L'envie me prenait bien de répondre en turc, cependant je n'osai point.

Ne devais-je pas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui

parlait sans nul doute le français mieux que je ne parlais sa langue, et

qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le

temps notre ami commun qui traduisit.

Le prince était un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille,

sans élégance dans la tournure, sans beauté sur le visage, mais avec des

yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air

très énergique, même un peu rude, il parlait d'une voix brève,

autoritaire, mais qui se tempérait tout à coup par des intonations

douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines, à ses

explosions de volonté, on sentait l'ancien captif, le longuement emmuré

du palais, qui s'éveillait dans l'impatience de vivre et d'agir.

Héritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique à la mer

des Indes, frôlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait

espérer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, où tous les

esprits, après avoir brisé d'un coup les servitudes séculaires, ne

songeaient qu'à courir vers les mirages du «progrès»...

Nous parlâmes surtout de la France, presque uniquement de la France;

ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considérait

comme la nation d'élite, en même temps que comme la nation amie par

excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les idées, la

littérature et le langage.

* * * * *

Je passe trois années, pour en venir à la visite d'arrivée que je lui

fis en 1913, quand je retournai dans son pays après la période terrible

où tout faillit s'anéantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau

de cette grande Turquie de jadis; mais elle était toujours vivante,

toujours debout des deux côtés du Bosphore, ce qui semblait un rêve,

après qu'on en avait pris le deuil,--et, parce que je l'avais défendue

de toutes mes forces, j'y étais accueilli avec mille fois plus de

reconnaissance que je ne le méritais, presque comme un libérateur.

On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtché;

il s'est choisi une retraite solitaire, haut perchée, en face, sur la

côte d'Asie. Sans doute s'était-il retiré là pour mieux méditer sur les

effroyables malheurs de sa patrie, méditer sur ce qui lui restait

d'avenir, et aussi pour échapper à l'emprise allemande, qui se dessinait

déjà intolérablement.

Il fut difficile à trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au

milieu de la brousse. Ma voiture à la turque, louée sur la place de

Scutari, monta péniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud

soleil d'un été d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant

la demeure s'annonçait petite et modeste. C'était cela cependant, et je

pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur

un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.

Le lendemain, le prince me reçut en bas, au bord de l'eau, rive

d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main

me fut tendue avec un élan que je ne lui connaissais pas. Ce n'était

plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des

audiences passées, il s'y mêlait aujourd'hui quelque chose de confiant

et d'affectueux; depuis la dernière fois, j'avais gagné son coeur; comme

tout son peuple, il m'avait voué une reconnaissance excessive, et si

touchante, de ce que j'avais été la voix à peu près unique osant

s'élever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies

salariées ou simplement absurdes.

Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers

laquelle s'était tourné son espoir, la France alliée ou amie depuis des

siècles, accabler d'injures son pays à l'instant de la suprême détresse.

Dans son indignation toute fraîche contre les mensonges des Bulgares et

les horreurs sans nom, pires que _à l'allemande_ qu'ils venaient de

commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de

folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.--On se souvient

en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges délirantes, jusqu'à

l'heure où le premier coup de traîtrise dudit Cobourg contre la Serbie,

vint tout de même nous ouvrir un peu les yeux.

--«Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur, lui dis-je. Interrogez

ceux d'entre nous qui ont habité votre pays, qui ont vu de près et qui

savent; l'amitié de tous ceux-là, je vous assure, vous est restée.»

Et, si nous avions été en 1916 au lieu d'être en 1913, j'aurais pu

ajouter: «Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous,

étaient partis pour les Dardanelles avec un coeur empoisonné de préjugés

et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de

sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur à

soigner et relever nos blessés et nos prisonniers, malgré la barbarie

allemande qui les harcelait par derrière.»

En effet, j'ai causé avec beaucoup de nos héros, à leur retour de

là-bas, et jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui ne m'ait

dit: «Vous aviez raison et, nous n'éprouvions plus le sentiment de nous

battre contre de vrais ennemis».

* * * * *

J'en viens, pour finir, à notre entrevue d'adieu. C'était la veille de

mon départ, à la fin de l'été 1913. Une erreur de transmission m'avait

fixé pour quatre heures l'audience qui était en réalité pour trois, et

il était déjà trois heures et demie quand j'en fus informé. J'habitais

alors, au fond de Stamboul, une très vieille maison que le Comité de

défense nationale turque avait arrangée pour moi, avec un goût exquis, à

la mode ancienne,--et c'était très loin de Dolma-Bagtché, à deux ou

trois kilomètres environ, de l'autre côté de la Corne d'Or. Mon Dieu, si

le prince avait déjà quitté le palais, où peut-être il était descendu

exprès pour moi, s'il était déjà reparti, comme chaque soir, pour son

ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais

lui faire, après, par lettre, ne changeraient rien à mon regret de m'en

aller ainsi sans l'avoir vu.

Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes

chevaux, des pentes où les cochers de chez nous n'auraient pas osé se

risquer, même au pas et la mécanique serrée. Il est vrai, à Stamboul, on

ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes

les plus raides; mais c'est égal, cette vitesse de cheval échappé, dans

les rues presque désertes, étonnait les rares passants. D'autant plus

que c'était un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas

celui où les musulmans se reposent, il épand quand même son silence et

son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales,

Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrétiens, qui

sont d'ordinaire ses habitants les plus agités.

J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accablé

lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en même temps que par

cette chaleur toujours un peu mélancolique des beaux soirs de fin

septembre; il y avait même quelque chose de plus, un air d'abandon que

je remarquais pour la première fois, presque du délabrement commencé, et

un indéfinissable présage de mort: deux gardiens seulement à la porte,

de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de

livrée dans le grand escalier spécial du prince.

A l'intérieur cependant, la magnificence était toujours pareille, et je

trouvai le prince qui avait eu la bonté de m'attendre. Avec la plus

cordiale bonne grâce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui

cette dernière causerie, que j'avais tant craint de manquer.

Je sentis bien en lui cette fois le «vieux Turc» qu'il avait la

réputation d'être, mais il me sembla que c'était dans le sens le plus

intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que,

pour assurer le bonheur de son peuple, il fût bon de lui faire renier

ses traditions et sa foi, et de le jeter tête baissée dans la servile

imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par

excellence des conservateurs d'Islam, et aimé par eux, il devait songer

à organiser leurs provinces lointaines et à trouver dans leurs vastes

territoires des compensations à ce qu'il venait de perdre en Europe.

--«Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant congé, je vous

autorise à m'écrire directement de France tant que vous voudrez, sous

double enveloppe, avec votre nom et la mention _personnel_ sur la

seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ce que l'on pensera de

nous là-bas, même et surtout quand nous serons critiqués. Et _faites-moi

part de tout ce qui, à votre avis, pourrait rapprocher nos deux

patries_.»

En lui serrant la main, j'eus le pressentiment très net que je ne le

reverrais plus. Le lendemain matin, au moment où j'allais prendre le

paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre

d'argent massif ciselé magnifiquement et surmonté de la couronne avec le

croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le même

pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne

le revoir jamais.

* * * * *

J'ai usé de la permission et il a reçu plusieurs de mes lettres, dans le

courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me répondait, et ses

réponses, où des images orientales si jolies se mêlaient aux choses

précises, indiquaient bien qu'il avait été épargné par le modernisme. La

dernière fois que je lui écrivis, ce fut en même temps qu'à Enver pacha,

quand je sentis venir l'heure décisive où la Turquie allait s'associer

à l'agression allemande, et c'était pour l'adjurer d'employer toute son

influence à retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut

certainement interceptée; elle n'aurait rien changé, hélas! il va sans

dire et je le sais bien; mais quand même, j'aurais aimé que ce suprême

cri d'alarme fût arrivé jusqu'à lui.

Pauvre prince! Allah lui a fait la grâce de mourir avant de connaître la

défaite, ou le déshonneur de l'asservissement. Lui qui était un

traditionnel, il a été conduit à son tombeau avec l'apparat des anciens

sultans, qui ne se reverra peut-être plus. Enveloppé du velours

cramoisi, où des sentences du Prophète sont brodées en lettres d'or, il

a traversé, suivi d'un cortège étrangement pompeux, un Stamboul encore à

peu près intact et oriental. C'est dans les sonorités profondes de

Sainte-Sophie encore musulmane que les prières des morts ont été

chantées pour lui. Et c'est dans Stamboul même qu'il est endormi

maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies

coraniques, à l'ombre de l'un de ces kiosques funéraires aux blancheurs

de marbre et aux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le

«progrès» respecteront peut-être encore pendant un certain nombre

d'années.

Donnons-lui une pensée de regret, non seulement parce qu'il aurait pu

être un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre

cher pays. Un de ses rêves, si j'ai bien compris, eût été un vaste

empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amitié de

la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dégoût

pour l'Allemagne!

LA FEMME TURQUE

Conférence faite à _La Vie féminine_.

Mars 1914.

C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir

demandé,--à moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus réactionnaire et

même aux trois-quarts bédouin,--de m'avoir demandé, dis-je, de prendre

la parole, le premier, ici, dans cette salle destinée à entendre de

beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le féminisme, le

futurisme, ou sur cette course au détraquement et à la souffrance que

les naïfs appellent le progrès.

Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refusé d'abord. Mais

voici, j'ai cru réentendre tout à coup une voix lointaine, celle d'une

jeune morte qui repose là-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces

termes--que je vais lire, pour être plus sûr de n'y rien changer:

* * * * *

La lettre est datée de 1906.

Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris

le crime d'éveiller des âmes qui dorment et puis de les briser si elles

s'envolent, l'infamie de réduire des femmes à la passivité des

choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlisées dans

du sable, et pareilles à de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort

serve au moins à mes soeurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du

bien quand je vivais!... J'avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de

les réveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres âmes.

Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-là qui

déjà ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du

harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour

elles. Soyez leur défenseur dans le monde où l'on pense. Et que leurs

larmes à toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les

pauvres aveuglés, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...

* * * * *

Donc, j'ai cédé à la voix de la jeune morte,--et, puisque, dans cette

salle, on doit parler de la femme,--de la femme en mal d'évolution et de

vertige,--je parlerai de la femme turque, dont l'évolution en ce moment

bat son plein.

* * * * *

Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une

petite digression, qui n'a rien à voir avec le sujet, qui ne sera pas

flatteuse peut-être, mais qui m'est inspirée irrésistiblement par votre

aspect d'ensemble?

Si cette réunion, là devant moi, était composée de femmes orientales, il

s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystère; ce

serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, très

enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'éclatantes couleurs de

soleil; à côté des austères «tcharchafs», il y aurait des «mechlas»,

tous lamés d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts;

mais chaque femme serait, des pieds à la tête, drapée dans une même

étoffe, d'une même nuance, sans ces mille petits ornements bigarrés,

ingénieux et drôles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on

vous regarde. Et puis surtout, les têtes seraient uniformément

enveloppées de voiles aux plis archaïques, laissant peu voir les

visages, découvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait

l'air baigné de paix et d'harmonie.

Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis placé, cette petite houle

de têtes follement emplumées me rappelle,--oh! pardon, j'ose à peine

continuer,--me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montré une fois dans

le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de

se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces

êtres primitifs, mais assez pondérés (qui étaient, je crois, des Sioux),

avaient-ils arrangé leurs plumets avec un certain goût de la régularité

et de la symétrie, tandis que, dans la façon dont les modistes vous

obligent à placer les vôtres, ceux-ci piqués au bout d'un petit bâton,

ceux-là tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur la

nuque,--il y a certainement un léger grain de névrose ou même de

folie...

Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus

mélancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes,

d'innombrables touffes de Paradis, et je songe à tous ces massacres sans

pitié dont vous êtes la cause, à toutes ces tueries pour vous plaire,

que des chasseurs ne cessent de perpétrer, là-bas, jusqu'au fond des

forêts de la Guyane ou des îles de la Sonde. Pauvres petits êtres ailés,

inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-siècle, grâce à vous,

n'existeront plus nulle part, et dont quelques variétés, des plus

merveilleuses, ont déjà disparu sans retour!...

Quelle inquiétude, n'est-ce pas, quel sacrilège et quel crime, d'avoir

ainsi rejeté au néant toute une espèce, que nul ne pourra jamais recréer

sur terre! Et quel problème cela conduit à frôler, quand alors on se

demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient été imaginées

et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grâce

pour les oiseaux; vous serez tout aussi jolies, je vous assure, et

d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces débris de leurs pauvres

petits cadavres étalés sur vos têtes!...

* * * * *

Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,--non sans avoir

constaté, avec regret, que le rêve de quelques-unes d'entre elles, déjà

un peu déséquilibrées par votre exemple, serait, hélas! d'oser se

coiffer comme vous.

* * * * *

Commençons par les aïeules, dont quelques-unes, au fond des harems,

vivent encore, vêtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de

mousseline posé sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout à fait

inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues

d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il

m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystérieux groupes de fantômes,

marchant à la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque à bâton,

dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant

d'être si fermé et si noir. Celles-là, depuis des siècles, n'avaient

pas évolué; sans répondre cependant au type que l'on s'imagine encore

chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son éternelle

cigarette et mangeant ses éternelles sucreries, elles étaient de

tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole,

disant des poésies persanes, ou bien, à travers les grilles de leurs

fenêtres, contemplant le monde extérieur.--Et c'était si beau, en ce

temps-là, ce qu'il leur était donné de contempler! C'était si beau avant

que nos fumées et nos ferrailles eussent commencé de l'enlaidir, ce

décor de l'Orient, avec les mosquées, les fontaines et le Bosphore ou la

Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes relevées en

château!--Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois,

malheureuses et tourmentées comme leurs petites-filles ou comme nos

Françaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient

des devoirs sacrés à remplir, on leur confiait un rôle grave, un

sacerdoce dans la vie: l'éducation de leurs enfants, et elles étaient

des mères admirables, d'ailleurs tellement respectées,--oh! bien plus

encore que les mères de chez nous,--tellement écoutées, qu'elles

laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaçait plus. Elles

préparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,--je prie de ne pas

confondre Turc avec Levantin, ni même avec Ottoman,--les vrais Turcs

d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongés avec nous,

ne s'écartaient jamais des traditions de loyauté à toute épreuve, de

noblesse, de bravoure et de courtoisie.

Le seul côté douloureux de la vie de ces aïeules était l'incessante

introduction dans le ménage d'épouses nouvelles à mesure que

vieillissaient les anciennes. Mais les caractères sont là-bas plus

passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles,

toutes ces femmes d'un même maître devaient toujours se donner le nom de

_soeurs_, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume,

quelquefois même s'aimaient fraternellement. Et puis c'était l'usage

immémorial; on y était préparé. Je ne crois donc pas qu'il y eut là de

trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fâcheux, c'est

que cette quantité de soeurs donnait, dans les familles, à la génération

suivante, un véritable encombrement de belles-mères,--car elles

devenaient toutes _belles-mères_ pour les épouses des fils du maître,

quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque déjà

âgée, fille d'un pacha très vieux jeu, se plaignait à une plus jeune, en

visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mères,--ni plus ni

moins, si je ne me trompe,--toutes enterrées aujourd'hui à des

kilomètres les unes des autres, en différents cimetières de Stamboul, ce

qui la mettait dans l'obligation, tous les ans, à certaine date qui

correspond à notre fête des morts, de se lever dès l'aube, pour avoir le

temps dans sa journée de dire une prière sur la tombe de chacune

d'elles, ainsi que l'usage le commande.

--Hélas! lui répondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux

belles-mères mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je

dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en

vie!...

* * * * *

Ensuite parurent les grand'mères et les mères de ces petites fleurs de

serre chaude qui sont les dernières venues de la race des Osmanlis. Déjà

un peu imbues d'idées occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui

la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les

petites orchidées d'aujourd'hui; déjà tout à fait affranchies de

l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, déjà lisant

nos livres, et s'essayant à parler nos langues. Je garde le portrait de

l'une d'elles, daté de 1880; adorablement jolie en ce temps-là, elle

avait commis cette faute d'Islam (pour l'époque) de se faire

photographier, et m'avait envoyé l'image avec cette dédicace: «La

première Turque qui ait lu _Aziyadé_». C'était signé d'un nom de chat,

ou plutôt d'un nom de chatte: «Tékir», qui équivaut là-bas au

«Moumoutte» de chez nous. Des années plus tard, en 1904, j'ai pu

rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses

cheveux teints, elle était en révolte ouverte contre la séquestration

des harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait

volontiers libre penseuse, même athée. Plus tard encore, vers 1911, je

la retrouvai agonisante après une maladie longue et cruelle; par un

retour complet en arrière, elle maudissait l'Occident et cherchait à

ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des

prêtres récitant des prières de l'Islam, et elle envoyait bénir son

linge chez les derviches guérisseurs.

* * * * *

Passons maintenant à celles que j'appelais tout à l'heure les petites

orchidées. Oh! combien déroutantes, diverses et imprévues, ces très

jeunes!

De même que les terrains vierges, soumis à une culture intensive, font

éclore en hâte des fleurs agrandies ou étranges, de même ces jeunes

têtes, issues d'une longue série de cerveaux que personne ne fatigua

jamais, s'assimilent presque trop aisément toutes les connaissances

humaines, sciences, philosophies, littératures ou musiques. Il en

résulte, en général, des petites créatures savantes qui, sans cesser

d'être prime-sautières et délicieuses, rendraient des points à nos

agrégées. Par exception, il en résulte aussi quelques déséquilibrées,

capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes.

Je connais même un cas où l'éducation, opérant à rebours de tous les

présages, a donné une petite réactionnaire farouche, qui se voile plus

impénétrablement, refuse de parler aucune langue des infidèles et

n'admet que la littérature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont

gentilles, éveillées, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles

venues, plutôt trop instruites à mon gré! Ce qu'elles sont élégantes

aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou même sous leur sombre

«tcharchaf» pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est

qu'en y regardant de près, on retrouve en elles sous ce prodigieux

vernis de modernisme, des Orientales quand même, qui lisent Hafiz et

Sâadi, et qui le soir disent leur prière en arabe, avant de s'endormir

sous un verset du Coran accroché au mur comme un tableau.

Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu ébranlé la foi

dans leurs âmes de transition, elles leur ont laissé, comme à leurs

aînées, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique,

toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations

sublimes et des dévouements sans bornes, donnant tout, leur argent,

leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blessés et poussant les

hommes aux résistances suprêmes.

Quelques aspects du vertige mondial · 第 6 / 11 段