Ne devais-je pas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui
parlait sans nul doute le français mieux que je ne parlais sa langue, et
qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le
temps notre ami commun qui traduisit.
Le prince était un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille,
sans élégance dans la tournure, sans beauté sur le visage, mais avec des
yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air
très énergique, même un peu rude, il parlait d'une voix brève,
autoritaire, mais qui se tempérait tout à coup par des intonations
douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines, à ses
explosions de volonté, on sentait l'ancien captif, le longuement emmuré
du palais, qui s'éveillait dans l'impatience de vivre et d'agir.
Héritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique à la mer
des Indes, frôlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait
espérer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, où tous les
esprits, après avoir brisé d'un coup les servitudes séculaires, ne
songeaient qu'à courir vers les mirages du «progrès»...
Nous parlâmes surtout de la France, presque uniquement de la France;
ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considérait
comme la nation d'élite, en même temps que comme la nation amie par
excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les idées, la
littérature et le langage.
* * * * *
Je passe trois années, pour en venir à la visite d'arrivée que je lui
fis en 1913, quand je retournai dans son pays après la période terrible
où tout faillit s'anéantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau
de cette grande Turquie de jadis; mais elle était toujours vivante,
toujours debout des deux côtés du Bosphore, ce qui semblait un rêve,
après qu'on en avait pris le deuil,--et, parce que je l'avais défendue
de toutes mes forces, j'y étais accueilli avec mille fois plus de
reconnaissance que je ne le méritais, presque comme un libérateur.
On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtché;
il s'est choisi une retraite solitaire, haut perchée, en face, sur la
côte d'Asie. Sans doute s'était-il retiré là pour mieux méditer sur les
effroyables malheurs de sa patrie, méditer sur ce qui lui restait
d'avenir, et aussi pour échapper à l'emprise allemande, qui se dessinait
déjà intolérablement.
Il fut difficile à trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au
milieu de la brousse. Ma voiture à la turque, louée sur la place de
Scutari, monta péniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud
soleil d'un été d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant
la demeure s'annonçait petite et modeste. C'était cela cependant, et je
pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur
un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.
Le lendemain, le prince me reçut en bas, au bord de l'eau, rive
d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main
me fut tendue avec un élan que je ne lui connaissais pas. Ce n'était
plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des
audiences passées, il s'y mêlait aujourd'hui quelque chose de confiant
et d'affectueux; depuis la dernière fois, j'avais gagné son coeur; comme
tout son peuple, il m'avait voué une reconnaissance excessive, et si
touchante, de ce que j'avais été la voix à peu près unique osant
s'élever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies
salariées ou simplement absurdes.
Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers
laquelle s'était tourné son espoir, la France alliée ou amie depuis des
siècles, accabler d'injures son pays à l'instant de la suprême détresse.
Dans son indignation toute fraîche contre les mensonges des Bulgares et
les horreurs sans nom, pires que _à l'allemande_ qu'ils venaient de
commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de
folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.--On se souvient
en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges délirantes, jusqu'à
l'heure où le premier coup de traîtrise dudit Cobourg contre la Serbie,
vint tout de même nous ouvrir un peu les yeux.
--«Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur, lui dis-je. Interrogez
ceux d'entre nous qui ont habité votre pays, qui ont vu de près et qui
savent; l'amitié de tous ceux-là, je vous assure, vous est restée.»
Et, si nous avions été en 1916 au lieu d'être en 1913, j'aurais pu
ajouter: «Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous,
étaient partis pour les Dardanelles avec un coeur empoisonné de préjugés
et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de
sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur à
soigner et relever nos blessés et nos prisonniers, malgré la barbarie
allemande qui les harcelait par derrière.»
En effet, j'ai causé avec beaucoup de nos héros, à leur retour de
là-bas, et jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui ne m'ait
dit: «Vous aviez raison et, nous n'éprouvions plus le sentiment de nous
battre contre de vrais ennemis».
* * * * *
J'en viens, pour finir, à notre entrevue d'adieu. C'était la veille de
mon départ, à la fin de l'été 1913. Une erreur de transmission m'avait
fixé pour quatre heures l'audience qui était en réalité pour trois, et
il était déjà trois heures et demie quand j'en fus informé. J'habitais
alors, au fond de Stamboul, une très vieille maison que le Comité de
défense nationale turque avait arrangée pour moi, avec un goût exquis, à
la mode ancienne,--et c'était très loin de Dolma-Bagtché, à deux ou
trois kilomètres environ, de l'autre côté de la Corne d'Or. Mon Dieu, si
le prince avait déjà quitté le palais, où peut-être il était descendu
exprès pour moi, s'il était déjà reparti, comme chaque soir, pour son
ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais
lui faire, après, par lettre, ne changeraient rien à mon regret de m'en
aller ainsi sans l'avoir vu.
Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes
chevaux, des pentes où les cochers de chez nous n'auraient pas osé se
risquer, même au pas et la mécanique serrée. Il est vrai, à Stamboul, on
ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes
les plus raides; mais c'est égal, cette vitesse de cheval échappé, dans
les rues presque désertes, étonnait les rares passants. D'autant plus
que c'était un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas
celui où les musulmans se reposent, il épand quand même son silence et
son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales,
Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrétiens, qui
sont d'ordinaire ses habitants les plus agités.
J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accablé
lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en même temps que par
cette chaleur toujours un peu mélancolique des beaux soirs de fin
septembre; il y avait même quelque chose de plus, un air d'abandon que
je remarquais pour la première fois, presque du délabrement commencé, et
un indéfinissable présage de mort: deux gardiens seulement à la porte,
de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de
livrée dans le grand escalier spécial du prince.
A l'intérieur cependant, la magnificence était toujours pareille, et je
trouvai le prince qui avait eu la bonté de m'attendre. Avec la plus
cordiale bonne grâce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui
cette dernière causerie, que j'avais tant craint de manquer.
Je sentis bien en lui cette fois le «vieux Turc» qu'il avait la
réputation d'être, mais il me sembla que c'était dans le sens le plus
intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que,
pour assurer le bonheur de son peuple, il fût bon de lui faire renier
ses traditions et sa foi, et de le jeter tête baissée dans la servile
imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par
excellence des conservateurs d'Islam, et aimé par eux, il devait songer
à organiser leurs provinces lointaines et à trouver dans leurs vastes
territoires des compensations à ce qu'il venait de perdre en Europe.
--«Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant congé, je vous
autorise à m'écrire directement de France tant que vous voudrez, sous
double enveloppe, avec votre nom et la mention _personnel_ sur la
seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ce que l'on pensera de
nous là-bas, même et surtout quand nous serons critiqués. Et _faites-moi
part de tout ce qui, à votre avis, pourrait rapprocher nos deux
patries_.»
En lui serrant la main, j'eus le pressentiment très net que je ne le
reverrais plus. Le lendemain matin, au moment où j'allais prendre le
paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre
d'argent massif ciselé magnifiquement et surmonté de la couronne avec le
croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le même
pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne
le revoir jamais.
* * * * *
J'ai usé de la permission et il a reçu plusieurs de mes lettres, dans le
courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me répondait, et ses
réponses, où des images orientales si jolies se mêlaient aux choses
précises, indiquaient bien qu'il avait été épargné par le modernisme. La
dernière fois que je lui écrivis, ce fut en même temps qu'à Enver pacha,
quand je sentis venir l'heure décisive où la Turquie allait s'associer
à l'agression allemande, et c'était pour l'adjurer d'employer toute son
influence à retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut
certainement interceptée; elle n'aurait rien changé, hélas! il va sans
dire et je le sais bien; mais quand même, j'aurais aimé que ce suprême
cri d'alarme fût arrivé jusqu'à lui.
Pauvre prince! Allah lui a fait la grâce de mourir avant de connaître la
défaite, ou le déshonneur de l'asservissement. Lui qui était un
traditionnel, il a été conduit à son tombeau avec l'apparat des anciens
sultans, qui ne se reverra peut-être plus. Enveloppé du velours
cramoisi, où des sentences du Prophète sont brodées en lettres d'or, il
a traversé, suivi d'un cortège étrangement pompeux, un Stamboul encore à
peu près intact et oriental. C'est dans les sonorités profondes de
Sainte-Sophie encore musulmane que les prières des morts ont été
chantées pour lui. Et c'est dans Stamboul même qu'il est endormi
maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies
coraniques, à l'ombre de l'un de ces kiosques funéraires aux blancheurs
de marbre et aux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le
«progrès» respecteront peut-être encore pendant un certain nombre
d'années.
Donnons-lui une pensée de regret, non seulement parce qu'il aurait pu
être un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre
cher pays. Un de ses rêves, si j'ai bien compris, eût été un vaste
empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amitié de
la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dégoût
pour l'Allemagne!
LA FEMME TURQUE
Conférence faite à _La Vie féminine_.
Mars 1914.
C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir
demandé,--à moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus réactionnaire et
même aux trois-quarts bédouin,--de m'avoir demandé, dis-je, de prendre
la parole, le premier, ici, dans cette salle destinée à entendre de
beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le féminisme, le
futurisme, ou sur cette course au détraquement et à la souffrance que
les naïfs appellent le progrès.
Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refusé d'abord. Mais
voici, j'ai cru réentendre tout à coup une voix lointaine, celle d'une
jeune morte qui repose là-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces
termes--que je vais lire, pour être plus sûr de n'y rien changer:
* * * * *
La lettre est datée de 1906.
Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris
le crime d'éveiller des âmes qui dorment et puis de les briser si elles
s'envolent, l'infamie de réduire des femmes à la passivité des
choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlisées dans
du sable, et pareilles à de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort
serve au moins à mes soeurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du
bien quand je vivais!... J'avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de
les réveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres âmes.
Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-là qui
déjà ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du
harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour
elles. Soyez leur défenseur dans le monde où l'on pense. Et que leurs
larmes à toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les
pauvres aveuglés, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...
* * * * *
Donc, j'ai cédé à la voix de la jeune morte,--et, puisque, dans cette
salle, on doit parler de la femme,--de la femme en mal d'évolution et de
vertige,--je parlerai de la femme turque, dont l'évolution en ce moment
bat son plein.
* * * * *
Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une
petite digression, qui n'a rien à voir avec le sujet, qui ne sera pas
flatteuse peut-être, mais qui m'est inspirée irrésistiblement par votre
aspect d'ensemble?
Si cette réunion, là devant moi, était composée de femmes orientales, il
s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystère; ce
serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, très
enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'éclatantes couleurs de
soleil; à côté des austères «tcharchafs», il y aurait des «mechlas»,
tous lamés d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts;
mais chaque femme serait, des pieds à la tête, drapée dans une même
étoffe, d'une même nuance, sans ces mille petits ornements bigarrés,
ingénieux et drôles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on
vous regarde. Et puis surtout, les têtes seraient uniformément
enveloppées de voiles aux plis archaïques, laissant peu voir les
visages, découvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait
l'air baigné de paix et d'harmonie.
Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis placé, cette petite houle
de têtes follement emplumées me rappelle,--oh! pardon, j'ose à peine
continuer,--me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montré une fois dans
le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de
se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces
êtres primitifs, mais assez pondérés (qui étaient, je crois, des Sioux),
avaient-ils arrangé leurs plumets avec un certain goût de la régularité
et de la symétrie, tandis que, dans la façon dont les modistes vous
obligent à placer les vôtres, ceux-ci piqués au bout d'un petit bâton,
ceux-là tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur la
nuque,--il y a certainement un léger grain de névrose ou même de
folie...
Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus
mélancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes,
d'innombrables touffes de Paradis, et je songe à tous ces massacres sans
pitié dont vous êtes la cause, à toutes ces tueries pour vous plaire,
que des chasseurs ne cessent de perpétrer, là-bas, jusqu'au fond des
forêts de la Guyane ou des îles de la Sonde. Pauvres petits êtres ailés,
inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-siècle, grâce à vous,
n'existeront plus nulle part, et dont quelques variétés, des plus
merveilleuses, ont déjà disparu sans retour!...
Quelle inquiétude, n'est-ce pas, quel sacrilège et quel crime, d'avoir
ainsi rejeté au néant toute une espèce, que nul ne pourra jamais recréer
sur terre! Et quel problème cela conduit à frôler, quand alors on se
demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient été imaginées
et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grâce
pour les oiseaux; vous serez tout aussi jolies, je vous assure, et
d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces débris de leurs pauvres
petits cadavres étalés sur vos têtes!...
* * * * *
Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,--non sans avoir
constaté, avec regret, que le rêve de quelques-unes d'entre elles, déjà
un peu déséquilibrées par votre exemple, serait, hélas! d'oser se
coiffer comme vous.
* * * * *
Commençons par les aïeules, dont quelques-unes, au fond des harems,
vivent encore, vêtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de
mousseline posé sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout à fait
inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues
d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il
m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystérieux groupes de fantômes,
marchant à la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque à bâton,
dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant
d'être si fermé et si noir. Celles-là, depuis des siècles, n'avaient
pas évolué; sans répondre cependant au type que l'on s'imagine encore
chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son éternelle
cigarette et mangeant ses éternelles sucreries, elles étaient de
tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole,
disant des poésies persanes, ou bien, à travers les grilles de leurs
fenêtres, contemplant le monde extérieur.--Et c'était si beau, en ce
temps-là, ce qu'il leur était donné de contempler! C'était si beau avant
que nos fumées et nos ferrailles eussent commencé de l'enlaidir, ce
décor de l'Orient, avec les mosquées, les fontaines et le Bosphore ou la
Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes relevées en
château!--Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois,
malheureuses et tourmentées comme leurs petites-filles ou comme nos
Françaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient
des devoirs sacrés à remplir, on leur confiait un rôle grave, un
sacerdoce dans la vie: l'éducation de leurs enfants, et elles étaient
des mères admirables, d'ailleurs tellement respectées,--oh! bien plus
encore que les mères de chez nous,--tellement écoutées, qu'elles
laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaçait plus. Elles
préparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,--je prie de ne pas
confondre Turc avec Levantin, ni même avec Ottoman,--les vrais Turcs
d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongés avec nous,
ne s'écartaient jamais des traditions de loyauté à toute épreuve, de
noblesse, de bravoure et de courtoisie.
Le seul côté douloureux de la vie de ces aïeules était l'incessante
introduction dans le ménage d'épouses nouvelles à mesure que
vieillissaient les anciennes. Mais les caractères sont là-bas plus
passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles,
toutes ces femmes d'un même maître devaient toujours se donner le nom de
_soeurs_, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume,
quelquefois même s'aimaient fraternellement. Et puis c'était l'usage
immémorial; on y était préparé. Je ne crois donc pas qu'il y eut là de
trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fâcheux, c'est
que cette quantité de soeurs donnait, dans les familles, à la génération
suivante, un véritable encombrement de belles-mères,--car elles
devenaient toutes _belles-mères_ pour les épouses des fils du maître,
quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque déjà
âgée, fille d'un pacha très vieux jeu, se plaignait à une plus jeune, en
visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mères,--ni plus ni
moins, si je ne me trompe,--toutes enterrées aujourd'hui à des
kilomètres les unes des autres, en différents cimetières de Stamboul, ce
qui la mettait dans l'obligation, tous les ans, à certaine date qui
correspond à notre fête des morts, de se lever dès l'aube, pour avoir le
temps dans sa journée de dire une prière sur la tombe de chacune
d'elles, ainsi que l'usage le commande.
--Hélas! lui répondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux
belles-mères mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je
dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en
vie!...
* * * * *
Ensuite parurent les grand'mères et les mères de ces petites fleurs de
serre chaude qui sont les dernières venues de la race des Osmanlis. Déjà
un peu imbues d'idées occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui
la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les
petites orchidées d'aujourd'hui; déjà tout à fait affranchies de
l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, déjà lisant
nos livres, et s'essayant à parler nos langues. Je garde le portrait de
l'une d'elles, daté de 1880; adorablement jolie en ce temps-là, elle
avait commis cette faute d'Islam (pour l'époque) de se faire
photographier, et m'avait envoyé l'image avec cette dédicace: «La
première Turque qui ait lu _Aziyadé_». C'était signé d'un nom de chat,
ou plutôt d'un nom de chatte: «Tékir», qui équivaut là-bas au
«Moumoutte» de chez nous. Des années plus tard, en 1904, j'ai pu
rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses
cheveux teints, elle était en révolte ouverte contre la séquestration
des harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait
volontiers libre penseuse, même athée. Plus tard encore, vers 1911, je
la retrouvai agonisante après une maladie longue et cruelle; par un
retour complet en arrière, elle maudissait l'Occident et cherchait à
ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des
prêtres récitant des prières de l'Islam, et elle envoyait bénir son
linge chez les derviches guérisseurs.
* * * * *
Passons maintenant à celles que j'appelais tout à l'heure les petites
orchidées. Oh! combien déroutantes, diverses et imprévues, ces très
jeunes!
De même que les terrains vierges, soumis à une culture intensive, font
éclore en hâte des fleurs agrandies ou étranges, de même ces jeunes
têtes, issues d'une longue série de cerveaux que personne ne fatigua
jamais, s'assimilent presque trop aisément toutes les connaissances
humaines, sciences, philosophies, littératures ou musiques. Il en
résulte, en général, des petites créatures savantes qui, sans cesser
d'être prime-sautières et délicieuses, rendraient des points à nos
agrégées. Par exception, il en résulte aussi quelques déséquilibrées,
capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes.
Je connais même un cas où l'éducation, opérant à rebours de tous les
présages, a donné une petite réactionnaire farouche, qui se voile plus
impénétrablement, refuse de parler aucune langue des infidèles et
n'admet que la littérature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont
gentilles, éveillées, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles
venues, plutôt trop instruites à mon gré! Ce qu'elles sont élégantes
aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou même sous leur sombre
«tcharchaf» pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est
qu'en y regardant de près, on retrouve en elles sous ce prodigieux
vernis de modernisme, des Orientales quand même, qui lisent Hafiz et
Sâadi, et qui le soir disent leur prière en arabe, avant de s'endormir
sous un verset du Coran accroché au mur comme un tableau.
Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu ébranlé la foi
dans leurs âmes de transition, elles leur ont laissé, comme à leurs
aînées, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique,
toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations
sublimes et des dévouements sans bornes, donnant tout, leur argent,
leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blessés et poussant les
hommes aux résistances suprêmes.