieu d'ombre, infiniment plus vénérable
que les plus primitifs sanctuaires humains, car il fut l'un des berceaux
de nos grands ancêtres au front bas et au corps velu.
Après les dernières tourmentes géologiques,--il y a cinq cent, huit cent
mille ans, on ne sait guère,--quand les roches, dans cette région,
redevinrent immobiles, elles restèrent comme séparées en lames immenses,
qui laissaient des vides entre elles. Et ce furent d'abord des espèces
de salles étonnamment profondes, mais peu sûres, qui menaçaient de
s'effondrer. Mais vinrent les stalactites et les stalagmites qui, avec
des patiences, avec des lenteurs à peine concevables pour les éphémères
que nous sommes, entreprirent de les consolider, ébauchant partout ces
voûtes, ces cloisons, ces contreforts, ces piliers aujourd'hui si
puissants, si trapus,--et dont chaque millimètre d'épaisseur représente
presque l'apport d'un siècle! Et quand les salles souterraines, de par
la magie des suintements calcaires, furent ainsi divisées en nefs, en
galeries, en cloîtres superposés, même en cachettes aux portes étroites
et faciles à défendre, des hôtes, éclos d'hier à la lumière du monde,
commencèrent de venir peureusement y chercher asile: ce fut le lion
géant, ce fut l'ours des cavernes, et enfin ce fut l'homme!... D'où
était-il donc issu, celui-là, quelle était sa filiation?... Il différait
de nous, c'est accordé; son crâne oblique au front fuyant, les trous de
ses yeux trop enfoncés sous l'arcade sourcilière font peur à voir, et le
gorille lui ressemble. Mais tout de même c'était _l'homme_; il taillait
des outils, il dessinait des figures, il avait déjà l'idée d'ensevelir
ses morts. Entre lui et le singe le plus voisin, le trait d'union manque
toujours,--et après tout, quand on le trouverait, ce sinistre trait
d'union que l'on s'obstine à chercher, resterait à se demander ensuite:
et le premier singe, d'où sortait-il? On a beau fouiller le sol,
interroger minutieusement et ardemment les couches géologiques, aucun
intermédiaire n'apparaît entre lui et les mollusques ou les sauriens
des périodes primitives: il a toujours été le singe. Et, de même sans
doute, l'homme qui, dans la nuit des âges, hantait cette grotte au
porche immense, avait toujours été l'homme.
La terre même qui est devant cette entrée, la terre seule, pour peu
qu'on la creuse, raconte la vie qui fourmilla jadis dans la gigantesque
tanière obscure: on y retrouve des silex polis par les premières mains
humaines, des ossements de bêtes à jamais disparues, des défenses de
mammouth, des dents du grand lion ou du grand ours. Et le moindre de ces
débris est pour évoquer, dès qu'on y songe, les nuits pleines de
transes, les luttes forcenées des griffes contre les haches de pierre,
les boucheries sanglantes et les voraces mangeurs...
Mais, depuis des siècles et des siècles, la sécurité, le silence ont
remplacé dans ce lieu les carnages et la peur. De nos jours, quelques
braves contrebandiers peut-être s'y cachent encore. Autrement il n'y
vient guère que des troupeaux de boeufs, des troupeaux de moutons qui,
sans s'aventurer trop loin au milieu d'une si lourde nuit, cherchent de
la fraîcheur à l'entrée quand le soleil brûle ou un abri quand les
averses tombent.
Sous ce porche, plus vaste que celui des cathédrales, si l'on s'avance,
on entend bruire des eaux souterraines[14], et on distingue là-bas, dans
l'obscurité, des piliers massifs, entre lesquels s'ouvrent des couloirs
sombres.
On peut choisir la galerie que l'on veut, car toutes sont pleines
d'étonnements et presque toutes sont infinies; elles montent, elles
descendent, elles se croisent, elles se divisent et s'étagent les unes
par-dessus les autres. C'est un monde de nefs aux très fantastiques
architectures, et, tout cela, on le croirait taillé, foré dans la pierre
vive, dans une seule et même pierre blanche qui ne présente jamais
aucune lézarde, aucune fissure; tout cela donne l'impression d'une
solidité immuable et éternelle; aussi ne s'épouvante-t-on point de voir
s'avancer au-dessus de soi, comme jaillissant et détachés des parois
surplombantes, tant de blocs étranges, pareils à des têtes de squales,
à de vagues dragons, à des embryons de monstres. Les fanaux que l'on
porte révèlent partout d'extravagantes formes blanches, qui se penchent
sur vous, qui ont l'air prêtes à s'élancer pour engloutir, mais qui sont
figées là depuis les plus vieux temps de la Terre. Et une petite musique
douce ne cesse de vous suivre jusque dans les dernières profondeurs de
la montagne; elle se fait de tous les côtés à la fois, elle est le
ruissellement des myriades de gouttes d'eau sur les murailles, elle est
leur bruit de fine pluie, répercuté par la sonorité des voûtes. Elles
chantent en travaillant, les gouttes d'eau... Or, on les entendait déjà
chanter ici leur même chanson au temps des grands sauriens, des grandes
bêtes de cauchemar, et c'est elles ensuite qui ont bercé le sommeil
craintif des premiers hommes au crâne déprimé; c'est elles qui sont à
l'oeuvre depuis des milliers de siècles pour la construction de ce palais
baroque et prodigieux, chacune apportant à l'édifice un imperceptible
atome de calcaire,--et, comme elles n'ont pas fini, comme elles ne
finiront jamais, comme il s'agit d'ajouter encore des ornements partout,
des franges, des dentelles aux piliers et aux plafonds blancs, leur voix
de cristal persiste toujours, monotone, obstinée, aussi éternelle que
les patiences de la nature[15].
Dans toutes les galeries où l'on se promène, des trouées de la voûte
sont là pour vous montrer qu'il y a d'autres galeries encore passant
au-dessus, et aussi des trouées dans le sol, pour que vous sachiez qu'il
y en a d'autres se perdant en dessous; les couloirs se multiplient, se
croisent, s'enchevêtrent en dédale--un dédale toujours pâlement blanc,
dont les parois froides et mouillées, rigides comme du marbre, ont des
rondeurs molles, affectent d'inquiétantes formes animales, ou bien se
penchent sur vous, en simulant les ondulations d'une étoffe que le vent
déplie. En vérité, la fantaisie des gouttes d'eau créatrices fut
innombrable, impossible à prévoir, et d'une trop mystérieuse
extravagance! Les voûtes, en beaucoup d'endroits, ont des contournements
que l'on ne s'explique pas, des contournements en vrille; elles montent,
elles montent jusqu'à dix, vingt, trente mètres, rétrécissant de plus en
plus leurs tours de spire, et ainsi on a l'impression de circuler dans
l'intérieur de colossales conques marines, vidées, dont la pointe serait
en haut très loin, si loin que le jet de lumière des fanaux n'y atteint
plus. Par places, la décoration a été spécialement soignée; les
ornements en relief, où brillent de toutes petites facettes
cristallines, imitent des feuillages, des rinceaux, ou bien des «natures
mortes» accrochées en rang, des oiseaux à long cou, les ailes pendantes,
tout cela modelé dans la même pâte tristement blanche. Des gouttelettes
ferrugineuses sont aussi venues çà et là couler sur cette blancheur des
parois et dessiner comme les mailles d'un filet, ou bien comme de
délicates guirlandes d'algues brunes. Oh! qui dira les siècles, les
siècles qu'il a fallu pour composer ce palais à la fois minutieux et
titanesque! Et toujours elles travaillent, les gouttes d'eau, et
toujours, sans aucune trêve, elles continuent leurs frêles sonneries
dans ce silence.
Parfois, le long des grandes nefs, s'ouvrent des portes trop bizarrement
dentelées, conduisant à des petits cachots blancs, où les sculptures
laiteuses des murailles représentent des trompes d'éléphant, des amas de
viscères, des rangées de longues mains de morts...
Et on pourrait marcher des heures, des jours peut-être, sans repasser
par les mêmes routes, car les guides les plus familiers de ce labyrinthe
déclarent qu'ils n'ont jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout,
qu'ils n'en connaissent pas la terminaison lointaine; une frayeur les
arrête quand les couloirs se rétrécissent, et qu'il faudrait se glisser
de biais par des trous, pour pénétrer dans d'autres salles inconnues.
A la fin, cela oppresse, cela tient du rêve d'angoisse, cette course à
travers des galeries et des galeries, entre des parois qui se penchent,
ondulent, et vous montrent mille formes animales, sournoisement
ébauchées dans la toujours pareille matière blême. On est troublé malgré
soi par la profondeur de ce lieu, par la longueur sans fin de ces
tortueux passages, dont on ne devine jamais s'ils vont encore s'élargir
comme des nefs ou bien se resserrer comme des souricières. Et puis, à
mesure que l'on avance, la nuit, dirait-on, devient plus épaisse, plus
lourde, et les lanternes éclairent plus mal. Le bruissement aussi, la
petite musique de sonnettes sur les parois ruisselantes, vous énerve par
sa tranquille obstination. Le désir vous prend alors de rebrousser
chemin, de quitter vite ce palais incompréhensible, inutile et sans but,
commencé depuis les origines du monde, et qui vous donne à sa manière le
vertige par sa révélation pour ainsi dire palpable d'un infini dans les
durées antérieures; on a hâte de s'évader de tout cela, pour retrouver
l'air et le ciel bleu.
Et, du plus loin qu'on aperçoit la lumière, au bout de ce chemin de
retour, on l'accueille un peu comme la délivrance. D'abord, elle a
plongé en faisceau incertain dans ces ténèbres. Ensuite, tout à coup,
voici qu'elle éclaire magnifiquement les grands piliers de l'entrée,
elle donne à ce seuil de grotte l'air d'un péristyle de palais enchanté,
et, sous l'arceau du grand porche, toute cette verdure qui reparaît,
encadrée d'ombre morte, ces tapis de fougère, ces coteaux en face,
boisés de chênes, ont l'air baignés dans de l'or.--On avait oublié que
c'était si éclatant et si beau, la lumière du soleil!
Dans ce petit vallon sauvage, sur lequel viennent déboucher les galeries
de pierre, dans cette campagne basque, il fait si doux et si calme
aujourd'hui! Le bleu pur là-haut, le soleil qui décline avec tant de
sérénité, les feuillées et les fleurs de juin, sont là comme pour donner
apaisement, confiance en le destin ou en Dieu, espoir de vie et de
durée. Mais en ce moment, non, en ce moment on ne se laisse pas leurrer
par le sourire de ces choses, parce que l'on vient de prendre contact
avec l'insondable passé des cavernes; on reste l'esprit assombri par le
sentiment des périodes infinies qui nous ont précédés et qui vont nous
suivre, on est écrasé par la connaissance de l'antiquité effroyable de
la Terre.
Ces herbages, ces buissons, ces fougères et ces fleurettes de montagne
sont assurément les mêmes que frôlaient jadis le grand renne et le grand
ours[16]. Aux hommes à trop longs bras, qui jadis taillaient le silex
devant le seuil de la grotte, tout ce recoin isolé et fermé devait
présenter déjà des aspects à peu près identiques--sous le soleil de
quels étés perdus au fond des temps incalculables!--A eux aussi, des
soirs de juin souriaient très calmement avec des promesses de
lendemains, de joie, de vague prolongation ailleurs. Mais comme il ont
été balayés, rejetés jusqu'aux derniers abîmes du Néant!... Et, depuis
cette époque, qui donc, quel cerveau saurait évaluer les espaces à faire
frémir qu'a parcourus notre petite Terre, déroulant toujours avec la
même frénésie sa course folle, sans repasser jamais, jamais, par le même
point de l'incommensurable vide noir...
NEW-YORK
Entrevu par un Oriental très vieux jeu.
Le jour se lève. L'hélice du paquebot qui m'amène a ralenti son
tournoiement fébrile: évidemment nous arrivons, nous sommes devant
New-York.
Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va se
passer, j'ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une
sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le
bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la
reconnais, il va sans dire; la statue de la Liberté, qui veille à
l'entrée de l'Hudson!... Elle est haute comme une tour. Les pluies et
les vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiques
déesses de l'Egypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand
qu'une citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du
matin et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement
symbolique et terrible. On dirait qu'elle fait à l'univers entier des
signes d'appel; on dirait qu'elle crie: «Hurrah! C'est ici la porte!
Hurrah! Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tête baissée dans le
gouffre des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!»
Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi-infernal. Jadis,
ce n'était que l'entrée d'une large rivière, entre des roseaux et des
arbres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui, pour mes yeux épris
d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même
à une sorte de beauté tragique, par l'excès même de l'horreur. Mille
tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs,
qui se mêlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous
des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue,
s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses
toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des
inscriptions raccrocheuses s'étalent en lettres de dix mètres de haut,
les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes
soutenues par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets
stridents, des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de
moteurs, des fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de
fumées enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop
vite et trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le
cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et
invraisemblables, les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à
trente, quarante ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par
leurs myriades de fenêtres...
Ah! on vient, me réclamer ma «feuille d'entrée», un questionnaire que
chacun doit remplir avant d'être admis à poser le pied sur le sol
d'Amérique. Moi qui avais oublié! En hâte je griffonne mes réponses. Un
peu stupéfiantes, les questions: «Etes-vous anarchiste? Etes-vous
polygame? N'êtes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donné de signes
d'aliénation mentale? Possédez-vous plus de cinquante dollars de
patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc...» De telles
précautions témoignent du juste souci qu'ont les Américains de ne pas
admettre chez eux les hôtes «non désirables» (undesirables),--et nous
devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous
envoie chaque jour l'Italie.--C'est égal, ce formulaire suranné est un
peu naïf car si l'on était idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en
conviendrait pas, surtout par écrit.
* * * * *
Deux ou trois heures plus tard, après d'interminables formalités de
douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de
kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement
installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien
d'étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes
fenêtres la plupart des bâtisses d'alentour, où tout est rouge, d'un
rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en
terrasses, sans tuiles bien en tendu, mais couverts de je ne sais quel
«imperméable» peint en rouge,--et ce sont des promenoirs pour les
habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise
(car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent
les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y
font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout,
s'élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes
lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de
bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les
provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment,
trop de ferrailles, trop d'écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et
là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés--sortes de
maisons-asperges, pourrait-on dire--qui font mine d'épier avec
indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un
continuel vacarme; en plus des autos comme à Paris, c'est le
Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, à
hauteur de premier ou de deuxième étage; sans trêve, les trains se
poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on
entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la
ville de la trépidation et de la vitesse!
Regardés de mes hautes fenêtres, les passants me semblent tout écrasés
et courtauds. Les femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur
chapeau trop large, ressemblent à un disque où des plumets s'agitent.
Et, au milieu de ces gens empressés qui cheminent le long des trottoirs,
de tout petits êtres décrivent des courbes folles: des «enfants à
roulettes», qui, déjà pris d'une frénésie d'aller vite, font du skating
éperdument sur l'asphalte.
Quatre heures, le moment où j'avais fait dire à des journalistes que je
les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt,
puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers
je leur tends la main. Mais où donc les mettre? Mon salon n'a plus assez
de chaises; qu'on ouvre ma chambre à coucher, on en fera asseoir sur
mon lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!
Et je suis sur le banc des accusés, au milieu de tout ce monde. Un seul
parle français et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont
aussitôt notées sur des carnets. «Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il
a dit?» Je n'aurais jamais cru que mes reparties, généralement ineptes,
pourraient être si précieuses.
--«Mon cher maître, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez
des femmes américaines.»
--«Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai
vu qu'une seule, une femme de chambre rencontrée dans l'ascenseur, et
c'était une négresse!»
--«Bien. Écrivez: M. Pierre Loti diffère son jugement et demande à
réfléchir.»
A l'instant même, en voici deux qui font leur entrée, deux Américaines,
demoiselles journalistes, le kodak au cran de sûreté. Elles ont l'air
intelligent, éveillé, gracieux et d'ailleurs très comme il faut. Je les
fais asseoir à mes côtés; l'une d'elles s'excuse d'être encore en tenue
de voyage: c'est qu'elle arrive à peine du Congo, où elle était allée
chasser le rhinocéros... Et l'interrogatoire continue. La littérature,
l'hygiène, la politique, la religion, et l'économie sociale, tout y
passe. Quelle haute idée ont-ils donc de mon omnicompétence, pour
enregistrer avec tant de soin mes plates réponses:
--«Mon cher maître, êtes-vous d'avis que la convention de Genève
autorisera l'emploi des aéroplanes militaires? Mon cher maître,
êtes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos
philanthropes vient de proposer?»
Les deux gentilles misses parlent français. Leurs questions
particulières s'entre-croisent avec celles de l'interprète général. Et
bientôt c'est le plus étourdissant des coq-à-l'âne, où se heurtent la
réélection de M. Fallières, les suffragettes, la castration des
assassins, la représentation proportionnelle et les randonnées du
rhinocéros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble
cela donnera-t-il, en imprimé, dans les journaux de cette nuit?...
Mais j'avais pensé que ce serait assommant, et au contraire! C'est
d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reçois jamais un
reporter, c'est si imprévu, si drôle, et ils ont si bonne grâce, que
vraiment je m'amuse.
Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que j'aperçois par mes
fenêtres, les grandes lettres dans le ciel, commencent à éclairer le
brumeux et lourd crépuscule, chaque inscription prenant feu d'un seul
coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en vert; ce sont des
réclames lumineuses et clignotantes; New-York en est couvert et on m'a
bien recommandé d'aller le soir admirer dans les rues cette féerie
quotidienne.