Tout à coup au détour de la Via Corva,

Il aperçoit dans l'ombre une femme inconnue;

Une morte étendue à terre toute nue,

Corps terrible aux regards de tous prostitué

Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué.

Alors il crie:--O ciel! un enfant! guerre affreuse!

Où donc s'arrêtera le gouffre qui se creuse?

Massacrer l'inconnu, l'enfant encor lointain!

Supprimer la promesse obscure du destin!

Mais on poussera donc l'horreur jusqu'au prodige!

Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je!

Mais c'est abominable, ô ciel! ciel éclatant!

Et les bêtes des bois n'en feraient pas autant!

Qu'on ait tort et raison des deux côtés, qu'on fasse

Au fond le mal, croyant bien faire à la surface,

Vous êtes des niais broyant des ignorants,

Cette justice-là, c'est bien, je vous la rends;

Je vous hais et vous plains. Mais quoi! quand l'empyrée

Attend du nouveau-né l'éclosion sacrée,

Quoi! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu'ils font,

Touchent avec leur main sanglante au ciel profond!

Ils interrompent l'ombre ébauchant son ouvrage!

Ils veulent en finir d'un coup, et, dans leur rage,

D'avoir bien fait justice et d'avoir bien vaincu,

Ils vont jusqu'à tuer ce qui n'a pas vécu!

Mais, bandits, laissez donc au moins venir l'aurore!

Brutes, vous châtiez ce qui n'est pas encore!

La femme que voilà morte sur le pavé,

Qui cachait dans son sein l'enfant inachevé,

L'avenir, l'écheveau des jours impénétrables,

Était de droit divin parmi vous, misérables,

Car la maternité, c'est la grande action;

Sachez qu'on doit avoir la même émotion

Devant Ève portant les races inconnues

Que devant l'astre immense entrevu dans les nues;

Sachez-le, meurtriers! les respects sont pareils

Pour la femme et le ciel, l'abîme des soleils

Étant continué par le ventre des mères.

Rois, le vrai c'est l'enfant; vous êtes des chimères.

Ah! maudits! Mais voyons, réfléchissez un peu.

Crime inouï! l'enfant arrive en un milieu

Ignoré, parmi nous; il sort des sphères vierges;

Il quitte les soleils remplacés par vos cierges;

Sa mère, qui le sent remuer, s'attendrit;

Il n'est pas encor l'homme, il est déjà l'esprit,

Il cherche à deviner sa nouvelle patrie;

Et, dans le bercement de cette rêverie

Où tout l'azur divin est vaguement mêlé,

Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoilé,

L'assassinat, au fond de ce flanc qu'on vénère,

Entre avec le fracas infâme du tonnerre,

Et se rue et s'abat, monstrueux ennemi,

Sur le pauvre doux être, ange encor endormi!

Qu'est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe

Ouverte par l'orfraie horrible à la colombe!

Ah! prêtres, qu'a domptés César, vous qu'à leurs plis

Toutes les actions des grands ont assouplis,

Vous qui leur amenez chez eux cette servante,

La prière, et mettez le Te Deum en vente,

Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant

Agenouillé, lavant les pavés teints de sang,

Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises,

Avez des tremblements dans vos mornes églises

Et sentez que la tombe est peut-être un cachot,

Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut,

Dans l'abîme du vrai sans fond, dans le mystère,

Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre

Sinistre, renvoyant l'innocence au ciel bleu,

Jette une petite âme épouvantée à Dieu!

VII

ENTRE LIONS ET ROIS

QUELQU'UN MET LE HOLA

Les grands lions ont dit aux rois épouvantables:

--Vous couchez dans des lits, vous buvez à des tables,

Nous couchons sur la pierre et buvons aux ruisseaux;

Vous faites en marchant le bruit des grandes eaux,

O rois, tant vous avez autour de vous d'armées.

Vos femelles, au bain, pour être parfumées,

Se laissent par l'eunuque infâme manier;

Les nôtres ont l'odeur féroce du charnier,

Et, comme leur caresse est féconde en blessures,

Nous leur rendons parfois leurs baisers en morsures,

Mais elles ont la fauve et sombre chasteté.

La nuit profonde a beau regarder de côté,

Elle a peur devant nous, et la terreur la gagne

Quand nous questionnons sur l'ombre la montagne;

Vous, elle vous méprise, et nous, elle nous craint.

Rois, vous croyez avoir le monde, humble et contraint;

Mais c'est nous qui l'avons. La forêt nous encense.

Rois, nous sommes la faim, la soif, et la puissance;

Pour manger les agneaux et pour manger les loups

Nos mâchoires font plus de besogne que vous;

Vous disparaîtriez, ô princes, que nos gueules

Sauraient bien dévorer les hommes toutes seules.

Chacun de nous au fond de sa caverne est roi;

Et nous tenons ce sceptre en nos pattes, l'effroi.

Rois, l'échevèlement que notre tête épaisse

Secoue en sa colère est de la même espèce

Que l'avalanche énorme et le torrent des monts.

Rois, vous régnez un peu parce que nous dormons;

Nos femmes font téter leurs petits sous leurs ventres;

Mais lorsqu'il nous plaira de sortir de nos antres,

Vous verrez. Le seigneur des forêts vous vaut tous.

Sachez que nous n'avons rien au-dessus de nous.

O rois, dans notre voix nous avons le tonnerre.

Le seigneur des forêts n'est pas un mercenaire

Qu'on leurre et qu'on désarme avec un sac d'argent;

Et nous nous coucherons sur vous en vous rongeant,

Comme vous vous couchez, maîtres, sur vos provinces.

C'est vous les faux bandits et c'est nous les vrais princes.

Vous, et vos légions, vous, et vos escadrons,

Quand nous y penserons et quand nous le voudrons,

O princes, nous ferons de cela des squelettes.

Lâches, vous frissonnez devant des amulettes;

Mais nous les seuls puissants, nous maîtres des sommets,

Nous rugissons toujours et ne prions jamais;

Car nous ne craignons rien. Puisqu'on nous a faits bêtes,

N'importe qui peut bien exister sur nos têtes

Sans que nous le sachions et que nous y songions.

Vous les rois, le ciel noir, plein de religions,

Vous voit, mains jointes, vils, prosternés dans la poudre;

Mais, tout rempli qu'il est de tempête et de foudre,

De rayons et d'éclairs, il ne sait pas si nous,

Qui sommes les lions, nous avons des genoux.--

Ainsi les fiers lions parlaient aux rois farouches.

Ce verbe monstrueux rugissait dans leurs bouches,

Et les bois demandaient aux monts: Qu'est-ce que c'est?

Soudain on entendit une voix qui disait:

--Vous êtes les lions, moi je suis Dieu. Crinières,

Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières.

Toutes vos griffes sont, devant mon doigt levé,

Ce qu'est sous une meule un grain de sénevé;

Je tolère les rois comme je vous tolère;

La grande patience et la grande colère,

C'est moi. J'ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans,

Tremblez, eux les mangeurs et vous les dévorants.

Sachez que je suis là. J'abaisse et j'humilie;

Je tiens, je tords, je courbe, et je lie et délie

La vague adriatique et le vent syrien;

Je suis celui qui prouve à tous qu'ils ne sont rien;

Je suis toute l'aurore et je suis toute l'ombre;

Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre,

Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions

D'astres aux firmaments et de poux aux lions.

VIII

DÉCADENCE DE ROME

AU LION D'ANDROCLÈS

La ville ressemblait à l'univers. C'était

Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait,

Que tout astre s'éclipse et que le monde change.

Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.

Où l'aigle avait plané, rampait le scorpion.

Trimalcion foulait les os de Scipion.

Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie;

Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie.

L'amour et le bonheur, tout était effrayant.

Lesbie, en se faisant coiffer, heureuse, ayant

Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,

Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses,

Lui piquait les seins nus de son épingle d'or.

Le mal à travers l'homme avait pris son essor;

Toutes les passions sortaient de leurs orbites.

Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.

Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.

La boue et l'or régnaient. Dans les cachots profonds

Les bourreaux s'accouplaient à des martyres mortes.

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,

Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois,

Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix;

Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,

Errait avec Délie, aux deux bords de la route,

Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours.

La gloire avait hanté Rome dans les grands jours,

Toute honte à présent était la bienvenue.

Messaline en riant se mettait toute nue,

Et sur le lit public, lascive, se couchait.

Épaphrodite avait un homme pour hochet

Et brisait en jouant les membres d'Épictète.

Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,

Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés

Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,

Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante

Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante.

Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants,

Effroyables, marchaient sur les petits enfants,

La vestale songeait dans sa chaise de marbre.

Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre,

Tombait du front pensif de la pâle beauté;

Le même éclair de meurtre et de férocité

Passait de l'œil du tigre au regard de la vierge.

Le monde était le bois, l'empire était l'auberge.

De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,

Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,

Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère.

César foulait aux pieds le hun, le goth, l'ibère;

Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,

Le soir était charogne à moins qu'il ne fût dieu.

Le porc Vitellius roulait aux gémonies.

Escalier des grandeurs et des ignominies,

Bagne effrayant des morts, pilori des néants,

Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants

Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,

Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux;

Ainsi que dans le cirque atroce et furieux

L'agonie était là, hurlant sur chaque marche.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche

Où croulait Rome entière; et, dans l'immense égout,

Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,

Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,

Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,

Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,

Le césar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier.

Le crime sombre était l'amant du vice infâme.

Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,

Au lieu d'Ève et d'Adam, si beaux, si purs tous deux,

Une hydre se traînait dans l'univers hideux;

L'homme était une tête et la femme était l'autre.

Rome était la truie énorme qui se vautre.

La créature humaine, importune au ciel bleu,

Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu;

Elle n'avait plus rien de sa forme première;

Son œil semblait vouloir foudroyer la lumière;

Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila,

Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là

Palpiter sous son ongle; et, pendre à ses mâchoires,

D'un côté les vertus et de l'autre les gloires.

Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.

L'âme du genre humain songeait à s'en aller;

Mais, avant de quitter à jamais notre monde,

Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,

Et cherchait une bête où se réfugier.

On entendait la tombe appeler et crier.

Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.

Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve

Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur

De l'antre que le soir emplit de sa rougeur,

Tu vins dans la cité toute pleine de crimes;

Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes;

Ton œil fit, sur ce monde horrible et châtié,

Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié;

Pensif, tu secouas ta crinière sur Rome;

Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme.

IX

L'ISLAM

L'AN NEUF DE L'HÉGIRE

Comme s'il pressentait que son heure était proche,

Grave, il ne faisait plus à personne un reproche;

Il marchait en rendant aux passants leur salut;

On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu'il eût

A peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire;

Il s'arrêtait parfois pour voir les chameaux boire,

Se souvenant du temps qu'il était chamelier.

Il songeait longuement devant le saint pilier;

Par moments, il faisait mettre une femme nue

Et la regardait, puis il contemplait la nue,

Et disait: La beauté sur terre, au ciel le jour.

Il semblait avoir vu l'éden, l'âge d'amour,

Les temps antérieurs, l'ère immémoriale.

Il avait le front haut, la joue impériale,

Le sourcil chauve, l'œil profond et diligent,

Le cou pareil au col d'une amphore d'argent,

L'air d'un Noé qui sait le secret du déluge.

Si des hommes venaient le consulter, ce juge

Laissait l'un affirmer, l'autre rire et nier,

Écoutait en silence et parlait le dernier.

Sa bouche était toujours en train d'une prière;

Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre;

Il s'occupait lui-même à traire ses brebis;

Il s'asseyait à terre et cousait ses habits.

Il jeûnait plus longtemps qu'autrui les jours de jeûne,

Quoiqu'il perdît sa force et qu'il ne fût plus jeune.

A soixante-trois ans une fièvre le prit.

Il relut le koran de sa main même écrit,

Puis il remit au fils de Séid la bannière,

En lui disant:--Je touche à mon aube dernière.

Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu. Combats pour lui.--

Et son œil, voilé d'ombre, avait ce morne ennui

D'un vieux aigle forcé d'abandonner son aire.

Il vint à la mosquée à son heure ordinaire,

Appuyé sur Ali, le peuple le suivant;

Et l'étendard sacré se déployait au vent.

Là, pâle, il s'écria, se tournant vers la foule:

--Peuple, le jour s'éteint, l'homme passe et s'écoule;

La poussière et la nuit, c'est nous. Dieu seul est grand.

Peuple, je suis l'aveugle et je suis l'ignorant.

Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde.--

Un scheik lui dit:--O chef des vrais croyants! le monde,

Sitôt qu'il t'entendit, en ta parole crut;

Le jour où tu naquis une étoile apparut,

Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent.--

Lui reprit:--Sur ma mort les anges délibèrent;

L'heure arrive. Écoutez. Si j'ai de l'un de vous

Mal parlé, qu'il se lève, ô peuple, et devant tous

Qu'il m'insulte et m'outrage avant que je m'échappe;

Si j'ai frappé quelqu'un, que celui-là me frappe.--

Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton.

Une vieille, tondant la laine d'un mouton,

Assise sur un seuil, lui cria:--Dieu t'assiste!

Il semblait regarder quelque vision triste,

Et songeait; tout à coup, pensif, il dit:--Voilà,

Vous tous, je suis un mot dans la bouche d'Allah;

Je suis cendre comme homme et feu comme prophète.

J'ai complété d'Issa la lumière imparfaite.

Je suis la force, enfants; Jésus fut la douceur.

Le soleil a toujours l'aube pour précurseur.

Jésus m'a précédé, mais il n'est pas la Cause.

Il est né d'une vierge aspirant une rose.

Moi, comme être vivant, retenez bien ceci,

Je ne suis qu'un limon par les vices noirci;

J'ai de tous les péchés subi l'approche étrange;

Ma chair a plus d'affront qu'un chemin n'a de fange,

Et mon corps par le mal est tout déshonoré;

O vous tous, je serai bien vite dévoré,

Si dans l'obscurité du cercueil solitaire

Chaque faute de l'homme engendre un ver de terre.

Fils, le damné renaît au fond du froid caveau,

Pour être par les vers dévoré de nouveau;

Toujours sa chair revit, jusqu'à ce que la peine,

Finie, ouvre à son vol l'immensité sereine.

Fils, je suis le champ vil des sublimes combats,

Tantôt l'homme d'en haut, tantôt l'homme d'en bas,

Et le mal dans ma bouche avec le bien alterne

Comme dans le désert le sable et la citerne;

Ce qui n'empêche pas que je n'aie, ô croyants!

Tenu tête dans l'ombre aux anges effrayants

Qui voudraient replonger l'homme dans les ténèbres;

J'ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres;

Souvent, comme Jacob, j'ai la nuit, pas à pas,

Lutté contre quelqu'un que je ne voyais pas;

Mais les hommes surtout ont fait saigner ma vie;

Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie,

Et, comme je sentais en moi la vérité,

Je les ai combattus, mais sans être irrité;

Et, pendant le combat, je criais: «Laissez faire!

Je suis seul, nu, sanglant, blessé; je le préfère.

Qu'ils frappent sur moi tous! que tout leur soit permis!

Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis

Auraient, pour m'attaquer dans cette voie étroite,

Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite,

Ils ne me feraient point reculer!» C'est ainsi

Qu'après avoir lutté quarante ans, me voici

Arrivé sur le bord de la tombe profonde,

Et j'ai devant moi Dieu, derrière moi le monde.

Quant à vous qui m'avez dans l'épreuve suivi,

Comme les grecs Hermès et les hébreux Lévi,

Vous avez bien souffert, mais vous verrez l'aurore.

Après la froide nuit, vous verrez l'aube éclore;

Peuple, n'en doutez pas; celui qui prodigua

Les lions aux ravins du Jebel-Kronnega,

Les perles à la mer et les astres à l'ombre,

Peut bien donner un peu de joie à l'homme sombre.--

Il ajouta:--Croyez, veillez; courbez le front.

Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resteront

Sur le mur qui sépare Éden d'avec l'abîme,

Etant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime;

Presque personne n'est assez pur de péchés

Pour ne pas mériter un châtiment; tâchez,

En priant, que vos corps touchent partout la terre;

L'enfer ne brûlera dans son fatal mystère

Que ce qui n'aura point touché la cendre, et Dieu

A qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleu;

Soyez hospitaliers; soyez saints; soyez justes;

Là-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes,

Les chevaux sellés d'or, et, pour fuir aux sept cieux,

Les chars vivants ayant des foudres pour essieux;

Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse,

Habite un pavillon fait d'une perle creuse;

Le gehennam attend les réprouvés; malheur!

Ils auront des souliers de feu dont la chaleur

Fera bouillir leur tête ainsi qu'une chaudière.

La face des élus sera charmante et fière.--

Il s'arrêta, donnant audience à l'esprit.

Puis, poursuivant sa marche à pas lents, il reprit:

--O vivants! je répète à tous que voici l'heure

Où je vais me cacher dans une autre demeure;

Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu,

Que je sois dénoncé par ceux qui m'ont connu,

Et que, si j'ai des torts, on me crache au visage.--

La foule s'écartait muette à son passage.

Il se lava la barbe au puits d'Aboulféia.

Un homme réclama trois drachmes, qu'il paya,

Disant:--Mieux vaut payer ici que dans la tombe.--

L'œil du peuple était doux comme un œil de colombe

En regardant cet homme auguste, son appui;

Tous pleuraient; quand, plus tard, il fut rentré chez lui,

Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,

Et passèrent la nuit couchés sur une pierre.

Le lendemain matin, voyant l'aube arriver:

--Aboubèkre, dit-il, je ne puis me lever,

Tu vas prendre le livre et faire la prière.--

Et sa femme Aïscha se tenait en arrière;

Il écoutait pendant qu'Aboubèkre lisait,

Et souvent à voix basse achevait le verset;

Et l'on pleurait pendant qu'il priait de la sorte.

Et l'ange de la mort vers le soir à la porte

Apparut, demandant qu'on lui permît d'entrer.

--Qu'il entre.--On vit alors son regard s'éclairer

De la même clarté qu'au jour de sa naissance;

Et l'ange lui dit:--Dieu désire ta présence.

--Bien, dit-il. Un frisson sur ses tempes courut,

Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.

MAHOMET

Le divin Mahomet enfourchait tour à tour

Son mulet Daïdol et son âne Yafour;

Car le sage lui-même a, selon l'occurrence,

Son jour d'entêtement et son jour d'ignorance.

LE CÈDRE

Omer, scheik de l'Islam et de la loi nouvelle

Que Mahomet ajoute à ce qu'Issa révèle,

Marchant, puis s'arrêtant, et sur son long bâton,

Par moments, comme un pâtre, appuyant son menton,

Errait près de Djeddah la sainte, sur la grève

De la mer Rouge, où Dieu luit comme au fond d'un rêve,

Dans le désert jadis noir de l'ombre des cieux

Où Moïse voilé passait mystérieux.

Tout en marchant ainsi, plein d'une grave idée,

Par-dessus le désert, l'Égypte et la Judée,

A Pathmos, au penchant d'un mont, chauve sommet,

Il vit Jean qui, couché sur le sable, dormait.

Car saint Jean n'est pas mort, l'effrayant solitaire,

Dieu le tient en réserve; il reste sur la terre

Ainsi qu'Énoch le Juste, et, comme il est écrit,

Ainsi qu'Élie, afin de vaincre l'Antechrist.

Jean dormait; ses regards étaient fermés qui virent

Les océans du songe où les astres chavirent;

L'obscur sommeil couvrait cet œil illuminé,

Le seul chez les vivants auquel il fut donné

De regarder, par l'âpre ouverture du gouffre,

Les anges noirs vêtus de cuirasses de soufre,

Et de voir les Babels pencher, et les Sions

Tomber, et s'écrouler les blêmes visions,

Et les religions rire prostituées,

Et des noms de blasphème errer dans les nuées.

Jean dormait, et sa tête était nue au soleil.

Omer, le puissant prêtre, aux prophètes pareil,

Aperçut, tout auprès de la mer Rouge, à l'ombre

D'un santon, un vieux cèdre au grand feuillage sombre

Croissant dans un rocher qui bordait le chemin;

Scheik Omer étendit à l'horizon sa main

Vers le nord habité par les aigles rapaces,

Et, montrant au vieux cèdre, au delà des espaces,

La mer Égée, et Jean endormi dans Pathmos,

Il poussa du doigt l'arbre et prononça ces mots:

--Va, cèdre! va couvrir de ton ombre cet homme.

Le blanc spectre de sel qui regarde Sodome

N'est pas plus immobile au bord du lac amer

Que ne le fut le cèdre à qui parlait Omer;

Plus rétif que l'onagre à la voix de son maître,

L'arbre n'agita pas une branche.

Le prêtre

Dit: Va donc! et frappa l'arbre de son bâton.

Le cèdre, enraciné sous le mur du santon,

N'eut pas même un frisson et demeura paisible.

Le scheik alors tourna ses yeux vers l'invisible,

Fit trois pas, puis, ouvrant sa droite et la levant:

--Va! cria-t-il, va, cèdre, au nom du Dieu vivant!

--Que n'as-tu prononcé ce nom plus tôt? dit l'arbre.

Et, frissonnant, brisant le dur rocher de marbre,

Dressant ses bras ainsi qu'un vaisseau ses agrès,

Fendant la vieille terre aïeule des forêts,

Le grand cèdre, arrachant aux profondes crevasses

Son tronc et sa racine et ses ongles vivaces,

S'envola comme un sombre et formidable oiseau.

Il passa le mont Gour, posé comme un boisseau

Sur la rouge lueur des forgerons d'Érèbe;

Laissa derrière lui Gophna, Jéricho, Thèbe,

L'Égypte aux dieux sans nombre, informe panthéon,

Le Nil, fleuve d'Éden, qu'Adam nommait Gehon,

Le champ de Galgala plein de couteaux de pierre,

Ur, d'où vint Abraham, Bethsad, où naquit Pierre,

Et, quittant le désert d'où sortent les fléaux,

Traversa Chanaan d'Arphac à Borcéos;

Là, retrouvant la mer, vaste, obscure, sublime,

Il plongea dans la nue énorme de l'abîme,

Et, franchissant les flots, sombre gouffre ennemi,

Vint s'abattre à Pathmos près de Jean endormi.

Jean, s'étant réveillé, vit l'arbre, et le prophète

Songea, surpris d'avoir de l'ombre sur sa tête;

Puis il dit, redoutable en sa sérénité:

--Arbre, que fais-tu là? pourquoi t'es-tu hâté

De sourdre, de germer, de grandir dans une heure?

Pourquoi donner de l'ombre au roc où je demeure?

L'ordre éternel n'a point de ces rapidités;

Jéhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous côtés,

Veut que l'œuvre soit lente, et que l'arbre se fonde

Sur un pied fort, scellé dans l'argile profonde;

Pendant qu'un arbre naît, bien des hommes mourront;

La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,

La racine aux rameaux frissonnants distribue

L'eau qui se change en séve aussitôt qu'elle est bue.

Dieu le nourrit de terre, et, l'en rassasiant,

Veut que l'arbre soit dur, solide et patient,

Pour qu'il brave, à travers sa rude carapace,

Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,

Pour qu'il porte le temps comme l'âne son bât,

Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat,

Les ans de sa durée aux anneaux de sa séve.

Un cèdre n'est pas fait pour croître comme un rêve;

Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser.--

Le cèdre répondit:--Jean, pourquoi m'accuser?

Jean, si je suis ici, c'est par l'ordre d'un homme.--

Et Jean, fauve songeur, qu'en frémissant on nomme,

Reprit:--Quel est cet homme à qui tout se soumet?--

L'arbre dit:--C'est Omer, prêtre de Mahomet.

J'étais près de Djeddah depuis des ans sans nombre;

Il m'a dit de venir te couvrir de mon ombre.

Alors Jean, oublié par Dieu chez les vivants,

Se tourna vers le sud, et cria dans les vents,

Par-dessus le rivage austère de son île:

--Nouveaux venus, laissez la nature tranquille.--

X

LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN

[Illustration: LE PARRICIDE.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

LE PARRICIDE

La Légende des siècles tome I · 第 7 / 12 段