Alors, si nous prenons pour exemple ces demi-êtres si spécia

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PIERRE LOTI

de l'Académie française

Quelques aspects

du vertige mondial

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Quelques aspects

du vertige mondial

_Il a été tiré, de cet ouvrage,

cent soixante-cinq exemplaires sur papier de Hollande,

numérotés de 1 à 165._

_Et vingt-cinq exemplaires sur papier du Japon,

numérotés de 1 à 25._

PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Quelques aspects

du vertige mondial

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

1917

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction

réservés pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Copyright 1917,

by ERNEST FLAMMARION.

Quelques aspects

du vertige mondial

VERTIGE

Février 1917.

Dans ces dessins d'enfantine cosmographie qui, au temps des premiers

Pharaons, se faisaient à Memphis, le ciel était figuré par une voûte

sphérique à laquelle des fils suspendaient les étoiles, et, sous les

différents pays de la terre, naïvement tracés en couleurs, une partie

ombrée en noir, qui descendait jusqu'au bas de la feuille de papyrus,

s'appelait: _base du monde_. Au fond de leurs esprits dégagés plus

fraîchement que les nôtres de la matière originelle, ne se

demandaient-ils pas déjà, ces hommes aux intuitions merveilleuses, ne se

demandaient-ils pas ce qu'il pouvait bien y avoir plus haut, plus haut,

au-dessus de la voûte bleue où les étoiles s'accrochaient? L'infini,

l'inconcevable infini dont nos âmes sont maintenant obsédées, est-ce

qu'ils commençaient d'en pressentir l'épouvante?

Et, pour eux, sur quelle autre chose, plus stable encore, cette _base du

monde_ posait-elle? Est-ce qu'il leur venait à l'idée de se demander: En

dessous, encore plus en dessous, que trouverait-on bien? Alors,

toujours, toujours, des couches plus profondes, se soutenant les unes

les autres? Et ainsi de suite _indéfiniment_? Ou bien, qui sait... du

vide? Mais alors, comment ces bases tiendraient-elles, car le vide,

c'est du néant où tout tombe?...

Hélas! oui, à présent, nous le savons, nous que la Connaissance a

déséquilibrés, nous le savons, qu'en dessous c'est le vide, le vide

auquel il faut toujours logiquement et inexorablement aboutir, le vide

qui est souverain de tout, le vide où tout tombe et où vertigineusement

nous tombons sans espoir d'arrêt. Et, à certaines heures, si l'on s'y

appesantit, cela devient presque une angoisse de se dire que jamais,

jamais, ni nous-mêmes, ni nos restes, ni notre finale poussière, nous

ne pourrons reposer en paix sur quelque chose de stable, parce que la

stabilité n'existe nulle part et que nous sommes condamnés, après comme

pendant la vie, à toujours rouler éperdument dans le vide où il fait

noir. S'accélère-t-elle, notre chute, comme c'est la loi pour toutes les

autres chutes appréciables à nos sens? Ou bien est-ce que, à travers les

espaces auxquels on tremble de penser, la folle vitesse de notre soleil

demeure constante? Nous n'en savons rien, et n'en pourrons rien savoir

jamais, puisqu'il n'existe et ne peut exister nulle part aucun point de

repère qui ne soit en plein vertige de mouvement, puisque cette vitesse,

qui déjà nous fait peur, nous ne pouvons l'évaluer que d'une façon

relative, par rapport à celle d'autres pauvres petites choses,--d'autres

soleils,--qui tombent aussi... Et puis, comble d'effroi, tout le cosmos

qui, aux yeux d'observateurs insuffisamment avertis, semble admirable

par sa ponctualité d'horloge permettant de calculer, des siècles à

l'avance, la minute précise d'un passage ou d'une éclipse, ce cosmos

n'est au contraire que désordre, tohu-bohu d'astres, chaos insensé,

frénésie de heurts et de mutuelles destructions... Dans un étang aux

surfaces immobiles, si nous jetons une pierre, nous voyons pendant

quelques secondes des cercles concentriques se former, semblables à des

orbites de planètes, et se développer et se suivre avec une régularité

absolue, jusqu'à épuisement de l'impulsion initiale, ou bien jusqu'à

l'instant où une autre pierre lancée viendra brouiller l'harmonie de ces

courbes parfaites. Eh bien! mais il en va de même pour ces exactitudes

célestes, devant quoi les non-initiés s'extasient[1]; pendant quelques

milliards d'années,--qui sont comme les secondes du temps éternel,--dans

chaque groupe stellaire, à partir de l'instant où la secousse initiale

l'a mis en mouvement, tout continuera bien en effet à tourbillonner

suivant les lois de la gravitation,--lois trop effarantes du reste pour

notre raison humaine, effarantes par le seul fait qu'elles _existent_ et

que _rien ne pourrait faire qu'elles n'existent pas_. Et cela durera,

chronométriquement, si l'on peut dire ainsi, jusqu'à l'heure inéluctable

du choc contre un autre groupe en marche affolée, ou contre quelqu'un de

ces monstrueux astres morts qui roulent, obscurs, dans le vide obscur.

Heureux les simples qui ignorent tout cela! Heureux les légers ou les

très sages qui peuvent vivre sans y trop penser!... Or, ces redoutables

aperçus des cosmogonies, que la prudence commandait de cacher, comme les

formules des explosifs, dans des arches hermétiquement fermées, nous les

divulguons déjà aux enfants de nos écoles primaires, où ils concourent

pour leur part au déséquilibrement des générations nouvelles!

Pauvre petite science humaine, qui nous a bien appris que non seulement

les astres tombent, mais qu'en outre il a fallu qu'ils fussent lancés!

Elle nous a presque fait connaître aussi comment a dû s'effectuer le

lancement de notre Terre infime; mais elle ne nous apprendra jamais,

jamais, pourquoi, comment et par qui fut lancé notre soleil[2],--et

lancé avec ce mouvement de giration que, plus tard, nous-mêmes, arrivés

au summum de ce qu'on appelle progrès, nous avons fini par savoir donner

à nos obus, pour en augmenter la vitesse meurtrière.

Ce soleil, quel foyer d'épouvante, dès que l'on songe à lui! Où, quand,

et surtout pourquoi s'est allumée cette gigantesque tempête de feu, qui

mettra des milliards de siècles à s'éteindre, et qui, à force de rouler,

de rouler depuis des temps inconcevables, a parachevé sa forme ronde? Et

sommes-nous donc forcés d'admettre, hélas! qu'il soit un réservoir

_complet_ de tout ce qu'il faut pour donner naissance plus tard à

d'autres planètes encore, avec leurs parasites de tout poil et de toute

plume, avec les criminels et les martyrs qui les habiteront? Admettre,

comme une logique superficielle semble l'indiquer, qu'il y ait là-dedans

de la matière première de tout, matière première d'organismes humains,

matière première d'âmes, de douleurs, même de tendresse, de pitié et de

prière?

Et qui les dirigera, ces créations futures, à la surface de ces planètes

qui vraisemblablement, dans les temps imprécis, jailliront sous formes

de bulles gazeuses incendiaires et mettront sans doute, pour se

refroidir, quelque quatre ou cinq cents millions d'années; qui les

dirigera, sera-ce Celui qui a déjà présidé à la nôtre? Se feront-elles

par tâtonnements comme sur la Terre, ou bien leur créateur aura-t-il

bénéficié d'expériences précédentes et réussira-t-il du premier coup?...

Car c'est là un mystère plus insondable que tous les autres, ces

tâtonnements si visibles, si indéniables, opérés sur notre planète,

minuscule pourtant et de bien mesquine importance, comme _si ce

créateur-là nous avait été spécial_, comme s'il ne s'était plus

nullement souvenu d'_avoir déjà créé_ autre part dans des mondes

évanouis au fond des abîmes du passé?... (Oh! tout cet infini

_antérieur_, dont la raison nous oblige d'admettre l'existence comme un

axiome, rien qu'en y songeant nous perdons pied! Que la matière et le

temps n'aient jamais commencé, n'est-ce pas mille fois plus

inconcevable encore pour nos frêles esprits, que leur impossibilité de

finir?) Ces tâtonnements, qui sembleraient prouver que la création

terrestre fut une oeuvre de début, la paléontologie nous en fournit de

plus en plus la preuve, aujourd'hui qu'elle achève de reconnaître et de

classer toutes les faunes primitives; on ne peut nier que le créateur

ait longtemps cherché sa voie, dans ces innombrables ébauches d'êtres

tout de férocité et de hideur dont beaucoup n'étaient pas même viables:

têtes trop grosses et trop lourdes, que la charpente n'avait pas la

force de supporter; ou bien, têtes si petites que les mâchoires devaient

nuit et jour, sans trêve, broyer des aliments, sous peine de laisser

mourir le trop énorme corps... Et avant de réaliser l'idée du vol,

l'idée de l'oiseau, n'a-t-il pas fallu des essais qui ont duré des

millénaires[3]?...

A côté de ce pénible effort qui dénote presque une incompétence,

viennent prendre place des faits plus mesquins, qui déroutent notre

admiration pour le créateur des organismes _matériels_. Ainsi, dans ce

tout petit monde affreusement inquiétant, qui nous a été révélé depuis

un demi-siècle à peine par H. Fabre, dans le monde des insectes, ce

créateur aux fantaisies illimitées n'a-t-il pas imaginé des

complications saugrenues et gênantes, des structures ridicules, des

perversités infernales, et, pour ne citer que les délirantes amours de

l'araignée, des moeurs horriblement sadiques dont nous restons

épouvantés. On connaît, entre tant de milliers d'autres exemples, le cas

de cette bestiole qui, avant de mourir en fin de saison, fait à une

autre bestiole une piqûre anesthésiante, très exactement aux centres

nerveux, avec une science anatomique consommée, l'endort d'un sommeil

léthargique et pond sur elle ses oeufs, afin que, l'année suivante, quand

elle-même sera depuis longtemps morte, sa postérité d'immondes petites

larves trouve en naissant une proie encore fraîche, encore en vie, mais

inerte. Et je parlerai aussi de certain grand insecte vert,--parce que

je l'ai observé de près, celui-là, dans les forêts de Ceylan. Il vit

endormi et impossible à distinguer, parmi la verdure pareille de

l'arbuste qui le nourrit; sur ses ailes ont été copiés, avec une

exactitude et une minutie vraiment enfantines, les festons et les

nervures des feuilles de sa plante nourricière, tout cela pour tromper

les yeux d'une variété d'oiseaux dont il est le mets préféré; et ce

détail est peut-être le plus déconcertant: au bord de ses ailes si

ingénieusement _camouflées_,--pour parler comme sur le front de

bataille--des petites échancrures irrégulières, lisérées d'une à peine

perceptible ligne rougeâtre, imitent à s'y méprendre les morsures que

font, sur les vraies feuilles, les larves parasites de ce même arbuste.

Le Créateur s'était-il attentivement représenté, ce que seraient ces

légers dégâts, ou bien les avait-il déjà observés, avec leur coloration

rouge, lorsqu'il a combiné l'invraisemblable insecte? En tout cas,

quelle invention puérile, quand il eût été tellement plus simple de ne

pas créer l'oiseau dévorateur! Quelle amusette indigne de Celui qui créa

l'âme de l'homme,--si toutefois nous devons admettre qu'il fut le

même!...

L'homme, il avait été au moins dès longtemps prévu par ce Créateur des

animaux et des plantes; ses yeux mêmes avaient été prévus aussi, ses

yeux qui, parmi tant de millions d'autres yeux grands ou petits, sont

absolument les seuls capables d'être charmés par la beauté et la

couleur; c'est donc pour lui certes que, des millénaires avant son

apparition, avaient été inventées les roses; mais, dans le but de

déchirer sa main qui ne manquerait pas de vouloir les prendre, on avait

garni les tiges d'épines,--sans même penser aux ciseaux qui plus tard

permettraient de si impunément les cueillir.

C'est aussi pour le regard humain qu'avait été composée toute la série

de ces merveilleux petits oiseaux, les «paradisidés», resplendissants de

coloris métalliques, surchargés plutôt trop, avec une profusion presque

barbare, de gorgerins changeants, de parachutes, de queues et

d'aigrettes démesurées; mais étourdiment on ne leur avait donné pour

défense que la rapidité de leurs ailes,--sans prévoir le fusil qui

viendrait plus tard les exterminer en masse, pour satisfaire le besoin

de parure des élégantes modernes, qui se complaisent à avoir la tête

hérissée de leurs pauvres petites dépouilles innocentes...

Notre humanité, si incomplètement devinée par son Créateur,--ou du moins

par son créateur supposé, qui n'est peut-être responsable que de sa

forme animale,--voit son évolution s'accélérer aujourd'hui trop

furieusement, comme s'accélèrent toutes les longues chutes dans les

abîmes. Il y a quelque deux cent mille années qu'elle a surgi tout à

coup, nous ne saurons jamais pourquoi, à la surface de cette poussière

cosmique, la Terre, qui aurait si bien pu demeurer déserte et ne pas

promener dans l'espace tant d'âmes désespérées et de corps sanglants.

Énigme de plus, elle est apparue sans doute sous un aspect déjà

parfaitement humain, car on n'a jamais trouvé, quoi que l'on en ait

prétendu, sa filiation tant cherchée... Après avoir indéfiniment végété

dans les cavernes, elle a connu une apogée presque subite lors de ce

merveilleux élan de foi qui a duré quelques millénaires, mais qui

s'épuise et qui, faute de sève et de jeunesse, ne se reproduira jamais;

à cette envolée, nous devons les vieux temples de l'Egypte et de

l'Inde, les jardins de l'Hellade, où se promenaient, en devisant de

nouveautés sublimes, d'incomparables péripatéticiens, et enfin les

catacombes de Rome, et puis nos profondes cathédrales avec leur pénombre

tout imprégnée de confiantes prières. Mais, c'est déjà dans le passé

tout cela, et ne semble-t-il pas que la suppression de cette même

humanité ou tout au moins son départ pour _ailleurs_ soit désirable et

peut-être même proche, puisque la voici déséquilibrée par la

Connaissance et prise d'un vertige qui ne se guérira plus! Aujourd'hui,

au lieu des lointains mais radieux espoirs, nous avons les convoitises

immédiates, l'alcool et la détresse. Au lieu des hautes basiliques,

magnifiquement édifiées par des artistes inspirés, nous avons le honteux

et imbécile obus allemand, qui passe au travers, et les gerbes d'écume

des explosions sous-marines et le cauchemar de ces grandes caricatures

d'oiseaux en acier qui, au-dessus de nos têtes, promènent la mort. Un

vent de laideur et de crime souffle en tempête sur le monde...

C'est du reste de notre Europe qu'est venu tout le mal. Et pourtant

avons-nous été assez fiers de notre _progrès_! Ces Hindous

contemplatifs, tous ces peuples d'Orient qui nous dépassaient dans

l'intuition des choses métaphysiques, même dans la poésie, dans le rêve,

les avons-nous toisés d'assez haut, parce qu'ils avaient le bonheur

d'être un peu des arriérés de la science positive et ignoraient le

tournoiement désordonné des soleils, ainsi que les secrets de la chimie,

la composition de cette mélinite ou de cette cheddite qui nous fauchent

aujourd'hui par milliers. Et, pour achever la confusion de notre

orgueil, en plein milieu de notre Europe, une race non perfectible a

pullulé plus vite que les autres, cette race de Germanie qui déjà, au

temps de Varus, emplissait de dégoût les Romains par _son incroyable

mélange de férocité et de mensonge_; tout lui est bon pour tuer, à cette

race de rebut, non seulement les obus énormes et les balles pointues;

mais encore les toxiques, les microbes et les virus; il semble qu'elle

ait reçu, de la part de cet élément de la Trinité hindoue qui fut

dénommé Shiva, prince de la Mort, la mission spéciale d'exterminer; le

rôle où elle se complait rappelle celui de ces poissons voraces qui se

réunissent par myriades et passent leur vie à manger les autres. Et,

même quand nous aurons vaincu sa force homicide, elle demeurera

parfaitement destructive de tout calme et de toute beauté, en

développant à outrance son Industrie qui est la négation de l'Art, en

propageant partout l'Usine qui est l'étiolement physique de l'homme et

l'exploitation des pauvres ouvriers en troupeaux. Ils s'en vont, hélas!

les petits métiers d'autrefois, où chacun, loin des hauts fourneaux

meurtriers, exerçait librement son habileté personnelle et son

artistique fantaisie; ils s'en vont et bientôt l'Orient même ne les

connaîtra plus... Cher Orient, qui demain aura cessé d'exister et qui

était pourtant le dernier refuge de ceux qui souhaitent encore vivre

dans le silence, la méditation, peut-être la prière, sans entendre les

sifflets des machines, les résonances des ferrailles, ni les discours

subversifs et ineptes, arrosés d'alcool. Et le calme, hélas! nous sera

refusé de plus en plus, à nous et à notre descendance, pendant ces

temps, très comptés sans doute, qui restent encore à nos races humaines

pour vivre et se reproduire, au milieu du déchaînement de tous les

explosifs. La Science perfide nous a conduits au plus terrible tournant

de nos destinées. Tout ce qui avait duré avec nous depuis quelques

siècles, tout ce qui nous semblait solide pour nous y appuyer, chancelle

brusquement par la base, se désagrège ou change. Et l'enseignement

matérialiste jette dans nos âmes le désarroi mortel à quoi nous devons

ces milliers de fous et cette croissante criminalité de l'enfance, signe

que la fin est proche... Ce que je viens de dire, je n'ai bien entendu

aucune prétention que ce soit un peu nouveau; rien, je l'accorde, n'est

plus pitoyablement ressassé. Du reste, tout est ressassé sur la terre.

Si j'ai essayé de répéter tout cela à ma façon pour le faire peut-être

mieux entendre de mes frères intellectuels, simples comme moi, et pour

en aviver chez eux l'épouvante, c'est dans le but de leur communiquer,

après, des réflexions--oh! bien simplistes et à notre portée--mais qui

pourront peut-être leur procurer, ainsi qu'à moi-même, quelque

apaisement...

(Simple, oui, je ne suis qu'un simple, que des engrenages ont emporté,

et qui a manqué sa vie; je n'étais pas né pour m'éparpiller sur toute la

terre, m'asseoir au foyer de tous les peuples, me prosterner dans les

mosquées de l'Islam, mais pour rester, plus ignorant encore que je ne

suis, dans ma province natale, dans mon île d'Oléron, dans la vieille

demeure au porche badigeonné de chaux blanche, près du petit temple

huguenot où j'ai prié, enfant, avec une telle ferveur,--très humble

petit temple que, du fond des lointains de l'Afrique ou de l'Asie, j'ai

plus d'une fois revu en rêve, dans la rue d'un village désuet, à côté de

certain mur de jardin que dépasse la verdure sombre de grands

oliviers...)

Ce que je voudrais leur dire, à mes frères inconnus, c'est que, plus le

vertige et le chancellement nous entourent et nous affolent, plus il

faudrait s'efforcer d'établir au contraire dans nos âmes la paix et la

stabilité. Ce conseil, oh! tout le monde aurait su le donner, je suis le

premier à le reconnaître; mais personne, plus que moi jadis, n'a douté

qu'il fût possible de le suivre. Cependant, je m'y raillie de plus en

plus aujourd'hui; plus que jamais, je crois que la paix intime peut à la

rigueur se retrouver, non pas seulement par résignation détachée, mais

aussi, qui sait, par espoir d'autre chose, pour ailleurs, pour plus

tard...

Je reparlerai d'abord de cet effroyable soleil qui nous entraîne à sa

suite dans des régions sans cesse nouvelles de l'infini noir, et dont la

force attractive se tient toujours prête à faire dévier notre pauvre

planète de son ellipse frénétique, à la happer comme une négligeable

poussière, dès que faiblirait la vitesse qui la sauve, pour l'anéantir

dans ses continuels cyclones de feu. Ce soleil, qu'il soit, je le veux

bien, devant l'évidence il faut se résigner à l'accepter, qu'il soit le

réservoir de toute la matière première de ce monde matériel qui nous

entoure, même des fraîches fleurs et des yeux candides de nos enfants,

jusque-là, je m'incline. Mais, quant à admettre que, dans la brutale

fournaise, soit aussi contenue toute la réserve de ce qui parfois dans

nos âmes atteint au sublime,--l'abnégation, le sacrifice, l'amour, la

charité,--non tout de même; devant cette hypothèse matérialiste, le bon

sens se cabre.

Tout cela, qui donc l'a soufflé, à doses inégales, dans nos petites

enveloppes d'un jour? On hésite même à admettre que ce soit Celui qui a

créé si péniblement le monde visible et matériel au milieu de quoi notre

vie se consume à se débattre: car Celui-là, j'oserai presque dire que,

sous certains rapports, nous l'avons dépassé, puisque nous voici

capables de le juger, de constater les erreurs de ses premiers essais et

la puérilité de ses petites ruses inutiles. Non, tout cela, qui nous

illumine de quelques rayons enchantés, dans notre affreuse nuit, tout

cela nous est venu, nous ne saurons jamais d'où, mais assurément

d'ailleurs, de plus loin et de plus haut...

Et voici un autre raisonnement, pour le moins aussi simpliste, et plus

facile encore à battre en brèche, parce qu'il a une vague prétention de

s'appuyer sur quelque chose comme une donnée précise;--et cependant il

me semble qu'il rassure. La science, il est depuis longtemps entendu,

n'est-ce pas, qu'elle n'explique et n'expliquera jamais rien du tout,

si ce n'est les bagatelles du seuil; plus elle marche, plus elle

pénètre, et plus elle développe en avant de notre route les champs déjà

démesurés de l'inconcevable, plus elle nous apporte l'effroi, le vertige

et l'horreur. Toutefois, dans les troublantes officines de ses

investigations que nous appelons laboratoires, elle vient de faire une

découverte qui n'a pas eu, semble-t-il, le retentissement mondial

qu'elle mérite, mais d'où l'on peut déduire quelque espoir. Naguère

encore on disait: la matière est divisible à l'infini.--Eh bien! il ne

paraît plus que ce soit vrai pour la _matière organique_. On disait: aux

yeux de la Nature, il n'y a pas des choses grandes et des choses

petites; l'oeuvre créatrice peut s'exercer jusqu'à l'infini, dans le

petit comme dans le gigantesque, car les microscopes, à mesure

qu'augmente leur grossissement, nous montrent toujours, toujours des

organismes aussi compliqués chez de plus infimes microbes (qui sont,

bien entendu, férocement armés pour en tuer d'autres), et, plus le

grossissement augmentera, plus il nous en montrera encore, sans limite

qui puisse être atteinte. Eh bien! ce n'était pas vrai: un moment

arrive, un moment plein de révélations insondables, un moment très

solennel, _où il n'y a plus rien_. En effet, on a découvert que si,

entre deux surfaces absolument, mathématiquement planes et polies, on

comprime, à l'excès, du plasma, il n'y reste plus ensuite aucun germe

pouvant encore donner de la vie, même élémentaire, tout y est mort par

écrasement, mort pour être devenu _trop petit_; il y a donc, dans la

petitesse, une limite que la Nature créatrice ne peut plus franchir, et

au-dessous de quoi tout son pouvoir, que l'on supposait souverain et

innombrable, est en défaut.

Alors, si nous prenons pour exemple ces demi-êtres si spéciaux, déjà

tout juste appréciables au microscope, dont la communion, au dire de la

science, suffit à assurer la continuité des races, et en particulier de

la race humaine, il faudrait, bien entendu, avec la thèse purement

matérialiste, que chacun de ces atomes-là contint, en plus des germes de

toutes les hérédités physiques avec leurs plus menus détails, ceux

encore de toutes les hérédités morales, le caractère, l'intelligence,

le génie, la tendre pitié. Or, _matériellement_, il n'y a pas place en

eux pour la millième partie de tout cela,--à moins de tomber à des

dimensions bien au-dessous de celle que la Nature exige pour en tirer

quoi que ce soit. Il est donc à tout prix nécessaire que ces atomes, qui

incontestablement reproduiront tout un monde de vices ou de

transcendantes qualités, aient été traversés, imprégnés, ennoblis

pourrait-on dire, par un rayon échappant à toute mesure de poids ou de

grandeur, autrement dit par un rayon _immatériel_...

L'immatériel! Voici donc à quelle conclusion de portée incalculable me

semblerait conduire cette expérience de l'écrasement, qui fut peut-être

fortuite et passa presque inaperçue. Et, du moment que l'immatériel

commence de s'indiquer à notre raison, tout s'éclaire, tous les espoirs

deviennent possibles; la terreur diminue ainsi que le vertige.

Affranchis, si peu que ce soit, des accablantes forces physiques,

délivrés du temps, des dimensions et de l'espace, nous avons moins peur

des infinis vides, et de l'énormité des soleils, et de la vitesse de

leur éternelle chute.

Et, en attendant d'en savoir davantage, nous supportons déjà mieux,

n'est-ce pas? cette fièvre brûlante qui sévit, de nos jours, avec délire

et rage de tuerie, sur notre petite planète à bout de souffle.

Oh! certes, elles sont trop aisément attaquables, ces frêles

conclusions, sans doute plus intuitives que déduites. Mais on

m'accordera que celles du matérialisme exclusif, outre qu'elles nous

poussent tout droit au suicide et au crime, ne tiennent pas davantage.

Puisque nous avons maintenant acquis l'absolue certitude de ne jamais

rien comprendre et de nous heurter de plus en plus au Terrible et à

l'Absurde, dressés devant nous dans les ténèbres, j'incline plutôt à me

rapprocher de ceux qui font confiance aveugle à nos grands ancêtres

illuminés; ces fondateurs de nos religions, étant moins desséchés que

nous par la science et les vaines agitations modernes, restaient

beaucoup plus aptes à entrevoir directement le Divin. Qu'importe après

tout que des adeptes d'autrefois, ameutés autour d'eux comme autour de

sauveurs, aient trop encombré, de dogmes puérilement précis et d'images

orientales, leurs révélations premières; passons au travers de tous ces

apports qui rappetissent et qui éteignent; passons avec respect, mais

passons, pour ne nous arrêter qu'à l'Espérance, qui nous attend

peut-être encore derrière ces rideaux de vénérables nuages...

Ce n'est pas nouveau non plus, c'est au contraire connu et banal au

possible, cette tentative de repli vers des espoirs anciens, après que

l'on a constaté que partout ailleurs il n'y a que plus d'illogisme

encore. Cependant j'ai tenu, avant de rentrer dans le silence de dessous

terre, pour un temps que j'ignore, sinon pour l'éternité, j'ai tenu à en

parler à ceux que je regarde comme mes vrais frères, à ceux qui, avec

une anxieuse confiance, suivent l'évolution de mon entendement

personnel, et vis-à-vis de qui je me sens charge d'âme.

* * * * *

Mais, hélas! j'ai dit cela très mal, avec incohérence, et surtout

beaucoup trop en hâte, entre deux séjours aux armées du front...

P. L.

* * * * *

FRAGMENTS

D'UN

JOURNAL INTIME

I.--Visions des soirées très chaudes de l'été.

Juillet 1914.

A différentes époques de ma vie, espacées les unes des autres tantôt par

des mois, tantôt par des années, j'ai eu des visions on ne peut plus

diverses, mais toujours unies entre elles par cette sorte de lien

inexplicable d'être filles des plus chauds et limpides crépuscules

d'été, de n'apparaître que les soirs où la Terre s'endort d'une torpeur

spéciale après s'être, dans le jour, pâmée sous l'ardent soleil, et de

choisir ces heures où l'imprécision nocturne commence de tout

envelopper, tandis qu'au ciel du couchant persistent ces bandes

nuancées de rouge et d'orangé qui ressemblent aux reflets d'un

incendie.

Le mot de vision convient mal, mais les langues humaines n'en ont pas

d'autres pour mieux nommer ces choses fantomatiques, plutôt imaginées

que vues. Soudainement, avec une commotion qui doit venir du _Grand

Mystère d'en dessous_, on se dit: Si pourtant je voyais _apparaître ça_,

dans tel coin d'ombre... et on se le dit avec une si particulière

intensité que, pendant un instant insaisissable, on voit _ça_, esquissé

à la place même où on redoutait de le voir.

De ces visions-là, quelques-unes m'ont très longtemps inquiété en

souvenir, et en voici une de ma prime jeunesse, de mes quatorze ans, qui

me poursuit encore. J'étais allé passer un de mes jeudis de collégien

chez des amis de mes aïeules, un ménage d'octogénaires qui s'était

retiré dans une maison de campagne isolée, à deux ou trois kilomètres de

ma ville natale. Je les visitais rarement, parce que leur petit domaine

était triste, triste, dans une désuétude sans grâce, et ce soir-là je

les quittai aussitôt après dîner, ayant reçu la consigne d'être rentré

en ville avant la nuit close; je ne comprends d'ailleurs pas comment,

dans ma famille où l'on me veillait beaucoup trop comme un petit objet

précieux, on avait pu admettre l'idée de ce retour, seul, au crépuscule.

La route traversait d'abord un bois de chênes, nommé le bois de

Plantemort, parce que jadis, aux siècles passés, on y faisait,

paraît-il, de très mauvaises rencontres. Je m'y engageai du reste sans

la plus légère appréhension. C'était une soirée de juillet lumineuse et

ardente, succédant à une journée torride; les étés d'aujourd'hui me

semblent avoir perdu cette splendeur, que je n'ai plus retrouvée qu'aux

colonies. Tout le couchant était tendu d'une bande de feu rouge, qui par

le haut se dégradait doucement à la manière des arcs-en-ciel, se fondait

en un jaune d'or éclatant et puis en un vert merveilleux. On était grisé

par l'odeur des chèvrefeuilles et de mille plantes surchauffées, et dans

l'air montait en crescendo le concert frémissant des tout petits

chanteurs de l'herbe.

A une cinquantaine de mètres en avant de moi, un sentier de dessous

bois venait déboucher dans le grand chemin que je suivais... Et soudain,

sous l'empire de quelque chose, ou de quelqu'un qui n'était pas

moi-même, à ce coin de sentier, j'imaginai un personnage tout à fait

imprévu, qui aussitôt se dessina, créé sans doute à mon appel... Son

corps sans épaules était comme une sorte de bâton habillé, drapé dans

une robe à traîne de couleur neutre. Il avait un peu plus que la taille

humaine. Sa tête, énorme et tout en largeur, avec les gros yeux rejetés

aux deux bouts, se tenait penchée, me regardant venir d'un air engageant

et enjoué, mais fort suspect; c'était, démesurément agrandie, une figure

comme en ont les libellules, ou plutôt ces longs insectes étranges qu'on

appelle des mantes religieuses. Cela m'attendait, cela souriait, et cela

semblait dire: «Je ne me montre pas d'habitude, je réside dans mes

cachettes au fond des bois, mais je viens de sortir, comme ça au

crépuscule, pour ne pas manquer l'occasion de te voir passer».

Une demi-seconde à peine,--et puis, plus rien. Quand j'arrivai devant

cette entrée de sentier sous les chênes, cela n'y était plus, il va

sans dire; mais tout de même, je ne continuai ma route qu'en me

retournant de temps à autre pour regarder derrière moi.

* * * * *

Dans le vieux jardin de la Limoise, les soirs de ces magnifiques étés

d'autrefois, plusieurs visions aussi furtives avaient précédé celle-là,

vers ma huitième ou dixième année, mais en laissant de moins durables

empreintes. Elles apparaissaient surtout quand on restait assis en

silence, au crépuscule, sous certain berceau que des jasmins couvraient

de mille petits bouquets de fleurs blanches, en saturant l'air de

parfum. C'était à l'heure où les premières étoiles s'allumaient dans le

ciel ardent, encore d'un rouge de braise, l'heure où l'on commençait,

d'une façon plus particulière, à sentir l'enveloppement de ces bois de

chênes âgés de plusieurs siècles, qui s'avançaient très près des murs

bas et presque croulants de vétusté. On venait d'entendre, dans le

lointain de l'air immobile et chaud, le tintement un peu fêlé, doux

quand même et pour moi inoubliable, de l'Angélus, sonné au clocher

roman du village d'Échillais. Alors, tout au fond du jardin, tout au

bout de ces allées droites à la mode ancienne, bordées de buis ou de

lavande, passait parfois, très estompé d'imprécision crépusculaire, un

bonhomme en redingote noire (comme celle de mon professeur de latin),

avec une figure de chauve-souris et de grandes oreilles dressées. Et il

m'appelait de la main, par un petit geste discret et confidentiel...

Presque toujours, ces visions-là essaient d'appeler, en prenant un air

aimable et légèrement espiègle, mais qui ne vous donne quand même aucune

envie de venir.

* * * * *

Je franchis maintenant beaucoup d'années, pendant lesquelles rien de

frappant ne m'apparut, pour en venir à un été dont je ne sais plus

exactement la date, mais qui devait être tout à la fin du siècle

dernier. Au fond du grand jardin d'une maison de faubourg, j'étais

assis, au beau crépuscule, en compagnie de trois tout petits garçons,

d'un an, trois ans et cinq ans. Leur mère, qui était aussi là, tenait

sur ses genoux le plus petit, qui ne voulait pas dormir et gardait

obstinément ouverts ses yeux de jolie poupée. Aucun bruit ne nous venait

de la ville toute proche et, depuis un instant, nous parlions à peine.

Ce soir-là, c'était l'odeur grisante des clématites qui dominait dans

l'air; elles couvraient, comme d'une épaisse neige blanche, déjà un peu

noyée d'ombre, le toit d'une vieille petite cabane rustique, presque

maisonnette à lapins, dont la fenêtre ouverte, non loin de nous,

laissait paraître l'intérieur tout noir.

Pauvre petit, aux larges yeux de poupée, qui ne fit qu'une si courte

visite aux choses de ce monde! Je l'ai à peine connu la durée d'une

saison, car il était né pendant un de mes voyages aux Indes et il fut

emporté par une épidémie infantile pendant que j'étais en Chine. Pauvre

tout petit, qui regardait fixement, comme hypnotisé, le dedans obscur de

la cabane aux clématites! Jamais encore je n'avais tant remarqué son

_expression_, et c'est toujours son image de cette fois-là que je

retrouve en souvenir, quand je repense à lui. Voyait-il quelque chose,

ou bien rien? Pensait-il déjà quelque chose, ou bien rien? Qui dira

jamais ce qui s'éveille ou ne s'éveille pas dans ces mystérieuses

petites ébauches de têtes humaines? L'un des deux autres,--celui de

trois ans, tout chevelu de boucles blondes,--qui avait suivi son regard

attentif, s'effara tout à coup devant la minuscule fenêtre: «Il y a une

figure là!» dit-il. Et il répéta plus fort, d'une voix changée par la

frayeur, en se jetant contre sa mère: «Si! Il y a une figure. Je te dis

qu'il y a une figure!» Machinalement, je regardai aussi. Alors la figure

m'apparut soudain, ridée, édentée, cadavérique, vieille femme aux longs

cheveux ébouriffés, et, avant de s'effacer, elle prit le temps de

cligner de l'oeil, pour me faire signe de venir.

Bien entendu, je n'eus même pas l'idée d'entrer dans la cabane pour

vérifier, étant d'avance parfaitement sûr de n'y trouver personne. Mais

il fallut vite emmener l'enfant, qui avait trop peur pour rester là. Et

combien j'aurais été curieux de savoir s'il s'était cru appelé, lui

aussi! Cependant je n'osai pas le lui demander, par crainte de préciser

et d'agrandir son épouvante.

Et maintenant voici la dernière de la série macabre, une vision qui

diffère très peu des précédentes, si peu que je vais tomber dans des

redites en cherchant il la fixer ici; elle a cependant de particulier

qu'elle dégage une tristesse absolument indicible et inexplicable,

tristesse dont je retrouve la trace dès que je me remets à y songer.

La vision, pour m'apparaître entre chien et loup, avait choisi une

soirée ou j'étais seul dans ma chambre et seul dans ma maison familiale.

Cela se passait sur la fin d'un dimanche de juillet, par un très chaud

crépuscule. Fenêtres grandes ouvertes, j'écrivais je ne sais quelles

lettres, me hâtant parce que je n'y voyais plus,--et ne voulais pas

allumer de lumière par crainte d'appeler les moustiques.

Le dimanche ne manque jamais d'apporter, sur ma maison vide, une

aggravation de nostalgique silence, parce que c'est un usage établi de

laisser ce jour-là tous les domestiques se promener, et l'on reste sous

la garde d'une vieille femme qui se tient en bas, pas trop rassurée

d'ailleurs quand la nuit tombe, et n'ayant d'autre mission que de

veiller la porte de la rue, pour le cas très improbable où quelqu'un

viendrait sonner. Il faut dire aussi, pour l'intelligence de cette

puérile petite histoire, que je me suis choisi une chambre tout au fond

de la maison, afin d'avoir plus de silence encore; elle donne sur une

cour intérieure, au bout de laquelle est le pavillon de mon fils, et on

est là comme dans une chartreuse, isolé même de la tranquille vie

ambiante. Pour me tenir compagnie, pendant que j'écrivais mes lettres,

longtemps j'avais eu la musique éperdue des martinets en tourbillon dans

le ciel d'or, et puis ils étaient allés se coucher, cédant la place aux

chauves-souris dont ma maison a toujours été hantée, et qui sont, comme

on sait, de rapides petites bêtes en velours, fendant l'air sans jamais

le plus léger bruit d'ailes.

Décidément je n'y voyais plus, et je restais là indécis, sentant une

tristesse de solitude descendre sur mes épaules et m'envelopper comme un

manteau. Avec un sentiment presque pénible, à mesure que le jour

baissait, je songeais à tout ce qui _me séparait de la rue_,--une morne

petite rue de province pourtant, et désertée sans doute à cette heure

pour l'habituelle promenade du dimanche soir, mais tout de même une rue,

_où d'autres gens existaient_, où se concentrait le peu de vie

d'alentour. J'en étais vraiment loin, séparé par tant d'appartements

inhabités et remplis de trop de souvenirs de chères mortes, enfilade de

salons vides, chambres vides, chambres où personne n'avait plus couché

depuis que des aïeules en étaient parties pour le cimetière. Oh! la

lugubre chose, quand on s'y appesantit, d'avoir été _le plus jeune_ et

de rester le dernier de tout un groupe d'êtres qui vous avaient chéri

pendant vos premières années... Et puis, ce jour-là, une sourde

angoisse, que l'on osait à peine s'avouer à soi-même, oppressait toutes

les âmes françaises. Des paroles ambiguës étaient arrivées de Berlin,

l'officine des grandes fourberies, où plus que jamais semblaient se

tramer d'abominables complots. Évidemment on se disait: Non, ce n'est

pas possible; la guerre est devenue infaisable à force d'horreur; aucun

homme au monde, fût-ce même leur Kaiser sinistre, n'oserait déchaîner

cela. C'est égal, on traversait une fois de plus une période anxieuse,

du fait de l'homme d'Agadir. Et la possibilité d'une telle chose, qui

bouleverserait de fond en comble l'humanité, rendait plus profondes mes

pensées, avivait pour moi davantage le regret de ces passés relativement

calmes et doux, qui imprégnaient encore de leur souvenir la vieille

maison.

J'allai m'accouder à ma fenêtre, et là un souffle très chaud du vent

d'été m'apporta une odeur exquise, envoyée par certain chèvrefeuille que

j'ai toute ma vie connu. Je regardais, en face de moi, le pavillon qui

est la demeure de mon fils... Tiens! pourquoi les fenêtres de sa chambre

à coucher,--au deuxième étage, au niveau de la mienne,--restaient-elles

grandes ouvertes, puisqu'il était en voyage? Quelque oubli des

domestiques sans doute; mais cela n'apportait aucune gaieté, au

contraire, car, à cette heure bientôt nocturne, l'intérieur de la

chambre naturellement était tout noir.

Avec une persistance involontaire, je me rappelai à nouveau toutes ces

autres chambres vides, derrière moi, déjà plongées dans la vraie nuit,

tandis qu'en avant j'avais ces cours, ces petits jardins, ces petits

murs bas aux pierres grises et moussues, tout cela antérieur à mon

existence, et si familier à mes premières années. Beaucoup de roses,

certes, beaucoup de fleurs partout, et de plantes grimpantes, mais plus

personne de vivant nulle part...

Le chèvrefeuille continuait d'embaumer, mais la tristesse d'être seul,

dans cette chère maison jadis si doucement peuplée, m'accablait par

trop... Et c'est alors que, sans crier gare, instantanément, là-bas,

dans le cadre d'une fenêtre de la chambre de mon fils, se dessina un

personnage tout à fait indésirable... Un grand vieux, trop grand, trop

chevelu, voûté, horrible, un sourire équivoque découvrant ses dents trop

longues... Il se tenait un peu en retrait dans l'ombre, comme n'osant

pas affronter ce qui restait de lumière dehors...

Sous mon premier regard, il s'évanouit bien entendu comme une fumée;

mais il avait eu le temps de m'appeler du doigt, de me faire signe:

«Viens donc! Mais viens donc un peu me trouver!»

II.--Le chant du départ.

Le matin du 2 août 1914.

Oui, jusqu'à hier, jusqu'à la dernière minute, on continuait de se le

dire: ce n'est pas possible, aucun homme au monde, fût-ce leur Kaiser,

n'oserait plus déchaîner l'horreur sans nom d'une guerre moderne; ce

n'est pas possible, donc _cela ne sera pas_...

Et il a osé, lui, et _cela est_! Chez ces lugubres atrophies-là, des

hérédités de despotisme sans frein ont tellement détruit tout sentiment

de fraternité humaine, qu'ils n'hésitent plus devant un ou deux millions

de morts, à jouer sur un coup de dés...

Ce matin, à mon réveil, quelqu'un, avec une brusquerie tragique, est

venu me dire: «Ça y est!... Ils ont violé le Luxembourg!» La nouvelle a

mis un peu de temps à me pénétrer jusqu'au fond de l'âme, en bousculant

toutes les autres conceptions sur son passage... Et maintenant, on vit

dans une sorte d'effervescence contenue et silencieuse; on a la

mentalité de gens qui seraient avertis d'un cataclysme cosmique, d'une

fin de monde, et on l'attend comme une chose inéluctable et immédiate,

qui va tout à l'heure éclater aussi sûrement qu'une bombe déjà allumée,

tandis que rien encore n'a troublé l'ordre ni le calme ambiants.

Le calme, je crois qu'il n'avait jamais été si absolu que ce matin, sur

ma petite ville de province toute blanche au soleil d'août. Par mes

fenêtres, ouvertes sur les cours enguirlandées de verdure, aucun bruit

ne m'arrive, que le chant des hirondelles, qui délirent de joie parce

qu'il fait radieusement beau. Et cependant, ici comme partout ailleurs,

d'un bout à l'autre de notre France, il doit y avoir affairement,

angoisse et fièvre, dans toutes les maisons, dans toutes les casernes,

dans tous les arsenaux. Dans toutes les âmes françaises, un grand

tumulte doit bouillonner comme dans la mienne... Alors, c'est si

déconcertant, cette tranquillité persistante des choses d'alentour, et

ces chants joyeux des petits oiseaux de mes murailles...

L'après-midi du 2 août.

Mon fils est rentré, à l'appel de la dépêche que je lui avais lancée la

veille, prévoyant, sinon la guerre, du moins la mobilisation générale.

Pour seulement quelques heures, il est revenu habiter son petit logis,

là-bas, en face de ma chambre,--ce pavillon où m'était apparu un soir le

futile et ridicule fantôme, mais qui est aujourd'hui si inondé

d'incisive lumière. Je le vois passer et repasser devant sa fenêtre,

occupé à faire préparer ses tenues de soldat qui dormaient depuis

quelques mois, depuis qu'il avait fini son service d'artilleur. Il

partira demain pour rejoindre son corps, et puis s'en aller à la plus

effroyable des guerres. Je sais cela et je l'admets maintenant avec une

soumission stupéfiante; vraiment, les premières minutes de trouble et de

révolte une fois passées, on est comme anesthésié devant le fait

accompli, on ne se reconnaît plus soi-même.

Les tenues militaires! Dans la lingerie de la maison, les miennes aussi

viennent d'être dépliées et prennent le soleil. Je suis allé les

revoir, épaulettes, ceinturon, sabre, dorures encore fraîches et

éclatantes, que j'ai saluées avec une émotion de fête. Quel prestige,

quel magique pouvoir ils gardent encore, ces harnais qui brillent, et

qui sont, en somme, un legs des temps plus primitifs où l'on se paraît

naïvement pour les batailles!

Demain, quand je devrai me remettre en uniforme, sans doute par une

journée brûlante comme aujourd'hui, ce sera la tenue coloniale en blanc

qu'il me faudra prendre, la tenue, du reste, que j'aimais le plus, celle

qui était le plus mêlée aux souvenirs de ma jeunesse errante, celle à

qui j'avais dit adieu avec la plus intime tristesse. Je croyais si bien

les avoir ensevelies pour jamais, ces vestes de toile,--fabriquées

là-bas par les Chinois de la rue Catinat, à Saïgon, comme en ont tous

les officiers de marine,--ces inusables vestes de toile qui avaient tant

connu le soleil des tropiques, et auxquelles je tenais comme à des

fétiches. Il semblait que rien n'aurait plus le pouvoir de me les

rendre, et cependant voilà, elles sont prêtes, elles aussi, bien

blanches, repassées de frais, et ornées comme jadis de leurs insignes

en dorures toutes neuves. Enfantillage, certes, je le reconnais, mais

quelle réalisation inespérée d'un rêve, quelle joie et quel

rajeunissement de revêtir cela demain, et, ainsi transformé, de me

diriger, par les petites rues, éblouissantes sous la lumière du matin

d'août, vers notre vieille Préfecture, pour me présenter à l'amiral,

comme autrefois au moment de mes grands départs pour la mer! C'est tout

un cher passé qui renaîtra, quand je le croyais aboli sans retour...

Elle sera bien peu maritime, cette guerre, probablement; mais

puisse-t-elle l'être assez pour que mon tour vienne d'être appelé à

servir à bord. Oh! revivre de cette vie qui fut la mienne pendant mes

belles années, en revivre peu de temps, sans doute, car les tueries vont

marcher effroyablement vite, mais en revivre quelques mois, et, qui

sait, trouver peut-être la seule mort qui ne soit pas lugubre et ne

fasse pas peur!...

Cette suprême journée d'attente, on voudrait l'employer à des choses

graves ou seulement rationnelles, comme par exemple ranger des papiers,

ou passer en revue de chers objets de souvenir en leur disant un

éventuel adieu, ou plutôt écrire des recommandations, des lettres

sérieuses... Mais non, à côté de la grande tourmente qui s'approche,

tout paraît également vain, petit, négligeable, et l'esprit ne s'arrête

aujourd'hui qu'à des futilités. Même avec mon fils, il me semble que je

n'ai rien à dire, rien qui soit digne de rompre notre méditatif silence,

et d'ailleurs rien qu'il ne sente et ne sache déjà comme moi. Et les

heures se traînent, longues, tranquilles, vides. Comme toutes les

après-midi d'été, à cause du soleil, j'ai fermé les persiennes de ma

chambre et aucun bruit ne m'arrive de la petite ville endormie;

j'entends seulement bourdonner les abeilles qui, suivant leur habitude,

sont entrées chez moi. Et, à la fin, cet excès de calme dans les entours

est pénible, il cadre mal, il déroute et il oppresse; on aimerait mieux

de l'agitation, des cris, des fusillades.

Donc, demain, redevenir militaire! Autrement dit, faire abstraction de

sa personnalité, redevenir un rouage obéissant, en même temps qu'un

rouage aveuglément obéi. Et aujourd'hui déjà on n'est plus soi-même, on

n'est plus un _être séparé_, on n'est plus _l'être distinct des autres_

que l'on était hier, on est une partie de ce grand tout qui s'appelle la

France. On se sent porté à tous les sacrifices, on s'imagine être

capable de tous les héroïsmes. Et peu à peu on commence de respirer avec

une sorte d'ivresse ce vent d'aventure qui se lève...

Le soir du 2 août.

Sur la fin de cette journée d'engourdissement torride, le ciel devient

noir, le tonnerre gronde, et on croirait le prélude des grandes

canonnades. De larges gouttes d'eau tombent, et puis hésitent,

s'arrêtent comme si les nuages tenaient conseil, perplexes eux aussi, et

troublés.

Vers 8 heures, quand la nuit est tout à fait venue, je sors pour une

promenade avec mon fils, la dernière de longtemps sans doute, puisqu'il

doit demain matin quitter la maison au petit jour pour rejoindre son

corps.--Hélas! des milliers et des milliers d'autres _fils_, dans toutes

les villes et les villages de France, à ces mêmes heures de demain

matin, quitteront aussi le toit paternel pour aller à la rencontre des

Barbares. Oh! pauvres enfants de France, appelés à la

frontière,--happés, pourrait-on dire,--par le hideux Minotaure de

Berlin!

Quelques aspects du vertige mondial · 第 1 / 11 段