voici devant nous la route qui monte en pente rapide dans la forêt.
«--Si vous voulez bien, me dit l'officier qui me conduit, nous monterons
un peu vite, car le passage est plutôt «_malsain_», à cette heure de la
journée surtout.»--Oui, montons un peu vite, pas trop cependant, pour ne
pas donner l'impression de passants émus. D'ailleurs, à part ces
_arrivées_ que l'on entend de-ci de-là, qui donc s'en douterait, que la
route est _malsaine_, à voir son air de gaieté engageante; sous ses
arbres magnifiques, chênes ou hêtres, on dirait une rue, dans quelque
station de villégiature; il y a même des passants, en costume bleu pâle,
pas très nombreux, mais enfin quelques-uns, et qui ne semblent pas
effarés.--Villégiature pour bonnes gens un peu simplets par exemple, je
le reconnais: les maisonnettes, qui s'alignent de droite et de gauche,
sont comiques de petitesse, amusantes de naïveté, avec leurs jardinets
alentour, leurs étroites bandes de gazon, leurs minuscules rocailles.
Toutefois, rien qu'en regardant avec plus d'attention, vite on
devinerait que les cures d'air, ici, ne doivent pas être de tout repos,
car ces villas lilliputiennes, qui sont comme tapies sur le sol, ont
pour toiture des madriers énormes recouverts de matelas de gravier; il y
fait noir et elles s'enfoncent dans la montagne comme des terriers pour
gros lapins; en outre, l'une d'elles, qui est marquée d'une grande croix
rouge, montre cette enseigne suggestive: poste de secours. Et, de
distance en distance, des écriteaux cloués aux arbres portent
l'indication: abri de bombardement, une flèche marquant la direction du
trou par lequel on y entre... Quand même, avec ses petites pelouses, ses
petits massifs, ses petites corbeilles de fleurs soigneusement serties
de rangées de cailloux, ce village, improvisé par nos soldats, m'aura
donné le plus curieux aspect que j'aie encore rencontré jamais d'un
«secteur tranquille».
Pendant notre montée, la musique de grosse caisse que les Boches nous
font s'accélère en _allegro_.--«D'habitude, me dit l'officier qui
m'accompagne, ils nous fichent tout de même la paix plus que ça; c'est
leur attaque ratée de l'autre nuit qui sans doute leur reste sur le
coeur. Et puis, l'entrée en scène de la Roumanie, que nous nous sommes
fait un plaisir de leur annoncer hier par des affiches, leur a aussi
beaucoup agité les nerfs.» Mais le singulier village, qui a déjà connu
cela de temps à autre, paraît à peine s'en émouvoir. Et, en passant,
j'entends un caporal, bien paisible sur le pas de sa porte, se plaindre
à un camarade d'une seule chose, c'est qu'hier une sale tête-à-Guillaume
a saccagé ses plantations de laitues.
Vraiment, le calme de tous ces soldats, qui sont ici depuis tant de mois
à nous faire rempart, leurs soins minutieux pour leurs jardinets, pour
leurs humbles et rudes logis, ne me paraissent pas seulement d'une
puérilité touchante; non, ils représentent au contraire une forme
spéciale, très raisonnée et hautement admirable du courage français, de
la belle humeur, de la confiance et de l'abnégation françaises.
Évidemment, dans cette forêt, ce n'est pas la grande horreur sans nom,
le grand enfer sublime de la Somme; mais quand même, ces hommes savent
bien qu'il leur faut chaque jour emporter sur des brancards quelques-uns
d'entre eux dans leur petit cimetière fleuri; ce qu'ils entendent tomber
de différents côtés, en fracassant les branches, ils savent bien que
c'est du 105 allemand, ou de ces torpilles qui font les blessures plus
déchirées et plus malignes. Ils savent que, pour diriger cette
bourdonnante symphonie, éparse un peu partout dans leurs alentours,
c'est la Mort qui tient le bâton de chef d'orchestre...
En voici deux auxquels j'adresse la parole; appuyés confortablement à un
arbre, ils s'étaient redressés en retirant leur cigarette, pour me faire
le salut militaire: «Mes amis, puisque vous n'êtes pas obligés, vous
autres, à cette heure-ci, d'être dehors sur la route, pourquoi ne
rentrez-vous pas, jusqu'à ce que _leur_ petite crise de colère soit
passée?»--«Oh! mon colonel, il en faut tant et tant, d'obus, pour
arriver à toucher un homme!... Et puis ces trous, vous savez... Si, des
fois, ils nous envoyaient quelqu'une de ces grosses marmites qui
chavirent tout, et qu'on soye enterré vif là-dedans... Non, nous deux,
pour notre compte, à notre idée enfin, nous aimons encore mieux attraper
ça en plein air!»
UN PETIT MONDE
que n'ont pas atteint nos vertiges
Juin 1882.
Hier, j'ai connu les Ouled-Naïl, les vraies, qui suivent le rite
immémorial, celles qui ne se montrent point dans les villes d'Infidèles,
mais qui guettent, à l'orée du désert, et qui happent au passage les
hommes venus du fond des horizons de sable.
Pour les rencontrer, celles-là, j'avais cheminé par étapes, depuis le
port où stationnait mon navire jusqu'à l'oasis où je venais d'arriver ce
matin au clair soleil de dix heures. En route, ce chaud printemps, ce
mois de juin d'Algérie déjà m'avait grisé. Oh! dans les villages, quelle
profusion de roses! Des roses de chez nous, mais qui semblaient vivre
ici avec une exubérance folle; celles qui étaient rouges, devant les
vieux murs blanchis de chaux laiteuse,--mais rouges de pétales, rouges
de feuilles, rouges de tiges,--fleurissaient en gerbe, et on eût dit des
fusées de sang. Et puis il y avait les orangers, couverts de bouquets
qui emplissaient l'air comme d'une suavité blanche. Et même les
solitudes sentaient bon, parce que l'on écrasait au passage mille
petites plantes d'Afrique plus parfumées que des sachets précieux.
Ces Ouled-Naïl! Je m'étais représenté des filles de joie, bruyantes, aux
lignes serpentines, agitant des colliers de sequins. Et, quand on me
dit: «les voici», je frissonnai d'une sorte de crainte. Elles étaient
huit ou dix, presque en rang, parées comme des idoles de temple, et
chacune se tenait immobile, aux aguets, sur le pas de sa porte. A
l'écart, dans cette oasis déjà saharienne, elles habitaient un petit
quartier morne, un petit quartier avancé en vedette sur le désert, face
à l'infini des sables. Le soleil du matin les éclairait d'une lumière
incisive; il rendait éblouissantes leurs étoffes bigarrées et la
surcharge de leurs grossiers bijoux, mais aussi il accentuait les
flétrissures précoces sur leurs visages de prêtresses d'amour. Leurs
fronts, leurs joues avaient les luisants du bronze ferme et poli, mais
des petites ombres trop nettes creusaient davantage leurs yeux. Debout,
elles restaient sans bouger avec un air d'ironie, les paupières
baissées, mais sans cligner des cils sous la morsure de ce soleil. Elles
s'étaient fait des têtes énormes, élargies par une profusion d'ornements
de métal, et haussées par des espèces de tiares sur lesquelles posaient
des voiles aux plis quasi religieux.
Quelques-unes ne paraissaient même plus jeunes; toutes avaient été
marquées par les lassitudes de toujours attendre les caravanes, de
toujours guetter des hommes, en surveillant l'horizon désolé, et toutes
s'étaient meurtries, depuis longtemps, sous les étreintes de tant et
tant de nomades, qui entraient chez elles excédés par les continences
des marches à travers le Sahara; mais toutes, même les plus fanées,
conservaient encore je ne sais quoi de bassement désirable, qui rendait
dangereux de les trop regarder. Leur repaire ne formait pour ainsi dire
qu'une seule et même demeure, dont la façade, sans toiture apparente, se
prolongeait pareille, comme un même vieux mur,--un mur fruste, épais et
bas, fait de boue séchée. Les trous qui servaient de porte s'ouvraient à
la file, très près les uns des autres, et ce matin, de chaque tanière,
l'habitante était sortie; sur chaque seuil, une Ouled-Naïl était postée.
La couleur neutre du sol ou de la muraille terreuse rendait plus
éclatant le luxe barbare des parures. Et ce qui déconcertait surtout,
dans l'apparition de ces femmes, c'était la dignité, la silencieuse
arrogance du maintien; on sentait que, suivant la règle de leur caste,
elles exerçaient la prostitution comme un sacerdoce; dans ces têtes, si
pompeusement coiffées, il devait y avoir autre chose que de la passivité
professionnelle, peut-être, à l'occasion, de la fièvre amoureuse, du
dévouement aveugle, même du fanatisme et même du crime.
Regardés de près, les ornements de métal, qui brillaient sur elles en
diadèmes ou en colliers, se révélaient des louis d'or de tous les pays
d'Europe ou d'Afrique. Et les moins jeunes, qui s'étaient le plus de
fois vendues, étalaient, sur leur gorge encore belle, presque une petite
fortune. (On sait que, suivant l'usage immémorial de la tribu,
celles-là, les déjà riches, allaient bientôt s'en retourner au fond du
désert, redevenir des filles de la tente, et créer une famille avec
quelque beau nomade de leur choix, dont elles seraient l'épouse voilée,
fidèle, docile et humblement soumise.)
* * * * *
Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, la Naïl à qui je demandai de
m'abriter dans son gîte de terre durant les heures brûlantes du jour.
Ensemble nous franchîmes le seuil, entre les parois déformées par la
vétusté et aussi épaisses que des remparts.
Là-dedans, il faisait un peu sombre et presque agréablement frais, après
les chauds éblouissements du dehors. Une odeur de saine bête fauve y
était tempérée par des baumes qu'on avait brûlés et par un bouquet de
fleurs d'oranger qui trempait dans un vase de cuivre. Des couches de
chaux, accumulées depuis les vieux temps de l'oasis, donnaient aux
murailles cet aspect mou que prennent les parois des grottes; à terre,
des nattes, des tapis tissés au désert, des matelas sur lesquels des
centaines de nomades avaient dû, à tour de rôle, se pâmer et puis
dormir.
Et une seule petite fenêtre percée en meurtrière, sans vitrage, protégée
par une mousseline pour empêcher d'entrer les mouches et le sable: on
voyait par là un coin de l'horizon des solitudes, un peu de l'étendue
morne qui ne finit pas, et rien d'autre.
Que de pièces d'or elle avait déjà pu suspendre à son cou, bien qu'elle
fût si jeune! Évidemment c'était une des plus demandées... Avec une
soumission méprisante, elle arrangeait les oreillers et les tapis, pour
me faire dormir chez elle mon sommeil méridien. Elle ne me regardait
même pas. Danseuse, issue d'une race de danseuses, elle avait on ne sait
quoi de superbement souple et dédaigneux dans ses mouvements toujours
nobles, et, chaque fois que s'entr'ouvrait sa chemise en gaze rayée, un
peu de sa jeune gorge couleur de basane, qu'elle dissimulait avec soin
tout à l'heure sous ses voiles hiératiques, apparaissait maintenant sans
qu'elle s'en souciât, comme si c'était une chose vendue d'avance, déjà à
moi et qui n'importait plus.
Pourtant j'avais envie de m'en aller, pris de l'humiliation et surtout
de la tristesse infinie d'être là, prisonnier de la chair, dans ce bouge
lointain et hostile. Le silence de midi s'affirmait au dehors et on
n'entendait que le chant des sauterelles de juin, grisées par la
lumière. La Naïl allait et venait, dans son gîte de pénombre; ses
allures semblaient moitié d'une panthère, moitié d'une reine, mais
vraiment elle avait trop l'air de savoir combien son corps était beau et
valait d'argent. Oh! l'éternelle dérision que ce besoin d'embrasser et
d'étreindre qui nous talonne tous, qui parfois nous semblerait presque
un appel divin, un élan sublime pour fondre deux âmes en une seule, mais
qui n'est plutôt que le piège grossier de la matière toujours obstinée à
se reproduire. Oh! si on pouvait au moins secouer cela, en être
affranchi et purifié!...
J'avais eu envie de m'en aller, mais je retombai sur les coussins
préparés par l'Ouled-Naïl... Qu'aurais-je gagné, après tout, à regimber
contre cette loi des étreintes, imposée à tout ce qui respire? En quoi
la révolte d'un atome éphémère comme je suis pourrait-elle atteindre la
Cause inconnue qui nous a jetés pêle-mêle pour quelques heures dans le
tourbillon des êtres? Non, autant vaut céder, s'abaisser sans comprendre
et accepter lâchement l'aumône qui nous est faite de ces pauvres crises
brèves...
* * * * *
Un rayon rougeâtre, annonçant que le soleil allait s'éteindre, entrait
par la triste petite fenêtre, quand je m'apprêtai à sortir de la
maisonnette de terre. L'heure approchait aussi où je devais quitter
l'oasis pour commencer à redescendre des Hauts Plateaux et à retourner
par étapes vers la côte. Du reste l'Ouled-Naïl,--qui peu à peu était
devenue douce comme presque une petite soeur à peine féline,--semblait
tout à coup impatiente de se débarrasser de moi; d'un coffre épais
qu'elle venait d'ouvrir, elle tirait des bijoux plus beaux, et des
bâtons de rouge pour farder ses joues: c'est qu'il était temps de se
parer pour la grande prostitution du soir. Et puis beaucoup de bruit
s'entendait maintenant au dehors; cette sorte de vestibule du désert,
qui commençait là tout de suite devant le seuil, s'emplissait de monde;
une caravane s'arrêtait, qui devait être riche, une caravane partie du
fond de l'impénétrable Maroc, depuis des jours, et les nomades mêlaient
leurs cris aux plaintes des chameaux que l'on faisait coucher. La Naïl
voulait sortir sur sa porte, avoir sa part de cet or et de ces désirs
qui arrivaient. Je la regardais faire et, sous l'influence du soir
languide et rose, je sentais du regret sourdre au fond de moi-même, du
regret d'elle, du regret de sa beauté de fille errante, qui allait
bientôt se faner à tous les vents du désert, et puis mourir à l'ombre de
quelque tente dressée qui sait où, qui sait en quel coin des
solitudes,--après que l'ardeur de son sang et le mystère noir de ses
yeux auraient été transmis par elle à des continuatrices, qui plus tard
se vendraient aussi...
Quand elle reparut au dehors, pour se montrer aux hommes de la caravane,
les autres Ouled-Naïlia[7], qui étaient déjà alignées sur les seuils des
petites portes sauvages, lui lancèrent une moquerie du coin des yeux.
Oh! quels frais de parure elles venaient de faire! Ce soir, toutes
étaient belles,--même les plus chevronnées, même celles qui avaient déjà
une fortune en louis d'or étalée sur la gorge, et se marieraient
bientôt. Toutes s'étaient repeint les yeux et s'étaient fardées d'une
façon pompeuse. Leurs têtes paraissaient encore plus larges et plus
énormes, sous le poids des diadèmes à plusieurs rangs, des pendants
d'oreilles, et sous l'amas des noires chevelures tressées en manière de
tiare. Plus tard, quand la nuit serait tombée, elles se répandraient
dans les cafés maures, et commenceraient à chanter, danser, affoler les
hommes par mille poses de leurs corps souples aux contorsions de
couleuvre. Mais pour le moment elles se tenaient rigides et dignes,
comme des prêtresses à peine vivantes. Des étoffes magnifiques, tombant
droit comme des camails, s'agrafaient très haut sous leur menton; elles
ne bougeaient pas, se contentant de darder, sur les uns ou les autres,
leurs yeux lourds d'appel et d'attente. Oui, on sentait bien, à les voir
cette fois, qu'en effet il n'y avait pas que des prostituées chez les
filles de leur tribu, mais plutôt des incompréhensibles, formées ainsi
par de longues hérédités distinctes, et capables même parfois d'être
nobles...[8].
* * * * *
Mais voici qu'un disque large et rouge plongeait là-bas derrière la
ligne des sables. C'était l'instant où le désert pâlit si étrangement et
si vite, blêmit comme un grand linceul avant qu'aucune pâleur ait
commencé de paraître au ciel toujours teinté de cuivre et d'or. C'était
l'heure du Moghreb, et, du haut d'un petit dôme en boue séchée, un chant
qui faisait frissonner s'éleva dans l'air, dominant toutes choses, une
voix qui tenait à la fois du son des orgues célestes et du glapissement
des chacals.
Le muezzin répétait aux quatre vents le nom d'Allah, et les nomades
choisissaient des places pour se prosterner, le front dans la poussière.
Alors, en silence, toutes les Ouled-Naïlia, prises de respect, elles
aussi, s'enfuirent, les yeux baissés, disparurent un instant au fond des
tanières,--pour laisser les hommes prier.
L'ADIEU DE PARIS
AU GÉNÉRAL GALLIENI
Paris, 2 juin 1916.
Hier, dans l'apparat et la magnificence, s'en est allé ce général aux
allures simples, qui était si insouciant de la pompe et des grandeurs.
Il avait succombé, bien moins à un mal en somme très curable, qu'à une
continuelle et terrible tension d'esprit survenant au déclin de sa vie,
alors qu'il lui aurait fallu du repos, après s'être si noblement dépensé
au service de la France, dans les climats les plus meurtriers du monde.
Chargé de sauver Paris, il avait accompli en silence son oeuvre
écrasante, s'enfermant beaucoup à travailler seul dans une salle austère
qui--au lendemain des batailles de la Marne, où il avait pris la grande
part que l'on sait--était devenue sa tour d'ivoire. Ayant eu l'honneur
de servir une année sous ses ordres, si souvent je l'ai vu là, dans ce
bureau qui n'avait guère pour meubles que des tables de bois blanc,
couvertes de papiers et de cartes d'état-major! Penché sur ces cartes
déployées, il traçait les dessins bleus ou rouges, qui étaient pour
ainsi dire les premières fixations de sa très savante stratégie;--et
tout cela ensuite, sous sa pression énergique, se matérialisait
fiévreusement en ces lignes de défense, batteries, tranchées, entrelacs
de fils barbelés, qui, au su de l'ennemi, transformèrent le département
de la Seine en une imprenable citadelle. N'attendant rien en retour, ne
désirant rien d'autre que de faire son devoir jusqu'à la mort, il
ouvrait difficilement sa porte, se défendait contre toute publicité,
restait dédaigneux de toutes distinctions nouvelles,--et certes, il
n'eût jamais songé à cette manifestation d'hier, que la population de
Paris, par sa présence et son recueillement, est venue entourer d'une
grandeur d'apothéose... Mais le sens populaire, qui s'égare si souvent
dans ses haines, ne se trompe presque jamais quand il s'agit de
remercier, de bénir; et ces foules, sur son passage, s'étaient
convoquées d'elles-mêmes.
Il s'en est allé militairement, couché sur une voiture d'artillerie qui
lui faisait le plus beau des chars funèbres, et enveloppé du pavillon
français qui est le plus incomparable des draps mortuaires. Le long de
l'immense parcours que suivit son cercueil de soldat, ces Parisiens, de
qui il avait détourné les Barbares, se pressaient en masses plus
compactes que pour aucune entrée de souverain, et le saluaient dans un
religieux silence.
Ensuite, sur la place de l'Hôtel-de-Ville où le char s'arrêta une heure
environ, ses funérailles atteignirent la plus émouvante splendeur.
Longuement, très longuement, des soldats défilèrent devant lui, pour
l'adieu et le suprême salut de leur drapeau; non pas des troupes
quelconques, mais de ces troupes sublimes que l'on avait fait revenir en
hâte du front le plus proche, de celles qui s'étaient battues depuis
bientôt deux années sans défaillir; dans leurs capotes de bataille,
bleu horizon, un peu défraîchies malgré de soigneux coups de brosse,
mais d'autant plus glorieuses et touchantes, elles marchaient fières,
superbes, ces troupes déjà si souvent décimées, gardant des alignements
impeccables et donnant bien l'impression de la tranquille force
française.
Quand elles eurent toutes passé, on vit paraître, inattendues et
saisissantes, des sections au visage tout noir sous la coiffure bleue:
Sénégalais ou Sahariens, qui vinrent se ranger près du cercueil pour le
tableau final, afin d'envelopper d'exotisme le héros dont c'était la
dernière fête, et de rappeler aux mémoires cette Afrique lointaine,
qu'il avait tant contribué à rendre française.
Pendant toute la cérémonie grave, des musiques de cuivres, s'alternant,
n'avaient cessé de jouer ces hymnes de gloire qui s'appellent _la
Marseillaise_, _Sambre-et-Meuse_, _le Chant du Départ_, dont on a trop
abusé peut-être, mais qui, ce jour-là et sur cette place, semblaient
renouvelés; on ne se lassait pas de les entendre, et, chaque fois que
revenait la phrase: «Mourir pour la Patrie», répétée comme avec une
insistance d'incantation, on la comprenait plus profondément; elle
s'appliquait d'ailleurs si bien à celui qui dormait là, sur ce char de
guerre, que des larmes embrumaient les yeux.
* * * * *
Nos jardins, nos places sont encombrés de statues, pour la plupart trop
hâtives, accordées à des gloires insuffisantes ou éphémères qui ne
résisteront pas à l'effacement des années. Mais envers lui, qui fut un
grand sauveur, Paris a contracté une dette; il faudrait, en un point
choisi de la ville, lui élever un monument qui en éclipserait beaucoup
d'autres...
UNE DEMI-DOUZAINE
DE
PETITES CONSTATATIONS
I
Presque toujours, ceux que nous appelons improprement «mal élevés» sont
des êtres qui ont reçu au contraire une éducation plus que suffisante,
mais qui y sont restés foncièrement réfractaires. Dieu merci, on trouve,
comme compensation, de braves gens si «bien élevés» parmi ceux qui n'ont
pas été élevés du tout!...
II
Dans le peuple, et surtout dans celui des campagnes et des bords de la
mer, la vraie goujaterie n'existe pour ainsi dire pas; tout au plus
commence-t-elle chez les ouvriers des villes. Non, c'est chez les gens
dits «du monde» qu'il faut la chercher; oh! là, quand par hasard on la
rencontre, elle est complète. Et ce sont les fils d'enrichis qui en
détiennent le record.
III
Le cochon n'est devenu sale que par suite de ses fréquentations avec
l'homme. A l'état sauvage, c'est un animal très propre.
IV
Les gens très laids, comment ne pas sympathiser avec eux, s'ils le
savent, s'ils en souffrent, et s'ils s'efforcent d'être le moins
possible désagréables à voir. Mais il est des laideurs satisfaites,
étalées, agressives, qui sont plus exécrables que des vices.
V
On rencontre souvent des têtes humaines marquées au sceau d'une si
incurable bestialité, que l'on n'arrive pas à admettre la présence
là-dedans d'une âme tant soit peu capable de revivre après la mort
terrestre. Non, cela s'en ira pourrir dans quelque cimetière, sans plus.
En revanche, au fond des yeux de certains animaux supérieurs, chiens,
chats ou singes, on voit passer parfois, aux heures d'agonie ou
seulement d'angoisse, d'inoubliables expressions de tendresse, de
prière, et comme d'anxieuses interrogations sur la vie et sur la mort.
Alors il semble révoltant et inadmissible que toute cette flamme
intérieure soit condamnée à s'éteindre pour jamais dans la poussière.
VI
Pour ne pas faire de peine aux humbles, pour ne pas blesser les petits,
il y a un certain tact qui vient du coeur et que les êtres les moins
cultivés possèdent souvent par nature, mais que, par contre, l'éducation
ne saurait donner, même aux gens les plus affinés du monde.
LE PRINCE ASSASSINÉ PAR _EUX_
YOUZOUF-YZEDDIN
Février 1916.
Avant que l'oubli soit retombé sur ce prince ami de la France, dont
l'Allemagne vient de se débarrasser par un de ses crimes coutumiers, je
voudrais dire quelques mots de lui.
Lors de mes premiers séjours à Constantinople, sous le règne du sultan
Abdul-Hamid, il était, comme tous les princes pouvant de près ou de loin
prétendre au trône, gardé dans une tour d'ivoire, personne n'avait le
droit de l'approcher et la prudence exigeait même que l'on ne prononçât
pas son nom.
Ce n'est qu'en 1910 que j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui,
quand je revins en Turquie sous le règne débonnaire du sultan Mahomet
V; il était alors à peine libéré de son étouffante séquestration et
commençait à vivre de la vie de tout le monde. Un ministre ottoman, qui
était son ami et le mien, m'avait proposé de me présenter, devinant que
j'aimerais à connaître cette attachante figure.
Je me rappelle mon étonnement quand la voiture qui nous menait à cette
audience prit le chemin de Dolma-Bagtché. Comment! il était là
maintenant, l'héritier présomptif de Turquie, à côté du sultan régnant,
installé en toute liberté dans une aile du même palais! Les temps
étaient donc bien changés!
A peine quelques gardes, aux portes grandes ouvertes de ce palais blanc,
assis au bord de l'eau bleue sur son quai de marbre, et l'on entrait
sans formalités aucunes.--Oh! jadis, ce seuil redoutable d'Yeldiz, que
tant d'êtres humains avaient franchi pour n'en plus sortir!--Quelques
aides de camp dans les antichambres du prince, beaucoup de livrée dans
les escaliers, mais pas un visage inquiétant nulle part; une impression
de confiance et de bon accueil.
Ici se place un détail qui semblera bien personnel et bien puéril, mais
qui s'est gravé dans mon souvenir parce que je lui ai dû l'une de mes
plus complètes illusions d'être vraiment quelqu'un de cette Turquie, que
j'ai tant aimée et dont rien ne me détachera. Par suite d'un quelconque
incident de voyage, j'avais égaré mon chapeau de cérémonie (il sévit
même là-bas, pour les Européens, notre imbécile haut de forme), et il
m'avait fallu à la dernière minute demander au prince la permission de
me présenter en fez; cela me conduisit donc à faire en entrant, pour la
première et sans doute la seule fois de ma vie, le grand salut de cour à
la turque: s'incliner beaucoup, toucher le sol de la main droite,
ensuite porter la main au coeur, et puis se toucher le front pour finir.
Le prince nous fit asseoir près de lui, dans un de ces salons aux tapis
merveilleux, dont les fenêtres donnent sur la féerie du Bosphore; on
apporta le café dans les petites tasses aux pieds d'or et de diamants et
la conversation commença.