je me les rappelle si magnifiques, par ces grands mauvais temps où,
naguère, le sort du navire se réglait dans la mâture! Le plus souvent,
comme par un fait exprès, c'était en pleine nuit qu'il fallait grimper,
et se débattre là-haut, se cramponnant d'une main, travaillant de
l'autre, dans le bruit trop terrible de ces rafales qui arrêtent et
affolent les poumons, au milieu de ce tohu-bohu de cordages cinglants,
et d'eau froide lancée par paquets, et d'immenses voiles plus dures que
du cuir, qui se gonflent, se tordent, se cabrent comme par fureur, pour
vous désarçonner, pour vous _désagripper_ des vergues déjà si
perfidement balancées, et puis vous jeter, ainsi qu'une petite chose
négligeable et perdue, au fond des grands abîmes mouvants et noirs d'en
dessous... Il n'y a pas de mots pour rendre l'horreur de certaines nuits
mauvaises, à la mer, pas de mots pour glorifier ces hommes et leurs
luttes de colosses contre des voiles trop lourdes et trop grandes qu'il
faut comprimer à tout prix. Plus d'une fois, quand ils redescendaient
des hunes, après de longues heures d'épuisants efforts, trempés jusqu'à
la peau, blêmes et claquant des dents, plus d'une fois il m'est arrivé
de serrer avec dévotion leurs pauvres mains glacées et saignantes, aux
ongles décollés ou arrachés par ces grosses toiles rugueuses que la
mouillure avait rendues plus intraitables. Mais eux, ils trouvaient cela
tout naturel, ce qu'ils venaient de faire: c'était le métier, voilà
tout. Ils demandaient seulement d'aller se changer pour avoir moins
froid, et de panser leurs doigts déchirés pour pouvoir recommencer
demain...
Plus tard encore--à peine quelques années plus tard, tant notre marine
avait rapidement évolué--ce ne fut plus en l'air, au milieu du désarroi
des hautes voilures, que se jouèrent les parties suprêmes, mais en bas,
devant les énormes feux des machines, dans l'enfer des «chambres de
chauffe». Et rien que ce mot de «chambre de chauffe» en dit très long,
car on le croirait emprunté à la langue des tortionnaires... On me
répondra que les ouvriers de nos grandes usines sont soumis à des
épreuves pareilles.--Oh! non, combien leur cas diffère de celui de nos
matelots! Eux, les ouvriers, pour accomplir leur dur labeur, ils _sont
dans quelque chose qui au moins ne remue pas_; leur sol est ferme, et
jamais secoué de ces grands soubresauts qui vous jettent sur les
brasiers; et puis ils ont la terre en dessous, au lieu des
engloutissants gouffres obscurs; enfin et surtout, quand par hasard
viennent à fuser ces vapeurs brûlantes qui donnent l'affreuse mort, ils
peuvent presque toujours s'évader vers le dehors où l'on respire.
Tandis que nos matelots!... Oh! la force et le courage qu'il leur faut
pour descendre s'ensevelir dans l'étouffement de ces chaufferies, quand
c'est l'un de ces jours de tourmente où l'on est obligé de refermer tout
de suite les entrées après leur passage, et d'en sceller les portes sur
eux, comme on scellerait, sur des cadavres, des couvercles de cercueil.
Et c'est à ces moments-là, je crois, en les voyant descendre sans
broncher au fond de ces brûlants sépulcres de fer, que j'ai le mieux
compris la phrase gravée dans ma mémoire depuis mon enfance: «Aux heures
de péril, ils méritent que l'on ploie le genou devant eux!»
* * * * *
Où sont-ils, aujourd'hui, ceux qui furent les compagnons de ma jeunesse?
Blanchis, courbés, marchant avec des bâtons de vieillard, ou endormis
sous les petites croix des cimetières de village, ou bien encore, tombés
dans les dessous insondables de la mer, et anéantis là, transmués en ces
organismes des grandes profondeurs, qu'aucun oeil humain ne connaîtra
jamais... Ma génération a passé, et une suivante, presque, a passé
aussi, et cette fois est une des dernières sans doute où je me trouverai
dans une réunion de mes camarades de la marine, et entouré de tant de
grands cols bleus.
Il me semble donc que je puis emprunter déjà cette liberté de langage
qui est permise dans un testament suprême. A nos chers matelots, j'ai le
droit de dire, oh! sans intention cruelle, on le pense bien: prenez
garde à la dégénérescence qui menace de vous atteindre! Bien entendu, je
ne le dis pas pour vous qui êtes là, pour vous qui revenez de la
tragédie de Belgique, et qui avez tous la belle croix sur la poitrine,
et qui représentez l'élite d'une élite. Non, mais je le dis pour les
matelots en général. Dégénérescence physique d'abord, due à ce fléau si
avilissant de l'alcoolisme qui nous est arrivé du Nord brumeux et qui a
déjà trop touché nos côtes bretonnes: regardez les petits enfants de ces
villages, et comparez-les à ce que furent leurs pères! Et puis, chez les
moins équilibrés, un peu de fléchissement moral peut-être, dû à des
idées nouvelles, généreuses sans doute, mais qui peuvent devenir
néfastes quand on se les assimile trop vite et sans mesure...
Au moment où il m'a fallu quitter mon dernier navire, je songeais avec
une infinie tristesse: «Ils ont l'air de changer, nos matelots. Où donc
vont-ils, vers quel modernisme qui les banalise? Quand éclatera
l'inévitable guerre, pourvu que nous les retrouvions aussi solides au
poste que leurs devanciers!»
Mais, Dieu merci! combien je m'exagérais le mal! Comme d'ailleurs toute
notre France, merveilleuse et éternelle, ils n'étaient encore
qu'effleurés. La guerre a été déchaînée, le fou sinistre là-bas,
l'espèce de hyène enragée qui règne sur la Grande Barbarie d'outre-Rhin,
a osé enfin tenter le forfait sans nom qui avait été le but de toute son
abominable existence. A peine équipés, à peine préparés, on les a
envoyés sur l'Yser,--et ils ont étonné le monde! Et nous devons comme
autrefois, plus qu'autrefois même, plus que jamais, nous incliner devant
eux, pour un beau salut de notre admiration affectueusement
extasiée!...
Pour finir et résumer cette sorte de testament, que l'on me permette de
donner à nos chers grands enfants à col bleu[5] quelques conseils, tout
à fait de ma façon... Cela m'amuse de commencer par celui-ci, qui, à
première vue, n'a pas l'air très sérieux et que vous garderez tout à
fait entre nous, n'est-ce pas:
«Ne croyez pas nécessaire de vous moderniser en affectant des allures
trop correctes. Je ne vois aucun inconvénient à vos petits tapages, qui
étaient d'ailleurs devenus classiques; j'ose à peine dire que je
regrette plutôt qu'ils se démodent, car cela tendrait moins à prouver un
assagissement de vos âmes--au fond déjà très sages--qu'une diminution de
vos vibrantes jeunesses.
«Quant à vos âmes elles-mêmes qui sont si bien comme cela, si droites et
si jolies, de grâce n'y changez rien! Cela par exemple, je vous le dis
de tout mon coeur et de toutes mes forces. Ah! non, n'y changez rien.
Gardez la tradition saine et superbe. Gardez le respect et la confiance,
sur quoi reposait votre discipline séculaire. J'aimerais même vous voir
garder aussi--mais je crains qu'il soit trop tard--garder les vieux
rêves, qui sont pour émerveiller et enchanter à l'heure de la mort... et
garder jusqu'à votre antique Notre-Dame de la Mer, car, à travers tout,
elle demeure l'un de ces bienfaisants symboles derrière lesquels se
cachent la vérité et les plus essentiels espoirs.
«Oh! tâchez de rester ce que vous êtes et ce qu'étaient vos ancêtres.
Oh! restez, dans toute la plénitude du sens admirable que j'attache à ce
mot-là,--restez des MATELOTS!...»
MADEMOISELLE ANNA,
TRÈS HUMBLE POUPÉE
Dans mes lointains souvenirs de petit enfant, je retrouve une vieille
domestique nommée Suzette, qui m'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Elle était
née dans cette île d'Oléron, d'où ma famille est originaire, et qu'on
appelait chez nous l'«île» tout court, de même que jadis les Latins
disaient «Urbs».
Je n'arrive pas à bien retrouver dans ma mémoire la figure de
Suzette,--et cela lui ferait beaucoup de peine si jamais elle venait à
l'apprendre là-haut; mais je retrouve son aspect général et surtout sa
coiffe blanche qui était, bien entendu, à la mode de l'_île_,
c'est-à-dire haute d'au moins deux pieds sur une carcasse en fil de
laiton, et qui lui donnait beaucoup de souci les jours où soufflait le
vent d'ouest.
Elle avait imaginé un jour de me confectionner une poupée, comme on les
fait dans son village. C'était un petit paquet de chiffons serrés,
serrés, et puis cousus dans une enveloppe en cotonnade couleur de chair;
une boule bien ronde représentait la tête; quant au corps, dépourvu de
jambes, il avait seulement deux bras, trop aplatis et trop courts qui
donnaient à l'ensemble une ressemblance de phoque. Toujours suivant la
coutume de l'île, la saillie au milieu du visage était formée par un
grain de maïs, introduit sous l'enveloppe et qui simulait un drôle de
petit nez tout rond. Restait à colorier le visage; là, se méfiant de son
savoir, la bonne vieille était allée implorer mon père, qui, à cette
époque, consacrait ses loisirs à l'aquarelle, et qui, pour ne pas lui
faire de peine, avait peinturluré de bonne grâce deux larges yeux bleus,
une bouche en coeur et des joues bien roses.
Après avoir habillé le tout d'une belle robe rouge et l'avoir coiffé
d'une coiffe comme la sienne, Suzette, très anxieuse sans doute de ce
que serait mon impression, était venue un matin à mon réveil me
présenter son ouvrage; (elle appelait cela une «catin», nom que les
bonnes gens de mon pays donnaient en ce temps-là aux poupées, mais qui,
par extension, s'est appliqué aussi aux dames dénuées de sérieux dans le
caractère).
L'impression, paraît-il, fut délirante. Pour la petite catin en
chiffons, qui fut baptisée «mademoiselle Anna», je délaissai mes plus
jolis joujoux, et sa faveur dura plusieurs mois, pendant lesquels je ne
m'endormis jamais sans l'avoir à mes côtés.
On ne sait pas assez combien il est inutile de donner aux tout petits
des jouets ingénieux ou d'un prix élevé; le moindre rien de deux sous
les charme autant, pourvu qu'il soit très monté en couleurs et d'une
physionomie un peu drôle.
* * * * *
Elle survécut, l'humble poupée, à la vieille Suzette qui, vers mes cinq
ans et demi, s'en alla soudain au ciel tout droit. A cette époque, je
commençais déjà à m'apercevoir que la pauvre «mademoiselle Anna» était
bien ridicule; en tant que petit garçon, j'avais aussi quelque honte de
m'en amuser encore, et puis, pour tout dire, je m'affligeais de voir que
le bout de son petit nez rond noircissait de jour en jour, à force de
subir les frottements les plus divers.
Cependant, comme j'avais déjà le sens des reliques--dont je devais tant
m'encombrer dans la suite de ma vie--je la remisai pieusement au fond de
mon armoire aux jouets, après l'avoir enveloppée d'un papier de soie.
Bonne vieille Suzette, à laquelle je repensais de temps en temps avec
mélancolie, je craignais vraiment qu'elle ne fût pas très heureuse au
ciel... D'abord à cause de sa coiffe qui ne pouvait manquer de
l'inquiéter beaucoup, dans cette région des nuages où il devait y avoir
du vent... Et puis, si intimidée sans doute, si gênée au milieu des
anges et de tout le beau monde de là-haut!...
ALSACE!
Juillet 1916.
Au mois d'août prochain, il y aura une année que j'ai mis le pied pour
la première fois en Alsace reconquise. C'était à la suite du président
de la République, pendant une de ces tournées si rapides et si bien
remplies dont il a le secret.
Ce jour-là, dans notre Alsace, il faisait par hasard un temps
merveilleux, un de ces temps de fête qui illuminent la vie et rendent la
joie plus joyeuse. Un chaud soleil rayonnait dans un ciel qui s'était
tout tendu de beau bleu méridional, et les petites villes, les villages
aux maisonnettes enguirlandées d'une folle abondance de roses, avaient
l'air de resplendir, sur Les fonds magnifiquement verts des montagnes
enveloppantes.--Du reste, je n'ai jamais vu qu'en Alsace une telle
profusion, une telle débauche de roses, jusque dans les moindres
jardinets, jusque sur les plus humbles murailles.
L'auto présidentielle filait à toute vitesse, révélée seulement par son
pavillon en soie tricolore à frange dorée, que le vent de notre course
agitait sans cesse comme un signal, une sorte de petit signal discret de
la délivrance. On ne nous avait pas annoncés, nous apparaissions en
soudaine surprise, sans le moindre cortège; mais il n'était pas possible
d'empêcher des jeunes Alsaciens cyclistes de nous devancer gaiement à
force de pédales dès que nous nous arrêtions quelque part, et d'aller
crier de proche en proche que le président arrivait. Leur avance sur
nous avait beau n'être chaque fois que de peu de minutes, nous étions
sûrs de trouver le village suivant déjà moitié pavoisé et, sur notre
parcours, les drapeaux continuaient de jaillir spontanément, comme par
magie, des fenêtres ouvertes: drapeaux français et aussi drapeaux
d'Alsace blancs et rouges, tout ce qui tombait sous les mains empressées
et heureuses. Et, parmi les drapeaux tricolores, il y en avait de tout
neufs, mais il y en avait aussi d'autres très vénérables, souvenirs
sacrés, qui venaient de passer plus de quarante ans dans l'ombre, cachés
au fond des armoires par peur de l'inquisition allemande, et qui
revoyaient enfin ce soleil d'aujourd'hui, redevenu un soleil de France.
Des vivats éclataient tout le long de notre route, des vivats spontanés,
largement réjouis, et on sentait si bien qu'ils partaient du fond des
coeurs!
Quelques trous d'obus dans les murailles; de distance en distance
quelques maisons éventrées; mais cela n'avait pas l'air vrai, tant cela
cadrait mal avec cette paix heureuse d'aujourd'hui. Et, à part certains
petits cimetières, hélas! çà et là improvisés, et où s'alignaient les
croix en bois blanc, fraîchement plantées, de nos chers soldats,
l'impression de fête ne se démentait nulle part.
Nous nous arrêtions un peu à chaque village. Le président, de son pied
alerte d'ancien chasseur alpin, courait de l'ambulance à la mairie, de
la mairie à l'école, et de l'école à son auto, qui repartait comme une
flèche. Il serrait beaucoup de mains à la ronde, disait beaucoup de
paroles qui réconfortaient, semant la confiance, remontant encore plus
haut les courages, et, dans les écoles, écoutait en souriant ces petits
Alsaciens qui, au lieu de la langue allemande naguère obligatoire,
n'avaient commencé d'apprendre le français que depuis peu de mois, mais
savaient déjà lui répondre un tas de choses et lui réciter des fragments
de nos fables, avec un accent drôle. Souvent des groupes de jeunes
filles habillées en Alsaciennes arrivaient en hâte pour lui offrir des
bouquets, dont son auto fut vite remplie; elles avaient tiré des vieux
coffres de famille ces jolis costumes désuets, jupes écarlates, corsages
à dorures, et coques de rubans qui les coiffaient comme d'énormes
papillons.--«Comment avez-vous fait, leur demandais-je, pour être prêtes
si vite?»--«Oh! ce que nous nous sommes dépêchées!»,--répondaient-elles
avec de gentils rires. Et, en effet, de s'être dépêchées tant que ça,
elles étaient toutes rouges, même un peu en sueur; mais si contentes!
Dans les villages, sur les murs, au-dessus des boutiques, restaient
encore quantité d'inscriptions allemandes, sans compter ces mots de chez
nous, qu'ils nous ont empruntés pour les défigurer à leur manière:
_restauration_, au lieu de restaurant, _friseur_, au lieu de coiffeur,
et _tabak_ avec un K, comme leur délikate et inénarrable kultur. Mais on
se sentait tellement en vraie France, que cela ne semblait plus qu'une
plaisanterie pour amuser les passants.
Pendant les deux journées que dura notre belle course, il n'y eut pas
une fausse note nulle part. Les Boches eux-mêmes, embusqués dans les
montagnes voisines et dont nous nous approchions peut-être un peu trop,
car le président n'a peur de rien, les Boches se tenaient tranquilles.
Pourtant nous soulevions grand tapage sur notre chemin; en plus de ces
acclamations à pleine voix, il y avait des fanfares, des
«_Marseillaise_» jouées à grand renfort de cuivres; ils devaient bien
l'entendre! Et tout ce pavoisement aux trois couleurs, avec les lunettes
perçantes qu'ils tiennent toujours au guet, ils devaient bien
l'apercevoir! Aussi nous nous disions: «Comment ces sauvages ne nous
bombardent-ils pas?» Mais non, rien. La chance était avec nous, comme le
soleil: pas une marmite, pas même un misérable obus; pas un son funèbre,
pour troubler l'élan de ces populations, qui déliraient dans la première
ivresse d'être enfin libérées!...
* * * * *
L'Alsace, un pays de race allemande, de coeur allemand! Allons donc!
Voici quarante années, nous le savons, qu'ils essaient de le prétendre,
les impudents menteurs d'outre-Rhin. Ils sont même parvenus, hélas! à
force d'habiles roueries, et par une continuité obstinée de travaux
d'approche, à circonvenir deux ou trois politiciens français, qui se
sont rendus coupables d'admettre ce contresens et de le proclamer chez
nous. Et, aujourd'hui que la question est plus que jamais brûlante, les
vautours d'Allemagne soutiennent leur thèse, dans les journaux à leur
solde chez les Neutres, par de lourdes divagations historiques; mais
tous les textes qu'ils invoquent sont par eux impitoyablement faussés.
Jules César, qu'ils citent tout d'abord, a bien déclaré que de son temps
des hordes germaniques _occupaient_ une partie de la Gaule du Nord et
l'Alsace, mais jamais il n'a dit autre chose; ces Germains étaient là en
tant que pillards et oppresseurs, tout comme de 1870 à 1914; les
invasions teutonnes, de même que les invasions aryennes, n'ont laissé en
Alsace qu'un très petit nombre des leurs, dont les caractères physiques
ont été immédiatement absorbés par les autochtones. Et la véritable
infiltration barbare s'est bien arrêtée au Rhin, qui fut le grand fleuve
protecteur.
Il est archifaux, l'argument capital invoqué par l'Allemagne comme
excuse au rapt de l'Alsace, à savoir que, pendant tout le Moyen Age, les
Alsaciens auraient pensé et senti comme des Allemands! Mille fois non!
De César à Charlemagne, c'est-à-dire pendant dix siècles, il a toujours
existé au contraire une radicale différence entre les gens de la rive
droite du Rhin et ceux de la rive gauche, latinisés et civilisés
infiniment plus vite. Il suffit pour conclure d'examiner l'art alsacien,
qui fut roman à ses débuts comme le nôtre; d'examiner leurs goûts
traditionnels, leur esprit, leur coeur, qui furent gaulois et puis
français; enfin tous les éléments de leur civilisation qui s'est
développée dans un sens parallèle à celui de la civilisation de France,
les rapprochant de nous toujours davantage, unissant toujours plus, les
unes aux autres, des populations dont les primitives origines étaient
communes.
Et, après tant de preuves accumulées dans le passé, voici peut-être la
plus accablante, celle que quarante années d'oppression viennent de
fournir. Après de si durs et continuels efforts pour s'assimiler les
Alsaciens, les Allemands qu'en ont-ils obtenu, si ce n'est la haine, le
dégoût et l'ironie?
Même cette ironie, qui à première vue semble un élément secondaire,
apporterait d'ailleurs, elle aussi, sa petite preuve qui s'ajoute.
L'esprit des Hansi et de tant d'autres, cet esprit goguenard, malicieux
et gai, est-ce de l'esprit tudesque--qu'on me le dise!--ou bien de
l'esprit gaulois?
Non, la cause est entendue: les Boches ne sont pas chez eux, de ce
côté-ci du Rhin, personne ne les désire, ils répugnent à tout le monde.
Alors, qu'ils s'en aillent![6]
En cette fin de juillet 1916, mon service m'a ramené pour quelques jours
en Alsace.
Ce n'était plus le beau temps présidentiel de l'année dernière, hélas!
De gros nuages attristants s'accrochaient partout aux cimes des Vosges;
ils assombrissaient les forêts de sapins et de mélèzes qui, vues d'en
bas et pour les non avertis, continuaient de jouer un peu les forêts
vierges, mais que depuis deux ans nos braves territoriaux ne cessent de
remplir de pièges de toutes sortes, pour le cas où les barbares
oseraient tenter de nous arriver par là.--Ces pièges que j'ai longuement
visités là-haut, lors de précédentes missions, ces défenses invisibles
mais formidables, ces tertres gentiment gazonnés d'où sortent, par des
fentes sournoises, les bouches des mitrailleuses, et ces interminables
réseaux de fil de fer, tendus comme des toiles d'araignée parmi les
exquises fleurs roses de sous-bois, digitales et silènes,--qui donc s'en
douterait en passant, comme je l'ai fait cette dernière fois, au pied de
ces montagnes revêtues d'un si uniforme et tranquille manteau de
verdure!...
Dans les vallées par lesquelles je m'acheminais vers les villes
reconquises, les champs étaient admirablement verts, et la débauche des
roses, qui sont plus tardives ici que dans ma province natale, battait
encore son plein sur les murs des villages. Les femmes, les jeunes
filles, avec de grands râteaux légers, s'empressaient aux fenaisons, et
la bonne odeur des foins coupés était partout dans l'air. Plus
d'ovations joyeuses comme l'an dernier bien entendu, ni de musiques. Le
pays affectait un air de grand calme, sous ses nuages épais, et
cependant, au milieu du silence, résonnait de temps à autre le canon
allemand, auquel le canon français, plus proche, répondait, au tarif de
deux coups pour un...
Entre leurs montagnes aux forêts si touffues, j'ai donc revu les
vieilles petites villes alsaciennes, surplombées par ces amas d'arbres
qui parfois, tant les pentes sont abruptes, sembleraient près de glisser
pour tout ensevelir sous la verdure. J'ai reconnu les vénérables
maisons, coiffées de grands toits qui débordent à cause de l'habituelle
pluie, et les ruisseaux d'eau vive dans les rues, et les places ornées
toujours de fontaines jaillissantes,--où maintenant nos troupiers en
bleu pâle mènent boire leurs chevaux en faisant la causette avec des
jeunes filles très blondes. Le canon boche y avait accompli depuis l'an
dernier de triste besogne: de ces coups inutiles, lancés de loin, un
jour ou l'autre, pour le plaisir de détruire, crevant çà et là une
maison, un vitrail d'église, tuant quelque femme ou quelque enfant. Et
cela n'empêchait pas les boutiques d'être ouvertes, les petits écoliers
de s'amuser dehors comme si de rien n'était. Me promenant à pied, j'ai
causé avec des passants, qui saluaient si volontiers mon uniforme
français. Résignation à l'horrible voisinage pour quelque temps encore,
mais confiance sereine en l'avenir, j'ai rencontré ces sentiments-là
partout; ce n'était plus, comme l'été dernier, le fébrile enthousiasme
auquel se mêlait encore peut-être la vague terreur d'un retour des
barbares; non, c'était une certitude maintenant bien assise et donnant
la patience d'attendre.
Dans des maisons qui m'avaient été désignées, on m'a montré--avec quel
respect!--et fait toucher de la main les vieux drapeaux d'avant 70,
reliques naguère si compromettantes, qui avaient échappé aux Boches
fureteurs. Je me rappelle un vieillard, les cheveux comme une mousse
blanche, qui me disait les larmes aux yeux, en me présentant son pauvre
drapeau à lui, en humble cotonnade aux trois couleurs bien fanées:
«Pendant quarante-quatre ans, je n'ai peut-être pas manqué une fois,
chaque dimanche, de monter lui dire bonjour, sous les combles des toits
où je l'avais caché».
On respire donc enfin à l'aise, dans le pays longtemps martyr. Ils sont
partis, les fonctionnaires allemands. Avec eux s'en sont allés
l'espionnage, les exactions, la brutalité, la terreur. Et voici que les
bannis, ou les exilés volontaires, ont commencé de revenir, retrouvant
les vieilles demeures familiales, et les vieux parents si changés,
qu'ils aimaient, mais dont ils reconnaissaient à peine le visage.
Plus d'inscriptions allemandes nulle part, cette année, ni aux angles
des rues ni sur les boutiques. Et comme je disais à l'un de nos
administrateurs français: «Vous avez eu tellement raison de recommander
cela!» «--Recommander, me répondit-il oh! non, même pas... Il a suffi
d'une remarque, que j'ai faite un jour à l'un des adjoints et qui s'est
propagée en traînée de poudre. Les gens n'y avaient pas pensé plus tôt,
voilà tout. Faute de peintres, tout le monde s'y est mis; les marchands
grimpaient en personne sur des échelles pour badigeonner leur devanture,
en attendant mieux. En quarante-huit heures, c'était fait!»