Du reste, l'horrible tuerie a eu pour résultat d'émanciper beaucoup

d'entre elles, de leur ouvrir quantité de carrières où elles peuvent

gagner leur pain sans le secours des hommes tombés en massé sur les

champs de bataille; elles étaient déjà professeurs dans les lycées: les

voici infirmières dans les hôpitaux, directrices dans les ouvroirs. Il

paraît même que, depuis mon dernier séjour en Turquie, elles viennent

d'être admises, horreur!... _dans les téléphones_, ce qui m'a d'abord

semblé la fin de tout! A bien réfléchir, cependant, c'était tout indiqué

pour elles, ces emplois d'invisibles ne travaillant qu'au bout d'un fil

tendu; mais non, je n'arrive pas encore à me représenter ces petites

fonctionnaires qui, leur service fini, quittent le bureau sous la forme

de fantômes noirs sans visage.

* * * * *

Ce sont les femmes surtout, on le sait, qui, pour essayer de

s'affranchir, ont fait la grande révolution de Turquie. Or, voici à quoi

se résumaient à peu près les justes revendications de ces insurgées, de

celles du moins qui ont assez de bon sens et de goût pour ne pas désirer

quitter le voile. D'abord le droit de voyager, de venir en Occident, et

là elles ont déjà gain de cause. Ensuite le droit de recevoir des hommes

dans leur salon et de converser avec eux; ce deuxième point est à peu

près accordé, bien que tacitement. Et enfin le droit de choisir

elles-mêmes leur époux; cela, elles l'obtiendront bientôt, sans doute,

et alors se déclareront pour un temps satisfaites.

* * * * *

Il y a une quinzaine d'années à peu près, le sultan Abdul-Hamid, qui

semblait cependant la figure ressuscitée d'un khalife des temps passés,

avait déjà lui-même donné l'exemple de cette tolérance en autorisant sa

fille chérie à prendre le mari qu'elle choisirait. Ce fut, du reste, un

sinistre mariage, qui finit en tragédie. Je vais dire les détails de

cette histoire peu connue, tels qu'ils m'ont été contés et affirmés par

des officiers de la Cour. On sait qu'Abdul-Hamid avait détrôné son

frère, le sultan Mourad, et le tenait enfermé dans le merveilleux palais

de marbre de Tcheragan, où il mourut après vingt-huit ans de captivité.

Mourad avait une fille, Khadidjé-Sultane, du même âge que celle du

souverain régnant, et les deux jeunes cousines étaient devenues

inséparables.--Je me souviens d'avoir une fois vu passer, dans sa

voiture aux glaces fermées, cette Khadidjé-Sultane, fille de l'impérial

captif, et son voile transparent m'avait révélé sa beauté, qui fut

célèbre dans les harems; le temps d'un éclair, j'avais entrevu ses

grands yeux noirs, un peu terribles, des yeux d'aigle comme en ont la

plupart des princes de la dynastie d'Osman, et sa blonde chevelure de

Circassienne, tout en or.--Pour les dames de la cour d'Abdul-Hamid,

l'étiquette voulait qu'elles fussent toujours en tenue de gala, robes

décolletées, de chez nos plus grands faiseurs; des nuances claires, des

bleus, des roses, et beaucoup de fleurs au corsage. Mais

Khadidjé-Sultane, la fille du prisonnier, sous prétexte de faire valoir

ses blonds cheveux, s'obstinait à ne se vêtir que de noir, sans un

ornement sur sa toilette à longue traîne; si j'avais été le souverain,

peut-être me serais-je ému de cette étrangeté funéraire...

Le jour même où Abdul-Hamid maria sa fille préférée avec le fiancé qu'il

lui avait permis de choisir, il voulut marier aussi sa nièce, la jeune

sultane en deuil, et lui désigna un époux qui, paraît-il, avait tout

pour plaire, même la beauté.

En Turquie, un prince du sang n'a le droit d'épouser qu'une princesse ou

une esclave. Mais une princesse peut se marier avec un homme de haute

condition quelconque, tout en conservant ses titres et ses droits

d'Altesse impériale; c'est ainsi qu'en ce moment même, Enver pacha

épouse une nièce de Sa Majesté Mahomed V.

Pour les deux nouveaux couples, unis le même jour, Abdul-Hamid avait

fait bâtir des palais pareils, qui sont restés là, frais et charmants,

au bord du Bosphore. Entre cousins germains, autant qu'entre frères, on

a le droit de se voir, et, comme les jardins communiquaient, ces jeunes

ménages vivaient presque ensemble.

Alors, la belle sultane en vêtements noirs qui, depuis l'enfance, ne

rêvait qu'au moyen de venger son père en frappant son oncle, résolut

d'atteindre ce dernier au coeur, en lui enlevant l'enfant qu'il adorait.

Elle joua donc de sa beauté pour affoler d'amour le mari de sa cousine,

et, dès qu'elle lui vit la tête assez perdue, elle vint lui dire: «C'est

bien simple; empoisonnez votre femme, j'empoisonnerai mon mari, et je

promets de vous épouser. Mais commencez, n'est-ce pas. Voici un poison à

donner chaque jour par goutte; il est lent et sûr et ne laisse pas de

trace». La jeune sultane condamnée ne tarda pas à dépérir, malgré le

désespoir du souverain, qui réunissait autour d'elle les plus éminents

docteurs,--jusqu'au moment où une lettre de la meurtrière à son

complice fut saisie par des espions, et portée au palais d'Yeldiz.

Abdul-Hamid fit aussitôt appeler sa nièce. Elle _comprit_. Être appelé à

Yeldiz avait en ce temps-là une signification infiniment redoutable.

Elle fit ses adieux à ceux qu'elle aimait, revêtit ses plus beaux atours

sombres, commanda d'atteler sa plus belle voiture et partit escortée de

laquais et d'eunuques. C'est ainsi, hautaine et magnifiquement parée,

qu'elle franchit les portes terribles, et, comme tant d'autres, mandés

là avant elle, on ne la vit sortir jamais.

Justice avait été faite, dans le mystère et le silence, à la mode

effarante d'Yeldiz, et personne, bien entendu, n'osa s'enquérir,

personne même n'osa plus prononcer son nom, qui parut s'être effacé

soudain de toutes les mémoires.

J'ai rapporté cette histoire parce qu'elle m'a paru typique. Il en

allait ainsi sous le règne de ce sultan, qu'on appelait le Sultan rouge,

mais qui fut quand même une grande figure, et que j'ai des raisons

personnelles de défendre, presque d'affectionner, si monstrueux que

cela puisse paraître aux non-initiés qui m'entendent.

Je ne conteste pas, il va sans dire, qu'une oppression émanait de son

seul voisinage; on ne prononçait son nom que tout bas et en tremblant.

Dans une zone de quelques centaines de mètres, le long de son immense

enclos gardé par des milliers de soldats en armes, il fallait faire

silence dès la tombée de la nuit; pas de musiques, pas de chants, pas de

réunions du soir, pas trop de lumières non plus; sur ces entours trop

immédiats, on sentait planer de la mort...

Quand même, je ne puis me rappeler sans sourire comment les petites

frondeuses d'alors, au courant du coup d'État projeté, le désignaient

entre elles, tout en baissant la voix; c'était un diminutif de son nom,

dans la manière de vos apaches parisiens qui disent, paraît-il, Gugusse

ou Totor. Il fallait entendre avec quelle haine elles prononçaient cela,

et en même temps avec quelle ironie, cependant terrifiée, et c'était

d'une drôlerie stupéfiante, dans ces bouches d'Orientales, à travers le

voile austère: elles l'appelaient Dudul!

C'était hier ce drame des deux sultanes, et on dirait presque un conte

d'autrefois, tant la Turquie a marché vite depuis sa révolution.

Autour du palais actuel, plus de farouches murailles, plus de soldats:

des plates-bandes de fleurs. Les portes sont ouvertes, accueillantes, et

le nouveau sultan maître du logis vous rassure dès l'abord par son

regard de bienveillance et de bonté.

* * * * *

Mesdames, je vous demande votre sympathie pour la femme turque de nos

jours, qui s'éveille trop vite, qui s'éveille douloureusement, après des

siècles d'un presque heureux sommeil. Accordez-la, votre sympathie,

votre sympathie dévouée et agissante, à celles qui, derrière les grilles

encore fermées des harems, se sentent prises tout à coup de révolte et

de vertige, à celles qui sont comme les échelons angoissés et presque

torturés entre les musulmanes d'autrefois et les musulmanes de demain.

Allez un peu vers elles--Constantinople n'est plus, hélas! qu'à deux

jours de Paris--correspondez avec elles, recevez-les lorsqu'elles

viennent chez nous; aidez-les de votre acquis, et conseillez-leur de ne

pas courir trop vite dans les routes inconnues qui mènent à l'avenir. Ce

sont vraiment vos soeurs, je vous assure, car, malgré les tendances

allemandes de leur gouvernement, malgré l'odieuse campagne menée contre

leur pays en détresse par certains de nos journaux plus ou moins vendus

au petit Néron de Bulgarie, malgré tant de basses injures qui auraient

dû les détacher de nous à jamais, c'est toujours vers la France qu'elles

tournent les yeux, toutes ces écolières ou bachelières des nouvelles

couches. Ces jeunes femmes encore voilées sont les vraies et les

_seules_ Françaises de l'Orient. Il suffit d'ailleurs, pour s'en

convaincre, de les écouter parler notre langue si purement, avec des

intonations un peu musicales qui la rendent plus jolie. Oh! oui, elles

sont essentiellement vos soeurs, par l'esprit et par la culture de leur

esprit. Leurs lettres du reste le prouvent assez, ces pauvres lettres de

captives que j'ai intercalées--sans y changer même une virgule, je le

jure--dans un de mes derniers livres, et dont vous venez d'entendre

lire un si authentique, hélas! et si inoubliable passage...[10]

Pour finir, je suis bien obligé, malgré mon dédain pour le _progrès_, de

reconnaître, avec tout le monde, que c'est un mal incurable, et que la

marche en arrière n'est plus possible. Alors, puisque la situation des

femmes en Turquie est devenue presque un supplice avec l'éducation

nouvelle, je me rallie par force à ceux de mes amis turcs qui sont

d'avis de briser mille choses du grand passé. Et je dis avec eux, mais

non sans inquiétude: oui, ouvrez toutes les cages, ouvrez tous les

harems... Cependant ne les ouvrez pas trop vite, de peur que les jeunes

oiseaux prisonniers ne prennent un vol éperdu, avant de bien savoir

encore où les conduiront leurs ailes inexpérimentées et fragiles.

SIMPLE GENTILLESSE

ENTRE VOISINS

Octobre 1916.

Quelque part dans notre France, tout près de la terrible frontière qui

brûle, s'élève cette gentille cime, que recouvrent des bouquets de pins,

des pelouses, des mousses, et qui paraît tout innocente; une petite cime

modeste, qui n'a l'air de rien comparée aux vraies montagnes du

voisinage, mais où l'on respire déjà quand, même le bon air pur des

altitudes, et d'où l'on domine des lointains profonds: en regardant vers

l'Est, le côté qui nous préocupe, c'est une large, une immense vallée,

avec des champs, des ruisseaux, des villages, et puis, fermant la vue,

une chaîne de hauts sommets tapissés de forêts. De ce côté-là, qui

paraît si tranquille, quelque chose de tragique se passera bientôt, à

l'heure sans doute précise qui nous a été confidentiellement annoncée,

et nous attendons. Il fait un temps tout à fait rare, en cette région où

l'automne, d'habitude, est précoce et sombre; le ciel, sans un nuage,

est d'une étonnante limpidité bleue, et le soleil--un peu mélancolique

cependant, sans que l'on puisse expliquer pourquoi--rayonne et chauffe

comme si l'été ne venait pas de finir.

Pour un peu, on serait tenté de s'allonger sur l'herbe à peine froide,

où quelques tardives scabieuses fleurissent encore.

Dans un groupe de jeunes pins bien verts, se dissimule un de ces petits

villages, comme nos soldats ont appris à en construire un peu partout le

long du front; à moitié souterraines, les maisonnettes ont cependant

devant leurs portes des jardinets de poupée, bien soignés, bien

entretenus, jusqu'aux gelées de demain qui vont les anéantir. Et une

cinquantaine de canonniers vivent là, loin de tout, en Robinsons, mais

contents et de belle mine. Dans ce même bosquet, il y a aussi des

canons de 75, mais qui n'ont pas l'air méchant; à demi cachés sous de

frais branchages, bien «camouflés», bien peinturlurés, tout zébrés de

vert, de brun ou d'ocre, ils ressemblent plutôt, comme pelage, à de gros

lézards qui sommeilleraient dans les broussailles. Bien entendu, il

suffirait de deux secondes pour les débarrasser de leur verdure et les

dresser presque debout, pointés vers les nuages,--car c'est toujours en

l'air qu'ils _travaillent_, ceux-là, étant destinés et exercés à

décrocher du ciel les avions boches.

Il en vient souvent par ici, de ces oiseaux de mort, et constamment des

hommes de guet se relèvent, scrutant toutes les régions du ciel qui,

aujourd'hui par grande exception, est si magnifiquement bleu. Dès qu'un

avion apparaît, en un point quelconque de l'espace, un coup de sifflet

spécial met tout le monde en éveil. Et combien ils sont habitués et

habiles, ces guetteurs, à distinguer les unes des autres les différentes

espèces de ces oiseaux de fer! A leur envergure, à leur couleur, à des

riens insaisissables pour les non-initiés, ils les reconnaissent tout de

suite, même dans l'extrême lointain. Depuis que nous sommes là, à

attendre, plusieurs fois le coup de sifflet annonciateur a rompu le

silence et tout le monde s'est redressé, prêt à courir aux pièces de

canon. Mais aussitôt les veilleurs ont crié: «Non, ne bougez pas, c'est

un français, c'est un Nieuport, ou c'est un Farman...» Alors chacun a

repris sa rêverie tranquille.

Il est du reste étonnant qu'aucun oiseau boche n'ait encore paru, et, si

cela continuait, j'aurais perdu ma journée, moi qui avais été envoyé ici

pour examiner comment ces canonniers se débrouillent pour les viser et

les descendre. Mais il en viendra sûrement ce soir, quand le drame

commencera.

Au premier abord, c'est invraisemblable que des choses tragiques

puissent se passer tout à l'heure dans l'immense, et si verte, et si

paisible vallée qui se déploie sous nos pieds. En regardant bien

pourtant, on s'aperçoit que tout n'est pas normal dans le profond

paysage et que cette paix n'y est sans doute que momentanée. Il y a

d'abord des éraflures singulières sur ces montagnes, si magnifiquement

boisées de sapins, qui là-bas vers l'Est bornent le champ de la vue

comme une haute muraille; dans les forêts qui les recouvrent,

apparaissent çà et là des plaques dénudées, un peu comme si le somptueux

manteau de velours vert avait été touché par des mites, et, à la

longue-vue, on distingue qu'il n'y a plus, en ces endroits-là, que des

squelettes d'arbres, tout déplumés et déchiquetés: ce sont des points

stratégiques contre lesquels se sont acharnés les canons... Et, à la

longue-vue également, les maisons, les églises de certains villages se

révèlent en grand désarroi, fortement criblées par les obus.--Mais

cependant, combien tout est calme, aujourd'hui, et confiant, sous cette

belle lumière, déjà dorée par l'approche du soir! Non, impossible

d'imaginer que, dans quelques minutes, la Mort va revenir ici déchaîner

ses bacchanales...

Sur une charmante petite pelouse en gradins, pailletée de scabieuses et

de quelques derniers boutons d'or, nous nous sommes installés--un peu

trop en vue des Boches peut-être,--mais si bien, et comme dans une sorte

d'avant-scène, d'où nous ne perdrons rien du grand spectacle. A l'oeil

nu on peut aisément suivre, dans la plaine en contre-bas, les lignes des

tranchées ennemies et des nôtres, qui ressemblent à de larges sillons de

labour, et qui sont étonnantes d'être si voisines; deux cents mètres à

peine les séparent, et cependant rien ne bouge... Depuis longtemps,

paraît-il, on vivait ainsi, par une sorte d'accord tacite, à se regarder

sans se faire mal, comme il arrive en certains points du front. Mais

voici une huitaine de jours que les autres sont devenus agressifs,

tirant sur tout rassemblement qui se forme, sur toute tête casquée de

bleu qui sort d'un trou; c'est pourquoi on leur a préparé la très

gentille surprise de ce soir.

Cependant, l'heure est passée, le soleil décline, et le silence

persiste... Alors, à mots couverts, je fais téléphoner à une de nos

batteries, qui est dans la plaine, dissimulée parmi des saules, pour

demander si par hasard il y a contre-ordre, car, dans ce cas-là, je m'en

irais, moi, visiter un autre poste de tir, avant que la nuit tombe. (Des

fils électriques courent maintenant partout, invisibles, à demi

enterrés, reliant ensemble tous nos ouvrages; mais il est prudent de n'y

parler que par sous-entendus, à cause des oreilles boches, sans cesse

aux écoutes.) On me répond quelque chose comme ceci: «Ne vous en allez

pas».--Ah! compris! Donc, attendons encore.

Tiens! Voici maintenant une musique militaire qui nous arrive, alerte et

joyeuse, du fond de la vallée; c'est celle d'un de nos régiments qui est

cantonné par là, au repos, dans un village; elle avait pris l'habitude

de se faire entendre chaque soir pour égayer les soldats, et, si elle se

taisait cette fois, cela pourrait donner à penser, dans les tranchées

d'en face. Mais c'est drôle, cet air d'opérette servant d'ouverture à la

formidable symphonie qui va éclater de toutes parts.

Toujours rien, pas même un avion dans le ciel sur quoi tirer, et il est

quatre heures. Comme s'il n'y avait aucune menace prochaine, un berger

passe près de nous, ramenant des vaches débonnaires, qui cheminent avec

un bruit de clochettes. Le soleil est déjà assez bas pour que des

teintes de cuivre rouge commencent d'apparaître; un froid soudain monte

de la terre, et il semble que le calme se fasse plus profond à mesure

que baisse le jour. Certes, ils ne se doutent de rien, eux là-bas; à la

longue-vue on ne voit personne dans leurs tranchées. Et nous-mêmes, ici,

causant d'autre chose, nous finissons presque par oublier, distraits par

la longueur de l'attente...

Mais tout à coup la terre tremble. Un orchestre géant, composé sans

doute de mille contrebasses, attaque un morceau terrible, attaque

_subito_, _fortissimo_ et _furioso_, comme conduit par le bâton de

quelque chef d'orchestre halluciné. Les parois des montagnes vibrent de

tous côtés, tous les échos répètent et amplifient. On dirait que, çà et

là, des volcans viennent de s'ouvrir, n'importe où, aussi bien dans les

plaines que sur les plus hauts sommets; leurs cratères, qu'on n'aurait

jamais soupçonnés, vomissent tous ensemble de lourdes fumées sombres,

avec un bruit caverneux, un fracas de cataclysme. Ce sont nos batteries

françaises de tout calibre, les proches et les lointaines, qui étaient

dissimulées un peu partout et qui, à l'appel des fils électriques, ont

fait éclater l'orage avec un stupéfiant ensemble. Dans le concert,

l'oreille exercée distingue les différents sons de la tuerie, les

basses-tailles de l'artillerie lourde, l'espèce de tambourinement

goguenard des crapouillots, le bruit sec et déchirant des 75. Et tout

cela converge sur les tranchées boches; de près, ou de quinze ou vingt

kilomètres de distance, tout cela leur tombe dessus en avalanche, et les

voici bientôt ensevelies sous un épais nuage blanchâtre, de mauvais

aspect, que nos canons leur envoient et qui est une fumée d'invention

nouvelle, capable à elle seule de donner la mort.--(C'est _eux_, on le

sait, qui les avaient infernalement imaginés, ces obus asphyxiants:

longtemps nous avions répugné à en faire usage, mais à la fin il a bien

fallu nous décider à les en arroser un peu, par représailles).

En même temps qu'éclataient ces bacchanales de Madame la Mort, un vol

d'avions français s'est élevé très vite, comme par magie, et maintenant

ils tournoient tous, juste au-dessus de nos têtes, insouciants et

presque ironiques au milieu de petites houppes de fumée brune, que

l'ennemi leur lance et qui sont des éclatements d'obus.

Ah! enfin, nous allons donc pouvoir faire notre chasse aérienne, car

voici des avions boches qui se décident à arriver! Il est vrai, deux ou

trois seulement, quand les nôtres sont une dizaine; mais c'est égal, le

sifflet de nos veilleurs a retenti aussitôt, perceptible malgré le

vacarme, et, en quelques secondes, nos 75, là, à deux pas derrière nous,

se dressent debout vers le ciel, et crachent en l'air sur les nouveaux

arrivants, crachent nos obus, dont les houppes de fumée, au lieu d'être

brunes, sont très blanches sur le beau bleu d'en haut. Et ils tirent,

ils tirent à coups précipités; leur voix si proche, dure et brisante,

domine pour nous le fracas sourd qui emplit les lointains; on pourrait

presque dire que c'est eux qui _font le chant_, _la partie haute_, et

que tous ces cratères, en éruption dans les alentours, ne représentent

plus pour nous que l'_accompagnement_... Devant cet accueil, ils se

sauvent à tire d'aile, les trois oiseaux boches, poursuivis du reste par

les nôtres, et bientôt ils disparaissent, même pour les yeux clairs de

nos guetteurs.

Et la comédie est jouée, et le rideau pourrait tomber. Soudainement,

partout à la fois, le silence revient, comme si la baguette du chef

d'orchestre s'était tout à coup rompue, et on est étonné de ne plus

entendre de bruit. A peine a-t-elle duré 12 minutes, la grande

symphonie, mais c'est tant qu'il en fallait pour le résultat à

obtenir.--Et nous nous sentons presque confus, nous, d'être restés là

sur le tapis de mousse et d'avoir, cette fois, joui tout à fait en

amateurs de cette féerie de bataille, alors que peut-être, en ce moment

même, sur d'autres points de la frontière, tant de soldats de France

sont aux prises avec l'horreur et la mort...

L'horreur et la mort, elles sont là sans doute, tout près, sous l'épais

nuage de fumée grisâtre qui continue d'envelopper la tranchée boche;

mais chez nous, rien de semblable assurément, car l'ennemi décontenancé

n'a tiré qu'en l'air sur nos avions, et encore sans les atteindre. Et

comme ils sont jolis, vus d'où nous sommes, nos vifs oiseaux de France,

qui font là-haut un dernier tour, en rond, avant de rentrer au gîte!

Pendant que l'ombre commence d'éteindre toutes les choses terrestres,

eux, qui voient encore le soleil, sont éclairés en fête, et on dirait

d'un vol de mouettes à ventre blanc sur lequel jouent des rayons qui les

colorent en rose.

Maintenant voici une autre sorte de bruit, beaucoup plus discret mais

qui nous fait redevenir graves: les crépitements pressés de la

mousqueterie. C'est donc que notre attaque est déclanchée et que des

vies précieuses sont en jeu. Cela se passe beaucoup plus loin de nous,

car, par ruse, nous attaquons ailleurs que dans la partie bombardée, et

d'ici nous ne pourrons rien voir; c'est demain seulement que nous aurons

les nouvelles dont nous serons jusque-là très anxieux.

La vallée si bruyante tout à l'heure, mais plongée à présent dans un

froid silence, présente au crépuscule d'étranges aspects. Comme il n'y a

pas un souffle dans l'air, toutes ces fumées que viennent de lancer nos

canons de la plaine, trop lourdes pour s'élever, trop denses encore pour

se dissoudre, restent çà et là, posées en masses précises, comme des

nuages obscurs qui seraient tombés du ciel et ne sauraient plus y

remonter. Quant aux fumées de nos plus hautes batteries de montagnes,

elles glissent très lentement vers les prairies basses, elles glissent

en frôlant les forêts de sapins qui dévalent des cimes; on dirait

d'énormes et paresseuses cascades en ouate grise...

* * * * *

C'était bien peu de chose, cette attaque, auprès des grandes batailles;

une simple gentillesse entre voisins, pourrait-on dire, une farce à nos

envahisseurs. Mais tout a été si adroitement mené que nous compterons

sûrement au tableau quantité de boches, tués ou prisonniers. Et, aux

renseignements exacts de la matinée suivante, tous leurs abris sont

démolis; tous leurs nids de mitrailleuses, bouleversés. Nous aurons donc

une trêve, dans cette vallée, pour plusieurs jours.

LES PATIENCES SOUTERRAINES

Juin 1903.

Je vais parler d'un lieu qui, plus encore que l'oasis des Ouled-Naïlia,

échappe à nos modernes agitations: tout y est demeuré tel qu'il y a cent

mille ans, l'homme de l'âge de pierre y reconnaîtrait presque sa route

et son gîte. Mais c'est un lieu souterrain, c'est la grotte de Sare,

l'un de ces nombreux palais pour les Gnomes que les siècles ont

minutieusement ornés, avec leurs patiences quasi-éternelles.

Entre des montagnes tapissées de fougères et de chênes, le tranquille

village de Sare est un peu le coeur du pays basque, le recoin isolé où

les traditions et la langue si antiques se sont conservées presque

pures[11].

Quelques aspects du vertige mondial · 第 7 / 11 段