Dehors, les rues sont vides; les trottoirs mouillés et luisants

reflètent les quelques lumières suspendues. Il fait une chaleur lourde

et humide comme à Saïgon; de temps à autre, des gouttes larges

continuent de tomber du ciel épais. Je ne les avais jamais vues si

désertes, ces inchangeables petites rues de mon enfance; mais on y

entend une grande clameur, d'abord lointaine et qui se rapproche. Ah! on

dirait un cortège qui, de l'autre bout de la ville, s'avance en

chantant: des milliers d'hommes, qui vont vite, vite comme des fous,

agitant des lanternes au bout de bâtons. Ce sont des matelots pour la

plupart, des soldats ou de jeunes conscrits de demain, et ce qu'ils

chantent, c'est le _Chant du Départ_: «Par la voix du canon d'alarme, la

France appelle ses enfants».

Ils arrivent près de nous, et maintenant voici qu'ils crient, en

marchant en mesure, avec une espèce de rage: «A Berlin! A Berlin!» sur

le rythme vulgaire et féroce des _Lampions_. Des femmes suivent,

marchent vite elles aussi, courant presque, pour ne pas se laisser

distancer, mais elles sont muettes et sans joie: des mères, des soeurs,

des fiancées.

A Berlin, nous n'y sommes pas encore, et ce cri est plutôt pour serrer

le coeur. Comme on aimait mieux l'hymne magnifique qu'ils chantaient

d'abord... Ah! voici qu'ils le reprennent: «La victoire, en chantant,

nous ouvre la barrière...» et pour un peu, ce soir, ces paroles feraient

couler de bonnes larmes... Hélas! de tous ceux qui chantent et qui

dansent sous ce ciel d'orage, de tous ces jeunes, de tous ces enfants de

France, quand la guerre sera finie, dans deux mois, dans trois

peut-être, quand l'effroyable carnage cessera par épuisement, combien en

restera-t-il ayant encore une voix pour chanter, et des jambes pour

courir?

Et songer que c'est un seul homme et un misérable dément, qui a déchaîné

tout cela! Il vit à des centaines de lieues de nous, là-bas à Berlin;

mais à lui est échu, et stupidement échu par héritage, ce pouvoir, dont

il était mille fois indigne, de prononcer une parole à répercussion

formidable; une parole qui est venue jusqu'ici soulever le tumulte de ce

soir et nous troubler tous au tréfonds de l'âme! Oh! quelle condamnation

sans appel de cette antique et par trop naïve erreur humaine, qui, au

XXe siècle, peut donc persister encore: Confier le sort de tout un

peuple, avec le droit sans contrôle de déclarer la guerre, confier cela

à un seul être, et à un être aveuglément désigné par le hasard de sa

naissance, fût-ce même un dégénéré et un fou comme ce Guillaume II, ou

comme ce jeune produit plus morbide encore qui espère lui succéder!...

Sur le pauvre cortège de matelots et de soldats qui chantaient à

tue-tête pour s'étourdir, voici tout à coup la pluie d'orage qui tombe

torrentielle, dispersant les groupes, éteignant les lanternes et les

voix. Et nous aussi, il faut rentrer, rentrer et essayer de

dormir,--d'autant plus qu'il y aura ce départ, demain matin au petit

jour...

Ce départ, c'est la pensée qui revient sans cesse, quoi que l'on fasse

pour s'en détourner... Et comment dire ce qui se passe en nous-mêmes,

tandis que nous rentrons sous l'ondée! Comment le définir, ce mélange

d'indignation, d'horreur, d'angoisse,--et quand même, sans qu'on ose se

l'avouer, de presque joyeuse impatience!

LORMONT (GEORGES)

De la classe 1912 (24 ans), sergent au 121e de ligne

Septembre 1916.

Depuis trois mois, il vivait dans la grande salle aux boiseries blanc et

or qui avait été l'un des salons d'un hôtel princier, et on s'était

habitué à voir là, posée sur l'oreiller du lit nº 5, sa jeune tête qui

se devinait très belle, malgré les bandelettes si obstinément épinglées

autour du front pour cacher les yeux. Un soir, dans cette élégante

ambulance parisienne, on l'avait apporté sur une civière, amaigri,

brûlant de fièvre, en loques sanglantes, et la tête tout enveloppée de

linges sordides à grandes taches rouges. Mais aujourd'hui, bien pansé,

bien lavé, il avait repris santé et sourire. Et, parmi les belles dames

infirmières, il semblait presque dans son milieu, lui enfant de la

campagne cependant, mais qu'une certaine distinction naturelle, une

noblesse innée avaient toujours empêché d'être vulgaire. Il était du

reste très soigné de sa personne; le matin, après la visite du barbier,

il se passait la main sur les joues afin de vérifier si elles étaient

bien rasées et il retroussait avec coquetterie ses longues moustaches

blondes: tout cela, pour ne pas causer de répugnance à ces infirmières,

qu'il n'avait encore jamais vues à cause de l'inexorable bandeau du

pansement, mais qu'il se représentait charmantes. Maintenant d'ailleurs,

il les reconnaissait tout de suite, même avant qu'elles eussent parlé,

rien qu'au parfum discret qu'elles exhalaient, ou bien au simple contact

de leurs doigts si doux, et il avait un «flirt» avec l'une d'elles,--qui

se faisait appeler Madame Paule, mais qui en réalité portait un des

grands noms de France; on lui avait appris le sens de ce mot flirt,

nouveau pour lui, et la si innocente aventure amusait tout le monde,

dans cette salle où la Directrice s'efforçait de ramener toujours un peu

de saine gaieté favorable aux convalescences.

Un jour, on lui permit de se lever, de s'asseoir dans un fauteuil, et

enfin d'aller jusqu'au jardin, au bras de cette infirmière préférée, qui

sentait si délicatement bon et dont la voix le charmait plus que la voix

de toutes les autres. Alors la vie lui parut vraiment très agréable, en

attendant l'heure bénie de s'évader de là, pour recommencer à agir en

plein air et en pleine lumière. Cette _permission_, à laquelle sa

blessure lui donnait droit, allait tomber justement en mai ou juin,

quand les jardinets de son village vendéen sont tout pleins de roses...

S'il allait être défiguré, pourtant!... Mais non, l'infirmière l'avait

bien tranquillisé là-dessus...

Et avec quelle ivresse il songeait à ce retour... Le premier dimanche où

il irait à la grand'messe, avec sa maman en coiffe de fête... Les gens

qui se retourneraient pour regarder les beaux galons d'or en biais sur

sa manche, et la belle croix de guerre sur sa poitrine!...

C'était chaque après-midi maintenant qu'on lui accordait une promenade

au soleil d'avril, en donnant le bras à l'amie dont il n'imaginait pas

du tout la chevelure déjà très blanche et qui de plus en plus

l'ensorcelait à la manière d'une bonne fée... Mais ce bandeau toujours!

Quand donc pourrait-il seulement le soulever, rien qu'une seconde, pour

entrevoir au moins la plus petite lueur du soleil de printemps!--«Ça, je

te le défends, par exemple, disait-elle avec une intonation de grande

soeur qui va se fâcher. C'est trop tôt, tu compromettrais tout. Patiente

encore une quinzaine de jours. Et jure-moi bien que, d'ici là, tu

n'essaieras pas, sans quoi, c'est fini, je ne reviens plus.» Elle

employait avec lui ce tutoiement de guerre, qui est d'usage dans

beaucoup d'ambulances, un peu puéril peut-être, mais souvent très doux

au coeur des grands enfants blessés.

* * * * *

Au bout des quinze jours, avec plus de trouble que la première fois,

elle demanda encore une semaine, et alors le frisson d'une angoisse

inconnue traversa l'âme simple et jolie du soldat. Pourquoi se

troublait-elle aujourd'hui pour répondre? Et puis, pourquoi toujours

ces petites comédies pour les pansements? «C'était très difficile,

disait-elle, parce qu'il fallait les faire dans l'obscurité, contrevents

fermés, à tâtons, par crainte de la moindre lueur pour ses yeux encore

trop faibles.» Comme s'il ne s'apercevait pas, lui, au contraire, que

c'était de jour en jour plus simple, de changer ces mousselines qui

n'adhéraient plus; comme s'il ne sentait pas que toute souffrance était

presque passée et que les plaies se desséchaient? Alors, pourquoi tant

d'histoires?

Son amie la grande dame l'avait mené aujourd'hui à un banc du jardin,

lui disant de l'attendre, qu'elle allait revenir. Et là, dehors, une

tiède caresse du soleil d'avril lui chauffait en plein les joues. Oh! ce

soleil, il aurait tant voulu le voir!

Des oiseaux chantaient, dans les branches de cet enclos parisien comme

au milieu des bois, et, depuis un instant, il restait docile à les

écouter, lorsqu'une voix à peine saisissable chuchota en passant: «A

quoi songe-t-elle? Il va pourtant falloir qu'elle se décide à lui

dire...» Aussitôt une intuition l'avertit qu'il s'agissait de lui-même,

et il trembla de la tête aux pieds. «Se décider à lui dire...» A lui

dire quoi, mon Dieu?... Oh! savoir! Au risque de tout, savoir! Savoir ce

qui lui restait de vue! Tant pis pour l'éblouissement, qui allait

peut-être tout aggraver, tout compromettre, mais au moins il serait

fixé, et il l'aurait revu, ce soleil, ne fût-ce que dans un instant de

douloureuse brûlure... Alors, il se redressa, face à cette grande

lumière devinée là-haut, et, d'une main brutale, arracha violemment tout

ce qui lui enveloppait la tête.

L'éblouissement ne vint pas, non... Il faisait toujours nuit... «Alors,

c'est qu'il y a encore quelque chose--pensa-t-il, vite comme un

éclair--encore quelque chose de tout ce qu'ils m'avaient attaché sur les

yeux.» Et sa main remonta, comme furieuse cette fois, pour finir

d'arracher... Mais non, rien, il n'y avait plus rien...

Horreur! Il n'y avait plus rien, et il faisait toujours nuit! Ses yeux,

mais on dirait qu'ils n'y étaient plus!... Sous les sourcils restés à

peu près en place, ses doigts s'enfonçaient comme dans des creux qu'il

ne se connaissait pas... Ses yeux, qu'en avait-on fait, de ses yeux! En

une seconde, l'irréparable, le définitif lui apparut avec une évidence

atroce, et un long cri, affreux à entendre, sortit de sa poitrine, en

même temps qu'il se tordait les bras.

* * * * *

Ce cri de l'infinie détresse, qui avait déchiré le silence du jardin

d'hôpital, elle l'avait entendu, elle; un instinct lui avait fait

reconnaître la voix, et tout deviner. Quand elle arriva, tremblante

autant que lui-même, pour tenter de lui apporter son inutile secours,

elle le vit qui gisait sur son banc, comme écrasé là par un coup de

massue, tandis que le soleil rayonnait, tranquille et doux, sur son beau

visage d'aveugle, découvert pour la première fois. Et d'abord, d'un

mouvement irraisonné pour essayer de le tromper comme avant, elle jeta

les deux mains sur ces places vides où jadis avaient brillé de grands

yeux de naïveté ardente: «Mon enfant, disait-elle... Oh! mon pauvre

enfant, qu'avez-vous fait? Je vous l'aurais appris bientôt, moi, mais

pas cruellement comme ça...» Maintenant elle ne le tutoyait plus; cette

puérilité, bonne pour les autres, ne lui semblait plus possible entre

eux,--et ce _vous_ les rapprochait au contraire davantage, en le

haussant jusqu'à elle, lui ce fils de petits laboureurs de Vendée. Mais

il l'avait repoussée avec brutalité, sans une réponse, sans même un

reproche pour lui avoir si longtemps menti, sans même un gémissement,

figé soudain dans ce farouche silence que les paysans ont l'habitude de

garder aux heures tragiques de leur vie. Sans prendre plus garde, que si

elle n'existait pas, à cette femme assise à ses côtés et qui pleurait,

peu à peu, peu à peu, comme par degrés, il plongeait sa pensée tout au

fond de l'abîme noir qui venait de s'ouvrir devant sa route; l'un après

l'autre, il repassait ses espoirs de jadis, tous ses modestes rêves qui,

chacun à son tour, s'écroulaient dans les inexorables ténèbres. Le

retour au village, oui, il le faudrait bien, mais un retour pour n'en

plus sortir, avec une figure qui peut-être ferait peur à voir, un retour

d'aveugle, des promenades d'aveugle, avec un bâton, ou guidé par la

main de quelque enfant... Et l'avenir, tout l'avenir jusqu'à la mort,

dans l'épaisse nuit, déjà pareille à la nuit de dessous terre!... Chaque

rappel d'une chose à laquelle il lui faudrait renoncer sans recours lui

donnait au coeur une secousse horrible. Mais l'image qui, de plus en

plus, primait toutes les autres, qui revenait sans cesse lui apporter la

plus insoutenable envie de mourir, était celle d'une jeune fille à

laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait pas cru tenir si souverainement.

Donc, jamais il ne la serrerait dans ses bras, celle-là, jamais il ne

l'embrasserait, jamais plus il ne la verrait, tout en la sachant

vivante, et mariée à quelque autre sans doute; elle lui faisait l'effet

de se reculer, se reculer dans d'inapprochables lointains; graduellement

elle le fuyait, pour l'éternité...

Des minutes coulèrent, des minutes et des minutes, presque une

demi-heure, sans que la dame, au voile blanc, si jolie encore sous sa

chevelure grise, osât rien faire, rien dire, pour rompre ce mutisme et

cette immobilité. Dans l'ambulance, on avait entendu le grand cri et

tout le monde savait. Les habituels promeneurs de ce jardin enclos, les

autres blessés, ceux à qui la mitraille du kaiser avait laissé un oeil

pour se conduire, ou bien ceux qui ne marchaient plus qu'au bras d'une

infirmière, évitaient de s'approcher de leur banc; un immense respect

entourait leur groupe morne et, à cause d'eux, on marchait à pas

assourdis.

Cependant la violence exaspérée du début s'éteignait dans l'âme du

pauvre petit soldat, une détente s'indiquait sur son visage moins

contracté; alors son amie lui prit la main, qui brûlait d'une grande

fièvre, mais qu'il ne retira pas. Et tout à coup, se penchant vers elle,

il laissa tomber la tête sur sa gorge élégante, drapée de fine toile

blanche...--Elle avait un fils dans les tranchées, elle aussi, la grande

dame, et un fils qui justement ressemblait à ce garçon des champs, en

moins beau peut-être, en moins vigoureux, mais qui lui ressemblait

beaucoup. C'est pourquoi, à ce jeune front sans yeux qui s'abandonnait,

elle fit un maternel accueil; de son mieux elle l'installa sur

l'oreiller tiède et un peu palpitant qu'il s'était choisi, et, sans

rien dire, lui permit de pleurer là aussi longtemps qu'il eut des

larmes.

Tout à fait finie, sa grande révolte; il était redevenu doux comme un

petit enfant, sans résistance, sans volonté, livré absolument à cette

sollicitude de mère. Il se laissa ramener dans la belle salle dorée, il

se laissa coucher, et consentit à boire une tisane où son amie, sans le

lui dire, avait versé une substance endormeuse.

* * * * *

La nuit à présent était tombée sur l'ambulance, et on y voyait à peine

dans la salle où des veilleuses s'allumaient. Pour sa première nuit

d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui, Lormont,

Georges, ex-sergent au 121e de ligne, aujourd'hui épave humaine qui

n'avait même pas pu mourir, et son amie, assise à son chevet, n'osait

pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite

infirmière toute blanche et toute svelte s'avança vers cette autre forme

aussi blanche qui veillait dans la chaise près du lit nº 5: «Cela vous

a brisée, madame la duchesse, dit-elle à voix basse. Allez-vous reposer

à présent, de grâce, puisqu'il dort... Regardez comme il dort bien.»

Et la duchesse répondit: «Me coucher, non... Voyez-vous, il y aura

l'horreur de son premier réveil, quand, pour la première fois, il se

rappellera... Je ne peux pas le laisser seul à un pareil moment, puisque

ma présence le console... Allez dire, ma chère enfant, qu'on m'apporte

un des grands fauteuils, vous savez,--et c'est ici que je dormirai».

Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si

jolie, éclairée discrètement par des veilleuses roses. De temps à autre,

un trop long soupir, ou une plainte, même un cri s'échappait d'une

poitrine. C'était la salle consacrée à ceux qui n'avaient plus d'yeux.

De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats étendus sur ces lits

bien blancs venaient d'être, en pleine jeunesse, jetés dans la nuit

éternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que l'on trompait encore,

vivaient dans la terreur de l'apprendre. Tous ces humbles dormeurs

avaient des réveils en soubresaut, accompagnés inexorablement par des

rappels de souffrance et d'effroi...[4].

NOS MATELOTS

(Allocution prononcée à la Comédie-Française, en juin 1916, au début de

la représentation de gala donnée pour nos matelots.)

Je ne voulais jamais plus à aucun prix,--j'en avais même fait le

serment,--reparaître en public, et pourtant me voici! C'est que notre

cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-même. «Venez,

m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec

tout votre coeur.» Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si

belle!...

...Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois

ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon oeuvre, la seule partie

qui vaille peut-être, est celle qu'ils m'ont inspirée. Pendant près d'un

demi-siècle j'ai vécu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel,

aussi bien dans leurs naïfs égarements et les violences de leurs courtes

joies, que dans leurs austérités coutumières, dans leurs inlassables

résignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis penché même sur

les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,--et, malgré les

apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils

ont été mes compagnons les plus fidèles, les plus affectueux, et je puis

presque dire les plus chers.

Pour moi, cette appellation de «matelot» s'applique surtout, bien

entendu, à ceux qui le sont de père en fils, ceux qui le sont de race

pure, germes au vent de la mer, éclos dans les villages de nos côtes,

et, dès l'enfance, petits mousses dans nos barques de pêche, jusqu'à

l'heure où le recrutement maritime nous les amène sur nos navires de

guerre. Ce sont ceux-là, les vrais, et ils forment dans notre nation

comme une caste à part, j'oserai presque dire une élite; il semble que

des hérédités de lutte, de souffrance, de continuelle abnégation, et

aussi des hérédités de rêve et de candeur, les aient d'avance trempés

autrement que les autres hommes. Ensuite, c'est la mer qui est là, leur

grande éducatrice terrible et splendide, qui les prend, et qui commence

tout de suite de les ennoblir; pour chasser de leurs jeunes âmes la

mesquinerie et la crainte, elle les enveloppe de sa magnificence et de

son horreur; à l'école du danger, ils apprennent le dévouement mutuel et

la vraie fraternité. Et un peu plus tard enfin, à leur arrivée dans la

marine militaire, la saine discipline--qui chez nous n'est ni aveugle ni

brutale comme chez les barbares d'Allemagne--la saine discipline

tempérée de sympathie, les accueille pour en faire ces hommes, pour la

plupart incomparables, dont le courage silencieux et simple ne bronche

plus devant la mort.

J'ai dit que, par ce nom de «matelot», j'entendais en première ligne

ceux que de longs atavismes ont préparés à le porter, avec la

noblesse,--et aussi la désinvolture spéciale qui lui conviennent. Mais

je serais injuste en me montrant trop exclusif. En effet, il semble

qu'il y ait une sorte de belle contagion du sacrifice et de l'héroïsme

à laquelle n'échappent jamais tout à fait ces autres jeunes garçons

venus de nos provinces de l'intérieur et que les hasards de leur

destinée nous amènent; on dirait parfois qu'il suffise du grand col bleu

jeté sur leurs épaules pour remonter peu à peu leur âme à l'unisson de

celle des enfants de la mer. Et, parmi ces braves intrus, qui plus que

jamais nous envahissent, j'en ai rencontré qui savaient se former à

l'image des matelots de race, acquérir même leur tournure d'esprit, et,

devant le danger, devenir aussi des êtres simplement admirables. Mais

cela n'empêche pas que ce soit toujours eux, les vrais, ceux des côtes,

à qui nous sommes débiteurs du miracle de ces transformations.

* * * * *

Nos matelots!... Un demi-siècle, disais-je, a passé, hélas! depuis le

jour de ma première apparition au milieu d'eux. J'y semblais si peu

préparé, par mon enfance trop adulée, que de vieux capitaines de

vaisseau d'alors--de vieux héros de la marine à voile, déjà surannés en

ce temps-là et qui seraient comme des préhistoriques aujourd'hui--s'en

étaient inquiétés beaucoup. «Mon petit enfant, m'avaient-ils dit, on ne

t'a guère donné la trempe qu'il faudrait pour jouer ce rôle; défie-toi

de te laisser déconcerter par la rudesse de nos matelots. Et plus tard,

si tu as l'honneur de les commander, n'oublie jamais ce qu'ils valent,

rappelle-toi surtout qu'aux heures de péril ils mériteraient souvent que

l'on ployât le genou devant eux.» Et, ce disant, ces vieux chefs

retraités, qui avaient connu Trafalgar, Aboukir, la _Sémillante_, la

_Méduse_, les temps épiques de l'ancienne marine, ces vieillards dont le

visage paraissait si dur, étaient capables d'avoir les yeux humides de

larmes, au souvenir de leurs équipages d'autrefois.

En ce qui me concerne cependant, ils se trompaient; avec nos matelots,

mon entente au contraire fut si facile! Sous les manières rudes, je

distinguai vite des délicatesses exquises et, entre nous, la sympathie

s'établit tout de suite, peut-être à cause de nos contrastes mêmes, mais

surtout grâce à des points communs de rêve et d'enfantillage, qu'en ce

temps-là j'avais encore avec eux. A l'époque où j'ai fait mon entrée sur

nos navires, tout jeune et bien moins préparé en effet que la plupart de

mes camarades, nous, les aspirants-officiers, nous vivions beaucoup plus

qu'il n'est d'usage aujourd'hui en contact avec les grands cols bleus.

D'abord il y avait, là-haut en l'air, ces hunes, si fort balancées par

la houle, qui étaient notre domaine officiel comme le leur et où nous

apprenions à les connaître. Et puis, dans les traversées plus longues

que de nos jours, il était admis que, par les beaux soirs tranquilles du

large, nous allions parfois, tous les midships ensemble, nous asseoir en

leur compagnie, dans cette partie du navire qui leur était réservée, à

l'extrême-avant, près de la poupe bondissante et saupoudrée d'embruns

salés. Là, nous nous amusions à écouter les histoires prodigieuses de

leurs conteurs attitrés, ou bien les mille couplets de leurs vieilles

chansons reprises en choeur à pleine voix. Nous aimions jusqu'à leurs

reparties prime-sautières, toujours imprévues, leur genre de bonne

gaieté et les plaisanteries naïves qui les faisaient tant rire.

Ce que je constatai tout d'abord, non sans surprise, c'est qu'ils

étaient essentiellement _des sages_... Oui, des sages, si paradoxal que

cela puisse paraître aux terriens, qui, dans certaines rues de nos ports

de guerre, ont pu les rencontrer le soir, lors de leurs promenades, un

peu bruyantes, j'en conviens. Mais ces tapages nocturnes, qu'ils

exécutaient naguère encore avec une si incontestable maëstria, ne

représentent que de très courts intermèdes au milieu de leurs

quasi-éternités d'abstinence et d'ascétisme. Non, c'est à bord qu'il

faut les voir, tranquilles et doux, acceptant sans murmures, en

philosophes, les jours comme ils viennent; sans cesse ponctuels, dispos,

alertes. Et avec cela si ménagers de leurs petites affaires, pour en

prolonger la durée, prenant de leurs modestes costumes des soins dont on

sourirait si l'on n'en était touché, les raccommodant, les lavant, et

toujours trouvant le moyen d'être si propres, avec le minimum possible

de leur savon grossier. Sur toutes choses ils économisent, pour pouvoir

arrondir cette «délègue» qui représente l'une de leurs plus chères

préoccupations. (La «délègue», c'est la somme que l'on envoie de loin,

quelquefois de l'autre bout du monde, à quelque vieille maman, ou bien à

une épouse que l'on ne voit pour ainsi dire jamais, à des petits enfants

que l'on connaît à peine ou même pas du tout.)

En dehors de ces petits côtés de leur vie monacale, détails si

singuliers, que j'observai dès l'abord avec un amusement un peu

attendri, je commençai bientôt à profondément les admirer, pour la

grandeur presque surhumaine de leur courage.

Quelques aspects du vertige mondial · 第 2 / 11 段