reflètent les quelques lumières suspendues. Il fait une chaleur lourde
et humide comme à Saïgon; de temps à autre, des gouttes larges
continuent de tomber du ciel épais. Je ne les avais jamais vues si
désertes, ces inchangeables petites rues de mon enfance; mais on y
entend une grande clameur, d'abord lointaine et qui se rapproche. Ah! on
dirait un cortège qui, de l'autre bout de la ville, s'avance en
chantant: des milliers d'hommes, qui vont vite, vite comme des fous,
agitant des lanternes au bout de bâtons. Ce sont des matelots pour la
plupart, des soldats ou de jeunes conscrits de demain, et ce qu'ils
chantent, c'est le _Chant du Départ_: «Par la voix du canon d'alarme, la
France appelle ses enfants».
Ils arrivent près de nous, et maintenant voici qu'ils crient, en
marchant en mesure, avec une espèce de rage: «A Berlin! A Berlin!» sur
le rythme vulgaire et féroce des _Lampions_. Des femmes suivent,
marchent vite elles aussi, courant presque, pour ne pas se laisser
distancer, mais elles sont muettes et sans joie: des mères, des soeurs,
des fiancées.
A Berlin, nous n'y sommes pas encore, et ce cri est plutôt pour serrer
le coeur. Comme on aimait mieux l'hymne magnifique qu'ils chantaient
d'abord... Ah! voici qu'ils le reprennent: «La victoire, en chantant,
nous ouvre la barrière...» et pour un peu, ce soir, ces paroles feraient
couler de bonnes larmes... Hélas! de tous ceux qui chantent et qui
dansent sous ce ciel d'orage, de tous ces jeunes, de tous ces enfants de
France, quand la guerre sera finie, dans deux mois, dans trois
peut-être, quand l'effroyable carnage cessera par épuisement, combien en
restera-t-il ayant encore une voix pour chanter, et des jambes pour
courir?
Et songer que c'est un seul homme et un misérable dément, qui a déchaîné
tout cela! Il vit à des centaines de lieues de nous, là-bas à Berlin;
mais à lui est échu, et stupidement échu par héritage, ce pouvoir, dont
il était mille fois indigne, de prononcer une parole à répercussion
formidable; une parole qui est venue jusqu'ici soulever le tumulte de ce
soir et nous troubler tous au tréfonds de l'âme! Oh! quelle condamnation
sans appel de cette antique et par trop naïve erreur humaine, qui, au
XXe siècle, peut donc persister encore: Confier le sort de tout un
peuple, avec le droit sans contrôle de déclarer la guerre, confier cela
à un seul être, et à un être aveuglément désigné par le hasard de sa
naissance, fût-ce même un dégénéré et un fou comme ce Guillaume II, ou
comme ce jeune produit plus morbide encore qui espère lui succéder!...
Sur le pauvre cortège de matelots et de soldats qui chantaient à
tue-tête pour s'étourdir, voici tout à coup la pluie d'orage qui tombe
torrentielle, dispersant les groupes, éteignant les lanternes et les
voix. Et nous aussi, il faut rentrer, rentrer et essayer de
dormir,--d'autant plus qu'il y aura ce départ, demain matin au petit
jour...
Ce départ, c'est la pensée qui revient sans cesse, quoi que l'on fasse
pour s'en détourner... Et comment dire ce qui se passe en nous-mêmes,
tandis que nous rentrons sous l'ondée! Comment le définir, ce mélange
d'indignation, d'horreur, d'angoisse,--et quand même, sans qu'on ose se
l'avouer, de presque joyeuse impatience!
LORMONT (GEORGES)
De la classe 1912 (24 ans), sergent au 121e de ligne
Septembre 1916.
Depuis trois mois, il vivait dans la grande salle aux boiseries blanc et
or qui avait été l'un des salons d'un hôtel princier, et on s'était
habitué à voir là, posée sur l'oreiller du lit nº 5, sa jeune tête qui
se devinait très belle, malgré les bandelettes si obstinément épinglées
autour du front pour cacher les yeux. Un soir, dans cette élégante
ambulance parisienne, on l'avait apporté sur une civière, amaigri,
brûlant de fièvre, en loques sanglantes, et la tête tout enveloppée de
linges sordides à grandes taches rouges. Mais aujourd'hui, bien pansé,
bien lavé, il avait repris santé et sourire. Et, parmi les belles dames
infirmières, il semblait presque dans son milieu, lui enfant de la
campagne cependant, mais qu'une certaine distinction naturelle, une
noblesse innée avaient toujours empêché d'être vulgaire. Il était du
reste très soigné de sa personne; le matin, après la visite du barbier,
il se passait la main sur les joues afin de vérifier si elles étaient
bien rasées et il retroussait avec coquetterie ses longues moustaches
blondes: tout cela, pour ne pas causer de répugnance à ces infirmières,
qu'il n'avait encore jamais vues à cause de l'inexorable bandeau du
pansement, mais qu'il se représentait charmantes. Maintenant d'ailleurs,
il les reconnaissait tout de suite, même avant qu'elles eussent parlé,
rien qu'au parfum discret qu'elles exhalaient, ou bien au simple contact
de leurs doigts si doux, et il avait un «flirt» avec l'une d'elles,--qui
se faisait appeler Madame Paule, mais qui en réalité portait un des
grands noms de France; on lui avait appris le sens de ce mot flirt,
nouveau pour lui, et la si innocente aventure amusait tout le monde,
dans cette salle où la Directrice s'efforçait de ramener toujours un peu
de saine gaieté favorable aux convalescences.
Un jour, on lui permit de se lever, de s'asseoir dans un fauteuil, et
enfin d'aller jusqu'au jardin, au bras de cette infirmière préférée, qui
sentait si délicatement bon et dont la voix le charmait plus que la voix
de toutes les autres. Alors la vie lui parut vraiment très agréable, en
attendant l'heure bénie de s'évader de là, pour recommencer à agir en
plein air et en pleine lumière. Cette _permission_, à laquelle sa
blessure lui donnait droit, allait tomber justement en mai ou juin,
quand les jardinets de son village vendéen sont tout pleins de roses...
S'il allait être défiguré, pourtant!... Mais non, l'infirmière l'avait
bien tranquillisé là-dessus...
Et avec quelle ivresse il songeait à ce retour... Le premier dimanche où
il irait à la grand'messe, avec sa maman en coiffe de fête... Les gens
qui se retourneraient pour regarder les beaux galons d'or en biais sur
sa manche, et la belle croix de guerre sur sa poitrine!...
C'était chaque après-midi maintenant qu'on lui accordait une promenade
au soleil d'avril, en donnant le bras à l'amie dont il n'imaginait pas
du tout la chevelure déjà très blanche et qui de plus en plus
l'ensorcelait à la manière d'une bonne fée... Mais ce bandeau toujours!
Quand donc pourrait-il seulement le soulever, rien qu'une seconde, pour
entrevoir au moins la plus petite lueur du soleil de printemps!--«Ça, je
te le défends, par exemple, disait-elle avec une intonation de grande
soeur qui va se fâcher. C'est trop tôt, tu compromettrais tout. Patiente
encore une quinzaine de jours. Et jure-moi bien que, d'ici là, tu
n'essaieras pas, sans quoi, c'est fini, je ne reviens plus.» Elle
employait avec lui ce tutoiement de guerre, qui est d'usage dans
beaucoup d'ambulances, un peu puéril peut-être, mais souvent très doux
au coeur des grands enfants blessés.
* * * * *
Au bout des quinze jours, avec plus de trouble que la première fois,
elle demanda encore une semaine, et alors le frisson d'une angoisse
inconnue traversa l'âme simple et jolie du soldat. Pourquoi se
troublait-elle aujourd'hui pour répondre? Et puis, pourquoi toujours
ces petites comédies pour les pansements? «C'était très difficile,
disait-elle, parce qu'il fallait les faire dans l'obscurité, contrevents
fermés, à tâtons, par crainte de la moindre lueur pour ses yeux encore
trop faibles.» Comme s'il ne s'apercevait pas, lui, au contraire, que
c'était de jour en jour plus simple, de changer ces mousselines qui
n'adhéraient plus; comme s'il ne sentait pas que toute souffrance était
presque passée et que les plaies se desséchaient? Alors, pourquoi tant
d'histoires?
Son amie la grande dame l'avait mené aujourd'hui à un banc du jardin,
lui disant de l'attendre, qu'elle allait revenir. Et là, dehors, une
tiède caresse du soleil d'avril lui chauffait en plein les joues. Oh! ce
soleil, il aurait tant voulu le voir!
Des oiseaux chantaient, dans les branches de cet enclos parisien comme
au milieu des bois, et, depuis un instant, il restait docile à les
écouter, lorsqu'une voix à peine saisissable chuchota en passant: «A
quoi songe-t-elle? Il va pourtant falloir qu'elle se décide à lui
dire...» Aussitôt une intuition l'avertit qu'il s'agissait de lui-même,
et il trembla de la tête aux pieds. «Se décider à lui dire...» A lui
dire quoi, mon Dieu?... Oh! savoir! Au risque de tout, savoir! Savoir ce
qui lui restait de vue! Tant pis pour l'éblouissement, qui allait
peut-être tout aggraver, tout compromettre, mais au moins il serait
fixé, et il l'aurait revu, ce soleil, ne fût-ce que dans un instant de
douloureuse brûlure... Alors, il se redressa, face à cette grande
lumière devinée là-haut, et, d'une main brutale, arracha violemment tout
ce qui lui enveloppait la tête.
L'éblouissement ne vint pas, non... Il faisait toujours nuit... «Alors,
c'est qu'il y a encore quelque chose--pensa-t-il, vite comme un
éclair--encore quelque chose de tout ce qu'ils m'avaient attaché sur les
yeux.» Et sa main remonta, comme furieuse cette fois, pour finir
d'arracher... Mais non, rien, il n'y avait plus rien...
Horreur! Il n'y avait plus rien, et il faisait toujours nuit! Ses yeux,
mais on dirait qu'ils n'y étaient plus!... Sous les sourcils restés à
peu près en place, ses doigts s'enfonçaient comme dans des creux qu'il
ne se connaissait pas... Ses yeux, qu'en avait-on fait, de ses yeux! En
une seconde, l'irréparable, le définitif lui apparut avec une évidence
atroce, et un long cri, affreux à entendre, sortit de sa poitrine, en
même temps qu'il se tordait les bras.
* * * * *
Ce cri de l'infinie détresse, qui avait déchiré le silence du jardin
d'hôpital, elle l'avait entendu, elle; un instinct lui avait fait
reconnaître la voix, et tout deviner. Quand elle arriva, tremblante
autant que lui-même, pour tenter de lui apporter son inutile secours,
elle le vit qui gisait sur son banc, comme écrasé là par un coup de
massue, tandis que le soleil rayonnait, tranquille et doux, sur son beau
visage d'aveugle, découvert pour la première fois. Et d'abord, d'un
mouvement irraisonné pour essayer de le tromper comme avant, elle jeta
les deux mains sur ces places vides où jadis avaient brillé de grands
yeux de naïveté ardente: «Mon enfant, disait-elle... Oh! mon pauvre
enfant, qu'avez-vous fait? Je vous l'aurais appris bientôt, moi, mais
pas cruellement comme ça...» Maintenant elle ne le tutoyait plus; cette
puérilité, bonne pour les autres, ne lui semblait plus possible entre
eux,--et ce _vous_ les rapprochait au contraire davantage, en le
haussant jusqu'à elle, lui ce fils de petits laboureurs de Vendée. Mais
il l'avait repoussée avec brutalité, sans une réponse, sans même un
reproche pour lui avoir si longtemps menti, sans même un gémissement,
figé soudain dans ce farouche silence que les paysans ont l'habitude de
garder aux heures tragiques de leur vie. Sans prendre plus garde, que si
elle n'existait pas, à cette femme assise à ses côtés et qui pleurait,
peu à peu, peu à peu, comme par degrés, il plongeait sa pensée tout au
fond de l'abîme noir qui venait de s'ouvrir devant sa route; l'un après
l'autre, il repassait ses espoirs de jadis, tous ses modestes rêves qui,
chacun à son tour, s'écroulaient dans les inexorables ténèbres. Le
retour au village, oui, il le faudrait bien, mais un retour pour n'en
plus sortir, avec une figure qui peut-être ferait peur à voir, un retour
d'aveugle, des promenades d'aveugle, avec un bâton, ou guidé par la
main de quelque enfant... Et l'avenir, tout l'avenir jusqu'à la mort,
dans l'épaisse nuit, déjà pareille à la nuit de dessous terre!... Chaque
rappel d'une chose à laquelle il lui faudrait renoncer sans recours lui
donnait au coeur une secousse horrible. Mais l'image qui, de plus en
plus, primait toutes les autres, qui revenait sans cesse lui apporter la
plus insoutenable envie de mourir, était celle d'une jeune fille à
laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait pas cru tenir si souverainement.
Donc, jamais il ne la serrerait dans ses bras, celle-là, jamais il ne
l'embrasserait, jamais plus il ne la verrait, tout en la sachant
vivante, et mariée à quelque autre sans doute; elle lui faisait l'effet
de se reculer, se reculer dans d'inapprochables lointains; graduellement
elle le fuyait, pour l'éternité...
Des minutes coulèrent, des minutes et des minutes, presque une
demi-heure, sans que la dame, au voile blanc, si jolie encore sous sa
chevelure grise, osât rien faire, rien dire, pour rompre ce mutisme et
cette immobilité. Dans l'ambulance, on avait entendu le grand cri et
tout le monde savait. Les habituels promeneurs de ce jardin enclos, les
autres blessés, ceux à qui la mitraille du kaiser avait laissé un oeil
pour se conduire, ou bien ceux qui ne marchaient plus qu'au bras d'une
infirmière, évitaient de s'approcher de leur banc; un immense respect
entourait leur groupe morne et, à cause d'eux, on marchait à pas
assourdis.
Cependant la violence exaspérée du début s'éteignait dans l'âme du
pauvre petit soldat, une détente s'indiquait sur son visage moins
contracté; alors son amie lui prit la main, qui brûlait d'une grande
fièvre, mais qu'il ne retira pas. Et tout à coup, se penchant vers elle,
il laissa tomber la tête sur sa gorge élégante, drapée de fine toile
blanche...--Elle avait un fils dans les tranchées, elle aussi, la grande
dame, et un fils qui justement ressemblait à ce garçon des champs, en
moins beau peut-être, en moins vigoureux, mais qui lui ressemblait
beaucoup. C'est pourquoi, à ce jeune front sans yeux qui s'abandonnait,
elle fit un maternel accueil; de son mieux elle l'installa sur
l'oreiller tiède et un peu palpitant qu'il s'était choisi, et, sans
rien dire, lui permit de pleurer là aussi longtemps qu'il eut des
larmes.
Tout à fait finie, sa grande révolte; il était redevenu doux comme un
petit enfant, sans résistance, sans volonté, livré absolument à cette
sollicitude de mère. Il se laissa ramener dans la belle salle dorée, il
se laissa coucher, et consentit à boire une tisane où son amie, sans le
lui dire, avait versé une substance endormeuse.
* * * * *
La nuit à présent était tombée sur l'ambulance, et on y voyait à peine
dans la salle où des veilleuses s'allumaient. Pour sa première nuit
d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui, Lormont,
Georges, ex-sergent au 121e de ligne, aujourd'hui épave humaine qui
n'avait même pas pu mourir, et son amie, assise à son chevet, n'osait
pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite
infirmière toute blanche et toute svelte s'avança vers cette autre forme
aussi blanche qui veillait dans la chaise près du lit nº 5: «Cela vous
a brisée, madame la duchesse, dit-elle à voix basse. Allez-vous reposer
à présent, de grâce, puisqu'il dort... Regardez comme il dort bien.»
Et la duchesse répondit: «Me coucher, non... Voyez-vous, il y aura
l'horreur de son premier réveil, quand, pour la première fois, il se
rappellera... Je ne peux pas le laisser seul à un pareil moment, puisque
ma présence le console... Allez dire, ma chère enfant, qu'on m'apporte
un des grands fauteuils, vous savez,--et c'est ici que je dormirai».
Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si
jolie, éclairée discrètement par des veilleuses roses. De temps à autre,
un trop long soupir, ou une plainte, même un cri s'échappait d'une
poitrine. C'était la salle consacrée à ceux qui n'avaient plus d'yeux.
De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats étendus sur ces lits
bien blancs venaient d'être, en pleine jeunesse, jetés dans la nuit
éternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que l'on trompait encore,
vivaient dans la terreur de l'apprendre. Tous ces humbles dormeurs
avaient des réveils en soubresaut, accompagnés inexorablement par des
rappels de souffrance et d'effroi...[4].
NOS MATELOTS
(Allocution prononcée à la Comédie-Française, en juin 1916, au début de
la représentation de gala donnée pour nos matelots.)
Je ne voulais jamais plus à aucun prix,--j'en avais même fait le
serment,--reparaître en public, et pourtant me voici! C'est que notre
cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-même. «Venez,
m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec
tout votre coeur.» Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si
belle!...
...Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois
ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon oeuvre, la seule partie
qui vaille peut-être, est celle qu'ils m'ont inspirée. Pendant près d'un
demi-siècle j'ai vécu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel,
aussi bien dans leurs naïfs égarements et les violences de leurs courtes
joies, que dans leurs austérités coutumières, dans leurs inlassables
résignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis penché même sur
les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,--et, malgré les
apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils
ont été mes compagnons les plus fidèles, les plus affectueux, et je puis
presque dire les plus chers.
Pour moi, cette appellation de «matelot» s'applique surtout, bien
entendu, à ceux qui le sont de père en fils, ceux qui le sont de race
pure, germes au vent de la mer, éclos dans les villages de nos côtes,
et, dès l'enfance, petits mousses dans nos barques de pêche, jusqu'à
l'heure où le recrutement maritime nous les amène sur nos navires de
guerre. Ce sont ceux-là, les vrais, et ils forment dans notre nation
comme une caste à part, j'oserai presque dire une élite; il semble que
des hérédités de lutte, de souffrance, de continuelle abnégation, et
aussi des hérédités de rêve et de candeur, les aient d'avance trempés
autrement que les autres hommes. Ensuite, c'est la mer qui est là, leur
grande éducatrice terrible et splendide, qui les prend, et qui commence
tout de suite de les ennoblir; pour chasser de leurs jeunes âmes la
mesquinerie et la crainte, elle les enveloppe de sa magnificence et de
son horreur; à l'école du danger, ils apprennent le dévouement mutuel et
la vraie fraternité. Et un peu plus tard enfin, à leur arrivée dans la
marine militaire, la saine discipline--qui chez nous n'est ni aveugle ni
brutale comme chez les barbares d'Allemagne--la saine discipline
tempérée de sympathie, les accueille pour en faire ces hommes, pour la
plupart incomparables, dont le courage silencieux et simple ne bronche
plus devant la mort.
J'ai dit que, par ce nom de «matelot», j'entendais en première ligne
ceux que de longs atavismes ont préparés à le porter, avec la
noblesse,--et aussi la désinvolture spéciale qui lui conviennent. Mais
je serais injuste en me montrant trop exclusif. En effet, il semble
qu'il y ait une sorte de belle contagion du sacrifice et de l'héroïsme
à laquelle n'échappent jamais tout à fait ces autres jeunes garçons
venus de nos provinces de l'intérieur et que les hasards de leur
destinée nous amènent; on dirait parfois qu'il suffise du grand col bleu
jeté sur leurs épaules pour remonter peu à peu leur âme à l'unisson de
celle des enfants de la mer. Et, parmi ces braves intrus, qui plus que
jamais nous envahissent, j'en ai rencontré qui savaient se former à
l'image des matelots de race, acquérir même leur tournure d'esprit, et,
devant le danger, devenir aussi des êtres simplement admirables. Mais
cela n'empêche pas que ce soit toujours eux, les vrais, ceux des côtes,
à qui nous sommes débiteurs du miracle de ces transformations.
* * * * *
Nos matelots!... Un demi-siècle, disais-je, a passé, hélas! depuis le
jour de ma première apparition au milieu d'eux. J'y semblais si peu
préparé, par mon enfance trop adulée, que de vieux capitaines de
vaisseau d'alors--de vieux héros de la marine à voile, déjà surannés en
ce temps-là et qui seraient comme des préhistoriques aujourd'hui--s'en
étaient inquiétés beaucoup. «Mon petit enfant, m'avaient-ils dit, on ne
t'a guère donné la trempe qu'il faudrait pour jouer ce rôle; défie-toi
de te laisser déconcerter par la rudesse de nos matelots. Et plus tard,
si tu as l'honneur de les commander, n'oublie jamais ce qu'ils valent,
rappelle-toi surtout qu'aux heures de péril ils mériteraient souvent que
l'on ployât le genou devant eux.» Et, ce disant, ces vieux chefs
retraités, qui avaient connu Trafalgar, Aboukir, la _Sémillante_, la
_Méduse_, les temps épiques de l'ancienne marine, ces vieillards dont le
visage paraissait si dur, étaient capables d'avoir les yeux humides de
larmes, au souvenir de leurs équipages d'autrefois.
En ce qui me concerne cependant, ils se trompaient; avec nos matelots,
mon entente au contraire fut si facile! Sous les manières rudes, je
distinguai vite des délicatesses exquises et, entre nous, la sympathie
s'établit tout de suite, peut-être à cause de nos contrastes mêmes, mais
surtout grâce à des points communs de rêve et d'enfantillage, qu'en ce
temps-là j'avais encore avec eux. A l'époque où j'ai fait mon entrée sur
nos navires, tout jeune et bien moins préparé en effet que la plupart de
mes camarades, nous, les aspirants-officiers, nous vivions beaucoup plus
qu'il n'est d'usage aujourd'hui en contact avec les grands cols bleus.
D'abord il y avait, là-haut en l'air, ces hunes, si fort balancées par
la houle, qui étaient notre domaine officiel comme le leur et où nous
apprenions à les connaître. Et puis, dans les traversées plus longues
que de nos jours, il était admis que, par les beaux soirs tranquilles du
large, nous allions parfois, tous les midships ensemble, nous asseoir en
leur compagnie, dans cette partie du navire qui leur était réservée, à
l'extrême-avant, près de la poupe bondissante et saupoudrée d'embruns
salés. Là, nous nous amusions à écouter les histoires prodigieuses de
leurs conteurs attitrés, ou bien les mille couplets de leurs vieilles
chansons reprises en choeur à pleine voix. Nous aimions jusqu'à leurs
reparties prime-sautières, toujours imprévues, leur genre de bonne
gaieté et les plaisanteries naïves qui les faisaient tant rire.
Ce que je constatai tout d'abord, non sans surprise, c'est qu'ils
étaient essentiellement _des sages_... Oui, des sages, si paradoxal que
cela puisse paraître aux terriens, qui, dans certaines rues de nos ports
de guerre, ont pu les rencontrer le soir, lors de leurs promenades, un
peu bruyantes, j'en conviens. Mais ces tapages nocturnes, qu'ils
exécutaient naguère encore avec une si incontestable maëstria, ne
représentent que de très courts intermèdes au milieu de leurs
quasi-éternités d'abstinence et d'ascétisme. Non, c'est à bord qu'il
faut les voir, tranquilles et doux, acceptant sans murmures, en
philosophes, les jours comme ils viennent; sans cesse ponctuels, dispos,
alertes. Et avec cela si ménagers de leurs petites affaires, pour en
prolonger la durée, prenant de leurs modestes costumes des soins dont on
sourirait si l'on n'en était touché, les raccommodant, les lavant, et
toujours trouvant le moyen d'être si propres, avec le minimum possible
de leur savon grossier. Sur toutes choses ils économisent, pour pouvoir
arrondir cette «délègue» qui représente l'une de leurs plus chères
préoccupations. (La «délègue», c'est la somme que l'on envoie de loin,
quelquefois de l'autre bout du monde, à quelque vieille maman, ou bien à
une épouse que l'on ne voit pour ainsi dire jamais, à des petits enfants
que l'on connaît à peine ou même pas du tout.)
En dehors de ces petits côtés de leur vie monacale, détails si
singuliers, que j'observai dès l'abord avec un amusement un peu
attendri, je commençai bientôt à profondément les admirer, pour la
grandeur presque surhumaine de leur courage.