vous n'ayez pu arriver trois ou quatre jours plus tôt, pour voir notre
14 Juillet! Les Alsaciens étaient venus d'eux-mêmes en délégation, nous
demander de leur permettre de pavoiser et de faire fête, malgré le sale
voisinage et le danger d'être encore si près...»
Il avait l'air ému profondément en me disant cela, cet officier, plutôt
rude et nullement suspect de sensiblerie. Et il continua ainsi: «Le
soir, à la retraite aux flambeaux, nos musiques militaires, leurs
fanfares civiles, même d'anciens orphéons qui avaient encore des
costumes boches et des tambours, tout le monde à plein coeur jouait la
_Marseillaise_, _Sambre-et-Meuse_, le _Chant du Départ_, et tous les
hommes suivaient en chantant, et toutes les jeunes filles dansaient
derrière à le cortège... Oh! tenez, surtout ce _Chant du Départ_, à
l'unisson, entre ces montagnes d'Alsace, repris en délire de joie par
toutes ces voix puissantes de nos soldats et des paysans d'ici!... Moi
qui vous parle, j'ai pleuré comme un imbécile, en entendant passer cette
retraite!...»
* * * * *
Cher pays bien français, qui revient à nous, délivré à tout jamais de
l'horreur germanique!...
UNE FURTIVE SILHOUETTE
DE
S. M. LA REINE ALEXANDRA
D'ANGLETERRE
Juillet 1909.
A Londres, en juillet 1909, sur la fin de la «season». Un bal
d'ambassade où j'arrivai tard, non loin de minuit. Dans une grande salle
où tournoyaient des valseurs, une femme, toute svelte et juvénilement
cambrée, se tenait debout contre le mur du fond; elle regardait et
souriait. Sa robe, très simple, en je ne sais quelle diaphane étoffe
noire, s'ornait, vers le bas seulement, de broderies couleur de feu
pâle, qui simulaient des flammes d'alcool. Les valseurs, en passant
devant elle, s'écartaient un peu par respect; certains couples même
s'arrêtaient, pour saluer d'une révérence profonde. Nouveau venu à
Londres, que je voyais pour la première fois, quand on me dit: C'est la
reine; je doutai presque, dérouté par tant de jeunesse. Cependant je
l'avais aperçue la veille, passant très vite dans sa voiture, et je
reconnaissais bien le fin profil. Et puis, sur ses cheveux brillait une
couronne en diamants,--très légère, il est vrai, très simple, mais une
«couronne fermée», comme, seules, ont le droit d'en porter les
souveraines.
Pendant que la valse durait encore, j'eus l'honneur de lui être
présenté. Dans le bruit de la musique, dans le bruit du tourbillon qui
pourtant se faisait plus lent près d'Elle et plus silencieux, Sa
Majesté, avec une bienveillance exquise, daigna me dire ces paroles que
les souverains savent trouver pour les hôtes de leur pays...
L'instant d'après, le roi Edouard sortait d'un salon voisin où il venait
de jouer au bridge: «Ah! dit-il avec un bon sourire, en me tendant la
main, quand notre ambassadeur me présenta à Lui, voici donc
l'anglophobe.»--«Sire, je crois, répondis-je, que je le suis déjà bien
moins».
Pendant le souper, je perdis de vue le roi et la reine. C'était par
petites tables, dans un jardin que l'on avait recouvert de tentes
épaisses, mais où la pluie tombait quand même, une pluie glacée qui
tambourinait sur les toiles et filtrait par mille gouttières.
Un grand brouhaha se fit quand Leurs Majestés se furent levées, chacun
voulant arriver dans les vestibules pour les saluer au départ. Et là, je
revis la reine, qui descendait légèrement les marches du perron. Elle
avait mis un petit manteau de fourrure grise, d'où s'échappait la traîne
en gaze noire brodée de flammes pâles; aucun voile sur la tête, où
scintillait la couronne fermée. Jeune toujours, malgré la cruelle
lumière électrique, elle rendait les saluts en se retournant avec sa
grâce charmante.
* * * * *
Le lendemain,--veille du jour où j'allais quitter l'Angleterre pour sans
doute n'y jamais revenir--je me rendis à Buckingham-Palace, où S. M. la
reine Alexandra daignait m'accorder l'audience que je lui avais fait
demander. Comme tous les ans à pareille époque, le roi venait déjà de
partir avec la Cour, pour Windsor, où la reine devait incessamment le
rejoindre.
C'était pour midi, l'audience; un midi anglais, sous un soleil de
juillet à peine tiède. Aucune animation ce jour-là autour de
Buckingham-Palace,--qui en tout temps s'isole de la vie ambiante par des
solitudes plantées d'arbres, par des semblants de forêt, par des
semblants de prairies, aux massifs de géraniums uniformément rouges.
Personne dans les grandes cours sablées, au fond desquelles le palais se
dressait lourd, morose et noirâtre, silencieux comme une demeure vide.
Ma voiture s'arrêta devant une petite entrée particulière, où cependant
parut un huissier en livrée rouge, au placide visage, qui me fit passer
dans un très modeste parloir. J'y fus rejoint tout aussitôt par une
vieille dame à l'air aimable et bon: la dame d'honneur de service. «Si
vous voulez bien me suivre,--dit-elle en français, sans le moindre
accent,--je vais vous emmener chez Sa Majesté.» Et je la suivis, d'abord
dans d'étroits couloirs sombres, puis dans un petit ascenseur qu'elle
fit jouer elle-même, un tout petit ascenseur à deux places. En haut, au
premier étage, nouveaux couloirs obscurs, et enfin un salon ayant vue
sur des arbres. «Restez-là, me dit-elle, je vais avertir Sa Majesté.»
Sur ces mots, elle disparut et on ne la revit plus.
Pendant les quelques secondes où je fus seul, immobilisé à la place où
la bonne dame d'honneur m'avait laissé, c'était bien mon droit de
promener les yeux sur ce coin d'intérieur intime, dont les détails
pouvaient déjà me révéler un peu de l'âme de la souveraine. Rien
d'éclatant, rien de luxueux, dans ce salon aux proportions moyennes, où
régnait un ordre parfait, et où les choses étaient d'une simplicité
voulue, un peu austère, mais sans une faute de goût. Vraisemblablement
celle qui habitait là devait _subir_ les pompes officielles plutôt que
s'y complaire. Aux murailles, sur les meubles, quantité de
photographies, encadrées pour la plupart en des cadres de cuir tout
unis, mais des photographies de princesses ou d'impératrices que
soulignaient de grandes signatures.
Par une porte du fond, tout à coup, la reine... la reine, aussi
étonnante de jeunesse dans le jour qu'aux lumières et vêtue d'une robe
si simple que, n'eût été l'élégance suprême de sa silhouette, rien ne
l'aurait trahie.
Le très court silence qui survint alors entre nous me parut s'agrandir
de tout le silence de ce palais vide et entouré d'espace. Il y a,
d'ailleurs, une petite émotion très particulière à causer pour la
première fois en tête à tête avec une interlocutrice dont on ne sait
rien, qui est pour vous une énigme,--enveloppée par surcroît, de majesté
royale,--et qui au contraire sait beaucoup de vous-même, par des livres
où l'on s'est trop donné... Les voyages, les livres, Sa Majesté ayant
abordé ces sujets-là, je commençai d'éprouver une gêne, quelque chose
comme un remords bien inattendu, au souvenir de mes attaques contre
l'Angleterre, et je m'embrouillai dans de difficiles excuses. «Oh!
interrompit la reine, sur un ton de confiance qui me toucha infiniment
plus que n'auraient fait les reproches,--c'est fini, tout cela
maintenant, n'est-ce pas?»--«Mais oui, madame,--répondis-je,--c'est
fini...» Or, à ce moment même, avec inquiétude, je me rappelais certain
article sur Rangoun, non paru mais déjà imprimé où j'incriminais
beaucoup l'occupation anglaise en Birmanie; mon Dieu, aurais-je encore
le temps d'y retoucher, d'en atténuer les termes?
L'indulgence, la bonté, la droiture, comme elles se révélaient bien, dès
l'abord, dans les paroles de cette reine et dans son regard.
Et puis on sentait qu'elle aimait sincèrement notre pays. J'aurais donc
souhaité lui parler de son Danemark où j'étais venu jadis, à ma sortie
de l'École navale, pendant l'année terrible 1870, et où j'avais
rencontré tant de sympathie pour la malheureuse France, tant de révolte
contre nos ennemis d'alors et d'aujourd'hui. Mais avec une reine on ne
conduit pas la conversation sur le terrain que l'on veut, surtout si
c'est un brûlant terrain politique, et des sentiments, qui sans doute
nous étaient communs, restèrent sous-entendus entre nous plutôt
qu'exprimés. D'ailleurs je venais de rencontrer un grand portrait du
kaiser et d'en croiser l'odieux regard; or, c'était en bas, dans une
sorte de couloir de service où l'image avait été accrochée comme à une
place de dédain, et cette relégation suffisait à indiquer les
sentiments qu'inspirait le personnage aux hôtes de ce palais.
Après un moment, qui m'avait paru très court et qui avait été presque
long pour une audience, Sa Majesté daigna me demander si je voulais
visiter le palais. Le visiter en une telle compagnie, jamais je n'aurais
osé y prétendre. Elle se leva, et je la suivis, pour une promenade
inoubliable dans la somptueuse demeure sans habitants.
Nous passâmes d'abord devant un cabinet de travail, aussi simple que le
salon. «--C'est mon bureau, où je ne vous fais pas entrer,--dit-elle en
souriant,--parce qu'il est en désordre.» En effet, j'avais aperçu des
liasses de papiers, jetés un peu partout comme pour un triage. (On se
représente ce que peuvent être, malgré les dames d'honneur, malgré les
secrétaires, la correspondance et la comptabilité d'une reine,
lorsqu'elle pourvoit, comme celle-ci, à tant d'oeuvres bienfaisantes,
hôpitaux, refuges, asiles de petits abandonnés, etc. C'était le
rangement de ces lettres qui avait dû retarder son départ pour
Windsor.)
Sa Majesté ensuite ouvrit une porte haute et grande; là, soudain, après
les sobres appartements particuliers, nous fûmes sans transition dans
les galeries magnifiques, aux plafonds ouvragés, aux vives dorures, aux
colonnades de marbre, aux murailles ornées d'inestimables tableaux de
maîtres. Toujours personne; pas un huissier, pas un domestique. La
reine, de sa main fine, faisait jouer les serrures, tourner les lourds
battants dorés, et les salles se succédaient, aussi vides et
silencieuses. Mais ce palais, qui allait devenir désert pour une saison,
restait dans un ordre parfait et toutes les cheminées monumentales
étaient décorées à l'intérieur, comme pour une fête, de merveilleux
buissons d'hortensias bleus, d'azalées roses, d'orchidées et d'arums.
Dans des salles différentes, deux grandes toiles représentaient la reine
debout, à côté du roi Edouard.
--«De mes deux portraits, lequel vous semble
meilleur?»--demanda-t-elle.--«Incontestablement le second, madame;
celui-ci.»--«Ah! n'est-ce pas? C'est bien plus mon regard.»--En effet,
si dans l'un et dans l'autre le peintre avait rendu la teinte des
prunelles en saphir clair, dans le second seulement se trouvait fixé le
je ne sais quoi indéfinissable qui est l'expression et le charme.
Au milieu d'un tableau datant des premières années du XIXe siècle,
parmi des personnages de cour, une toute petite fille, de deux ans
peut-être, naïve, fraîche et jolie.--«Vous devinez qui c'est?»--Ah! oui,
en regardant avec attention ces yeux d'enfant on pouvait aisément
reconnaître encore celle qui devint la reine Victoria, la souveraine
aujourd'hui presque légendaire.
Devant les portraits de ses propres fils et de ses filles, la reine
s'arrêta et je vis tout à coup passer sur son visage la tristesse
attendrie, lorsqu'elle m'eut désigné celui que la mort est venu lui
prendre, le jeune duc de Clarence.
Dans la salle du Trône, un excès peut-être, un éblouissement de rouge et
d'or; plafonds d'or, murailles tendues de satin rouge. Mais là, par
exemple, on avait l'impression du proche départ; tout était recouvert de
longues draperies, également rouges, qui dissimulaient la forme des
meubles et l'éclat des sièges.--«Ah! dit-elle, je regrette, les housses
sont déjà mises. C'est que, vous savez, nous allons partir.»--A force de
délicatesse, d'adorable simplicité, celle qui me guidait m'avait presque
fait perdre de vue qu'elle n'était pas seulement la grande dame qu'elle
avait l'air d'être, mais qu'en outre elle se nommait Alexandra de
Danemark, reine d'Angleterre, impératrice des Indes. Et c'était
elle-même qui, au jour des grandes solennités, entrait ici, étincelante
de diamants historiques, pour s'asseoir sur ce trône, voilé aujourd'hui
comme un simple fauteuil.
Quand Sa Majesté me tendit la main pour me donner congé, nous arrivions
dans un vestibule dominant un escalier monumental. Incliné jusqu'à ce
qu'elle eût disparu,--ce qui fut rapide,--je me trouvai brusquement très
seul quand je relevai la tête. En plus du respect profond qu'elle
m'inspirait, comme au moindre de ses sujets, une haute sympathie d'âme
m'était venue pour cette souveraine, si visiblement noble et bonne; et
je songeais que sans nul doute je ne la reverrais jamais, ne devant
plus revenir dans son pays, malgré l'extrême courtoisie de l'accueil...
Un vestibule, des marches à descendre évidemment, mais où étais-je, dans
quelle partie de ce palais si inconnu pour moi? Personne à qui demander
ma route. Après être monté par un petit ascenseur presque clandestin, je
redescendais par un escalier d'apparat, sans savoir où j'allais tomber.
En bas, des salles pompeuses, mais vides; et toujours pas un être
humain. Je commençai d'errer, hésitant à frapper aux portes fermées,
osant encore moins les ouvrir. Et cela dura plusieurs minutes, jusqu'à
ce qu'enfin un laquais, rencontré par hasard, me fût secourable, me
reconduisît au grand perron et y fît avancer ma voiture.
Si j'avais vu Buckingham-Palace dans d'autres circonstances, mêlé à la
foule qui s'y presse les soirs de fête, je n'en aurais gardé
probablement qu'une impression quelconque. Mais cette reine, ces fleurs,
cette solitude et cet absolu silence,--il me sembla sortir d'un palais
enchanté.
FEMMES FRANÇAISES
PENDANT LA GRANDE GUERRE
Août 1915.
Nos femmes françaises, la guerre les a magnifiquement agrandies, comme
nos soldats, et, dans tous les mondes, la plupart se révèlent sublimes.
Paysannes, à la charrue ou aux moissons, s'efforcent avec un inlassable
courage de suffire aux plus rudes besognes, aussi bien les aïeules,
toutes ridées et courbées, que les jeunes, apportant parfois aux champs
un petit bébé dans ses maillots, qu'elles posent endormi sur l'herbe.
Elles labourent la terre, elles fauchent les épis, tout cela pour que le
fils ou l'époux, s'il revient de l'abominable tuerie allemande, trouve
la petite propriété bien entretenue, en même temps que la maison bien
en ordre.
Et, tout en haut de l'échelle,--pour parler comme les gens qui admettent
encore des distinctions sociales,--les élégantes, même celles qui furent
des oisives et des frivoles, aujourd'hui quittent leur luxe; pour tout
donner, elles se privent de ce qui leur semblait essentiel, et elles
peinent avec joie à des travaux dont elles se croyaient si incapables!
Dans leur blouse d'infirmière, nuit et jour elles s'épuisent au chevet
des blessés, mettant leurs mains blanches à des épreuves naguère bien
inattendues, et, devant les obligations les plus répugnantes, elles
gardent le joli sourire qui enchante les agonies.
Aux abords des gares, par où l'on s'en va sur le front, c'est là
peut-être que je les ai vues, plus que partout, ailleurs nobles et
touchantes, nos femmes françaises, même les plus humbles d'entre elles.
Quand, après une courte permission, le mari, en capote bleue
glorieusement fanée, s'en retourne là-bas, dans la géhenne de feu,
l'épouse vient, avec les enfants, le reconduire; presque toujours c'est
lui, le soldat, qui tient le plus petit à son cou, tout contre sa joue,
jusqu'à la minute de l'inexorable départ. Et après l'adieu, qui pourra
être le dernier, la femme s'en retourne au logis, fière, avec des yeux
de suprême angoisse, mais qui ne veulent pas pleurer.
Pour ce qui est de moi-même, à ces heures grises comme nous en
traversons tous, dans le découragement de sentir s'éterniser la guerre,
dans la détresse d'avoir ses fils au front, à ces heures, plus ou moins
courtes mais inévitables, où il semble que l'on s'affaisse, il m'est
arrivé de me réfugier auprès de femmes qui venaient de perdre ce
qu'elles avaient de plus cher au monde, un fils unique, et qui
traînaient des deuils éternels sous leurs longs voiles noirs. Et c'est
encore auprès de celles-là que j'ai acquis le plus de résignation,
trouvé le plus de réconfort...
UN «SECTEUR TRANQUILLE»
Septembre 1916.
Voici la troisième fois qu'une fin d'été éclaire mélancoliquement les
désolations de notre France. A la longue, sur notre front hérissé de
bouches à feu, une sorte d'accoutumance s'est presque établie çà et là,
du moins dans les régions où ne s'acharne pas pour le moment la rage des
Barbares, et ce sont ces régions que l'on est convenu d'appeler
«secteurs tranquilles». (Cette tranquillité, est-il besoin de le dire,
n'est que très relative, et, avant l'inimaginable guerre qui a peu à peu
modifié tous nos jugements, elle se serait plutôt appelée l'abomination
de la désolation.)
J'avais affaire aujourd'hui dans l'un de ces secteurs-là, et un temps
merveilleux rayonnait sur les campagnes abandonnées, où s'étalait un
grand luxe de fleurs, scabieuses d'automne, alternant avec les plus
rouges coquelicots. On entendait, il va de soi, l'éternelle canonnade,
mais les coups s'espaçaient sans hâte, et, avec l'habitude que l'on en a
prise, ils semblaient troublera peine le silence des champs. Nous avions
dépassé la dernière zone habitée et ne rencontrions plus sur les routes
que, de temps à autres, des petits convois militaires. Cependant rien de
sinistre n'avait commencé de s'indiquer, sous ce beau soleil de fête.
Les arbres, magnifiquement feuillus, cachaient dans la verdure leurs
branches fracassées; il y avait encore, en avant de nous, des villages
qui, de loin, avaient l'aspect naturel, et cette canonnade, dont
toutefois nous nous rapprochions beaucoup, gardait pour ainsi dire un
air bon enfant, à cause de sa lenteur.
Ah! premier avertissement sinistre! Au bout d'une perche, un grand
écriteau sommairement peint sur bois blanc nous arrête: «Partie de route
non défilée, interdite à la circulation.» Non défilée, cela signifie en
termes de guerre que l'on y est en vue des lunettes allemandes et en
danger de mort. Il faut donc obliquer, par des sentiers qui se
dissimulent plus ou moins dans des replis de terrain.
Parmi ces coups de canon, l'oreille naturellement distingue tout de
suite les _arrivées_ des _départs_. Les départs, ce sont les coups tirés
par nos batteries à nous, dont les projectiles s'en vont frapper très
loin chez les Boches, et les arrivées, ce sont les éclatements de leurs
obus à eux, lancés dans nos lignes. Aujourd'hui, nous comptons à peine
une arrivée par minute. C'est vraiment très courtois de leur part.
Un village, qu'il va falloir traverser, se démasque de derrière des
arbres; de loin, son clocher encore debout faisait illusion, mais il est
tout grignoté par le haut, et l'église est criblée; quant aux maisons,
il n'en reste que des pans de murs, la mort s'y est depuis longtemps
établie en souveraine. Dans une ruelle, où nous avons ralenti à cause
des décombres, gît les pieds en l'air un berceau d'enfant, et tout
auprès, au milieu d'une belle touffe de coquelicots, le petit cadavre
déchiqueté d'une poupée...
Nous avons à longer ensuite des collines, couvertes d'une même forêt
épaisse, qui nous séparent de l'ennemi et nous mettent pour un temps en
sécurité. On y a creusé quantité de cavernes, dont l'ouverture est
tournée vers nous, et où nos soldats vivent comme des préhistoriques.
Dans l'une, qui est un poste de commandement, je dois m'arrêter pour me
renseigner auprès du colonel qui l'habite.
D'abord il me montre, sur une carte piquée contre sa muraille de terre,
les places précises de l'attaque vainement tentée l'avant-veille par les
Boches, et au sujet de quoi j'ai été envoyé ici; mais il me faudra aller
à un kilomètre plus loin, pour me rendre compte sur le lieu même. «Je
vais aussi vous présenter, ajoute-t-il, les gentils objets assez
nouveaux qu'ils nous envoient depuis quelques jours.» Et il dit à une
ordonnance: «Allez donc, mon ami, me chercher par là un _tuyau_ «_de
poêle_» et une «_tête-à-Guillaume_». Le soldat est vite de retour,
rapportant quelque chose comme un bout de tuyau en cuivre d'environ
soixante centimètres de long, et une espèce de boule un peu oblongue qui
ressemble en effet à une grosse tête humaine. Tous ces «gentils objets»,
bien entendu, ne nous sont lancés que remplis de cheddite et autres
infernales saletés allemandes, et, quand elles arrivent, ces boules,
surmontées de leur fusée en pointe de casque boche, elles doivent
justifier très bien le surnom que nos hommes leur ont donné, sauf qu'il
y manque l'ineffable sourire du kaiser.
Autre caverne, où sont logés des officiers; sur leur table, à côté de
leurs cartes, il y a quelques journaux--oh! pas beaucoup--qui, dans leur
vie de Robinsons, les tiennent un peu au courant des choses de ce monde.
Et l'un d'eux, en riant, me présente un article d'un grand journal
parisien, où j'apprends que je suis en ce moment même aux Pyrénées, et
que j'y occupe mes loisirs--en mille, devinez à quoi!--à peindre des
éventails pour les belles dames de ma connaissance!... Certes, ce n'est
là qu'une des moindres, parmi les sornettes auxquelles je me vois
journellement condamné, mais c'est égal, ce peinturlurage d'éventails
emprunte au décor et aux bruits ambiants un comique irrésistible.
Tandis que les Boches continuent leur petit bombardement anodin, nous
poursuivons notre route. J'ai pour guide un officier habitué à ce
secteur, où je viens aujourd'hui pour la première fois. Nous pourrons, à
ce qu'il dit, aller jusqu'aux abords de ce village, qu'on aperçoit
là-bas, très riant sous le soleil, dans un bouquet de beaux arbres, mais
qui a l'inconvénient d'être à l'ouvert d'une coupure des collines et de
servir de cible habituelle à l'ennemi; avant d'y arriver, il faudra donc
remiser notre auto derrière un rocher, et ensuite nous monterons à pied
dans la forêt. (A mi-côte, je dois interviewer là-haut, au fond de son
trou, le chef de bataillon qui a subi, et repoussé avec fracas, cette
attaque d'avant-hier.)
Ce n'était qu'un fantôme de village, on le devine bien, éventré de
toutes parts et qui, sous le chaud soleil de septembre, dormait son
sommeil de mort. Mais à peine étions-nous à deux cent mètres, que les
obus commencent d'y tomber, lui ramenant du tapage au milieu de son
silence. Nous avaient-ils aperçus, les Boches, par quelque éclaircie
dans les branches, ou bien nous avaient-ils entendus, ou simplement
flairés? En tout cas, ils se figurent que nous allons dans ces ruines,
et bêtement ils s'obstinent à les mitrailler.