Un jour, Kanut, à l'heure où l'assoupissement

Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament,

Ayant pour seul témoin la nuit, l'aveugle immense,

Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,

Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien;

Il le tua, disant: Lui-même n'en sait rien.

Puis il fut un grand roi.

Toujours vainqueur, sa vie

Par la prospérité fidèle fut suivie;

Il fut plus triomphant que la gerbe des blés;

Quand il passait devant les vieillards assemblés,

Sa présence éclairait ces sévères visages;

Par la chaîne des mœurs pures et des lois sages

A son cher Danemark natal il enchaîna

Vingt îles, Fionie, Arnhout, Folster, Mona;

Il bâtit un grand trône en pierres féodales;

Il vainquit les saxons, les pictes, les vandales,

Le celte, et le borusse, et le slave aux abois,

Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois;

Il abolit l'horreur idolâtre, et la rune,

Et le menhir féroce où le soir, à la brune,

Le chat sauvage vient frotter son dos hideux;

Il disait en parlant du grand César: Nous deux;

Une lueur sortait de son cimier polaire;

Les monstres expiraient partout sous sa colère;

Il fut, pendant vingt ans qu'on l'entendit marcher,

Le cavalier superbe et le puissant archer;

L'hydre morte, il mettait le pied sur la portée;

Sa vie, en même temps bénie et redoutée,

Dans la bouche du peuple était un fier récit;

Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisit

Trois dragons en Écosse et deux rois en Scanie;

Il fut héros, il fut géant, il fut génie;

Le sort de tout un monde au sien semblait lié;

Quant à son parricide, il l'avait oublié.

Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre,

Et l'évêque d'Aarhus vint dire une prière

Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarant

Que Kanut était saint, que Kanut était grand,

Qu'un céleste parfum sortait de sa mémoire,

Et qu'ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire,

Assis comme un prophète à la droite de Dieu.

Le soir vint; l'orgue en deuil se tut dans le saint lieu;

Et les prêtres, quittant la haute cathédrale,

Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale.

Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs,

Prit son glaive, et sortit de la tombe, les murs

Et les portes étant brumes pour les fantômes;

Il traversa la mer qui reflète les dômes

Et les tours d'Altona, d'Aarhus et d'Elseneur;

L'ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur;

Mais il marchait sans bruit, étant lui-même un songe;

Il alla droit au mont Savo que le temps ronge,

Et Kanut s'approcha de ce farouche aïeul,

Et lui dit:--Laisse-moi, pour m'en faire un linceul,

O montagne Savo que la tourmente assiége,

Me couper un morceau de ton manteau de neige.--

Le mont le reconnut et n'osa refuser.

Kanut prit son épée impossible à briser,

Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire,

Il coupa de la neige et s'en fit un suaire;

Puis il cria:--Vieux mont, la mort éclaire peu;

De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu?--

Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées,

Noir, triste dans le vol éternel des nuées,

Lui dit:--Je ne sais pas, spectre, je suis ici.--

Kanut quitta le mont par les glaces saisi;

Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,

Il entra, par delà l'Islande et la Norvége,

Seul, dans le grand silence et dans la grande nuit;

Derrière lui le monde obscur s'évanouit;

Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume,

Nu, face à face avec l'immensité fantôme;

Il vit l'infini, porche horrible et reculant

Où l'éclair quand il entre expire triste et lent,

L'ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres,

L'informe se mouvant dans le noir, les Ténèbres;

Là; pas d'astre; et pourtant on ne sait quel regard

Tombe de ce chaos immobile et hagard;

Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l'onde

De l'obscurité, sourde, effarée et profonde,

Il avança disant:--C'est la tombe; au delà

C'est Dieu.--Quand il eut fait trois pas, il appela;

Mais la nuit est muette ainsi que l'ossuaire,

Et rien ne répondit; pas un pli du suaire

Ne s'émut, et Kanut avança; la blancheur

Du linceul rassurait le sépulcral marcheur;

Il allait. Tout à coup, sur son livide voile

Il vit poindre et grandir comme une noire étoile;

L'étoile s'élargit lentement, et Kanut,

La tâtant de sa main de spectre, reconnut

Qu'une goutte de sang était sur lui tombée.

Sa tête, que la peur n'avait jamais courbée,

Se redressa, terrible, il regarda la nuit,

Et ne vit rien, l'espace était noir, pas un bruit.

--En avant! dit Kanut, levant sa tête fière.

Une seconde tache auprès de la première

Tomba, puis s'élargit, et le chef cimbrien

Regarda l'ombre épaisse et vague, et ne vit rien.

Comme un limier à suivre une piste s'attache,

Morne, il reprit sa route, une troisième tache

Tomba sur le linceul. Il n'avait jamais fui;

Kanut pourtant cessa de marcher devant lui,

Et tourna du côté du bras qui tient le glaive;

Une goutte de sang, comme à travers un rêve,

Tomba sur le suaire et lui rougit la main;

Pour la seconde fois il changea de chemin,

Comme en lisant on tourne un feuillet d'un registre,

Et se mit à marcher vers la gauche sinistre;

Une goutte de sang tomba sur le linceul;

Et Kanut recula, frémissant d'être seul,

Et voulut regagner sa couche mortuaire;

Une goutte de sang tomba sur le suaire.

Alors il s'arrêta livide, et ce guerrier,

Blême, baissa la tête et tâcha de prier,

Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche,

La prière effrayée expirant dans sa bouche,

Il se remit en marche; et, lugubre, hésitant,

Hideux, ce spectre blanc passait; et, par instant,

Une goutte de sang se détachait de l'ombre,

Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.

Il voyait, plus tremblant qu'au vent le peuplier,

Ces taches s'élargir et se multiplier;

Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres!

Leur passage rayait vaguement les ténèbres;

Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant

Par se mêler, faisaient des nuages de sang;

Il marchait, il marchait; de l'insondable voûte

Le sang continuait à pleuvoir goutte à goutte,

Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s'il tombait

De ces pieds noirs qu'on voit la nuit pendre au gibet;

Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables?

L'infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,

Dans l'océan de nuit sans flux et sans reflux,

Kanut s'avançait, pâle et ne regardant plus.

Enfin, marchant toujours comme en une fumée,

Il arriva devant une porte fermée

Sous laquelle passait un jour mystérieux;

Alors sur son linceul il abaissa les yeux;

C'était l'endroit sacré, c'était l'endroit terrible;

On ne sait quel rayon de Dieu semble visible;

De derrière la porte on entend l'hosanna.

Le linceul était rouge et Kanut frissonna.

Et c'est pourquoi Kanut, fuyant devant l'aurore

Et reculant, n'a pas osé paraître encore

Devant le juge au front duquel le soleil luit;

C'est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,

Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,

Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière,

Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,

Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.

LE MARIAGE DE ROLAND

Ils se battent--combat terrible!--corps à corps.

Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

L'archange saint Michel attaquant Apollo

Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre.

Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,

Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants;--aujourd'hui, sur ce fatal terrain,

C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés

Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d'oser, de bien loin, les épier à peine;

Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches,

Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.

Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,

A pour père Gérard et pour aïeul Garin.

Il fut pour ce combat habillé par son père.

Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre

Aux normands, Rollon ivre, et Rouen consterné,

Et le dieu souriant par des tigres traîné,

Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.

Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre;

Il porte le haubert que portait Salomon;

Son estoc resplendit comme l'œil d'un démon;

Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne;

Au moment du départ, l'archevêque de Vienne

A béni son cimier de prince féodal.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures;

Le pied presse le pied; l'île à leurs noirs assauts

Tressaille au loin; l'acier mord le fer; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,

Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve;

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque.

Main vide et tête nue, et Roland l'œil en feu!

L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d'espérance!

--Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,

Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée,

Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps,

Car j'ai soif.

--Fils, merci, dit Olivier.

--J'attends,

Dit Roland, hâte-toi.

Sire Olivier appelle

Un batelier caché derrière une chapelle.

--Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut

Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.

Cependant les héros, assis dans les broussailles,

S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage, et causent un moment.

Le batelier revient, il a fait promptement;

L'homme a vu le vieux comte; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L'épée est cette illustre et fière Closamont,

Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu'ils disaient; le ciel rayonne au-dessus d'eux;

Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux

Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre; il leur revient au cœur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

Et qui, s'exaspérant aux armures frappées,

Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.

Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil

Baisse vers l'horizon. La nuit vient.

--Camarade,

Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.

Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu

De repos.

--Je prétends, avec l'aide de Dieu,

Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,

Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre.

Dormez sur l'herbe verte; et, cette nuit, Roland,

Je vous éventerai de mon panache blanc.

Couchez-vous et dormez.

--Vassal, ton âme est neuve,

Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.

Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis

Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont; l'étincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.

L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés.

Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume;

Le voyageur s'effraye et croit voir dans la brume

D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit;

La pâle nuit revient, ils combattent; l'aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir;

Puis ont recommencé.

Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne.

Il envoie un devin regarder sur les tours;

Le devin dit: Seigneur, ils combattent toujours.

Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

O chocs affreux! terreur! tumulte étincelant!

Mais enfin Olivier saisit au corps Roland,

Qui de son propre sang en combattant s'abreuve,

Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

--C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

Mon père le lui prit alors qu'il le défit.

Acceptez-le.

Roland sourit.--Il me suffit

De ce bâton.--Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine

Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui,

L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui

Les générosités qu'il avait déjà faites.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants.

Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe,

S'arrête et dit:

--Roland, nous n'en finirons point.

Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères?

Écoute, j'ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc,

Épouse-la.

--Pardieu! je veux bien, dit Roland.

Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.--

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.

AYMERILLOT

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,

Revient d'Espagne; il a le cœur triste, il s'écrie:

--Roncevaux! Roncevaux! ô traître Ganelon!

Car son neveu Roland est mort dans ce vallon

Avec les douze pairs et toute son armée.

Le laboureur des monts qui vit sous la ramée

Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien;

Il a baisé sa femme au front et dit: C'est bien.

Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines;

Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d'ennui;

Son cheval syrien est triste comme lui.

Il pleure; l'empereur pleure de la souffrance

D'avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,

Ses meilleurs chevaliers qui n'étaient jamais las,

Et son neveu Roland, et la bataille, hélas!

Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,

Qu'on fera des chansons dans toutes ces montagnes

Sur ses guerriers tombés devant des paysans,

Et qu'on en parlera plus de quatre cents ans!

Cependant il chemine; au bout de trois journées

Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.

Là, dans l'espace immense il regarde en rêvant;

Et sur une montagne, au loin, et bien avant

Dans les terres, il voit une ville très forte,

Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.

Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain

Trente maîtresses tours avec des toits d'étain,

Et des mâchicoulis de forme sarrasine

Encor tout ruisselants de poix et de résine,

Au centre est un donjon si beau, qu'en vérité,

On ne le peindrait pas dans tout un jour d'été.

Ses créneaux sont scellés de plomb, chaque embrasure

Cache un archer dont l'œil toujours guette et mesure,

Ses gargouilles font peur, à son faîte vermeil

Rayonne un diamant gros comme le soleil,

Qu'on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues,

Qui jusqu'à cette ville apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts.

--Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,

Quelle est cette cité près de cette rivière?

Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.

Or, je suis triste, et c'est le cas d'être joyeux.

Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,

O gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,

Mes enfants! mes lions! saint Denis m'est témoin

Que j'aurai cette ville avant d'aller plus loin!--

Le vieux Naymes frissonne à ce qu'il vient d'entendre.

--Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.

Elle a pour se défendre, outre ses béarnais,

Vingt mille turcs ayant chacun double harnais.

Quant à nous, autrefois, c'est vrai, nous triomphâmes;

Mais, aujourd'hui, vos preux ne valent pas des femmes,

Ils sont tous harassés et du gîte envieux,

Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.

Sire, je parle franc et je ne farde guère.

D'ailleurs, nous n'avons point de machines de guerre;

Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés;

Je trouve qu'il est temps que vous vous reposiez,

Et je dis qu'il faut être aussi fou que vous l'êtes

Pour attaquer ces tours avec des arbalètes.

L'empereur répondit au duc avec bonté:

--Duc, tu ne m'as pas dit le nom de la cité?

--On peut bien oublier quelque chose à mon âge.

Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage;

Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.

C'est ne jouir jamais que conquérir toujours.

Nous venons d'attaquer bien des provinces, sire,

Et nous en avons pris de quoi doubler l'empire.

Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.

Ils ont, pour recevoir sûrement des secours,

Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,

Trois souterrains creusés par les turcs infidèles,

Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,

Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan.

L'empereur, souriant, reprit d'un air tranquille:

--Duc, tu ne m'as pas dit le nom de cette ville?

--C'est Narbonne,

--Narbonne est belle, dit le roi,

Et je l'aurai; je n'ai jamais vu, sur ma foi,

Ces belles filles-là sans leur rire au passage,

Et me piquer un peu les doigts à leur corsage.--

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,

Et qu'on appelait Dreus de Montdidier.--Pardieu!

Comte, ce bon duc Naymes expire de vieillesse!

Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse

Tout le pays d'ici jusques à Montpellier;

Car vous êtes le fils d'un gentil chevalier;

Votre oncle, que j'estime, était abbé de Chelles;

Vous-même êtes vaillant; donc, beau sire, aux échelles!

L'assaut!

--Sire empereur, répondit Montdidier,

Je ne suis désormais bon qu'à congédier;

J'ai trop porté haubert, maillot, casque et salade;

J'ai besoin de mon lit, car je suis fort malade;

J'ai la fièvre; un ulcère aux jambes m'est venu;

Et voilà plus d'un an que je n'ai couché nu.

Gardez tout ce pays, car je n'en ai que faire.

L'empereur ne montra ni trouble ni colère.

Il chercha du regard Hugo de Cotentin:

Ce seigneur était brave et comte palatin.

--Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre

Que Narbonne est à vous; vous n'avez qu'à la prendre.

Hugo de Cotentin salua l'empereur.

--Sire, c'est un manant heureux qu'un laboureur!

Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,

Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.

Moi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer;

Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer;

Au point du jour, j'entends le clairon pour antienne;

Je n'ai plus à ma selle une boucle qui tienne;

Voilà longtemps que j'ai pour unique destin

De m'endormir fort tard pour m'éveiller matin,

De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres,

Je suis très fatigué. Donnez Narbonne à d'autres.

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.

Chacun songeait, poussant du coude son voisin.

Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie:

--Vous êtes grand seigneur et de race hardie,

Duc; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu?

--Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.

Ces aventures-là vont aux gens de fortune.

Quand on a ma duché, roi Charle, on n'en veut qu'une.

L'empereur se tourna vers le comte de Gand.

--Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.

Le jour où tu naquis sur la plage marine,

L'audace avec le souffle entra dans ta poitrine;

Bavon, ta mère était de fort bonne maison;

Jamais on ne t'a fait choir que par trahison;

Ton âme après la chute était encor meilleure.

Je me rappellerai jusqu'à ma dernière heure

L'air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,

Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,

Et que nous entendions dans les plaines voisines

Le cliquetis confus des lances sarrasines.

Le péril fut toujours de toi bien accueilli,

Comte; eh bien! prends Narbonne, et je t'en fais bailli.

--Sire, dit le gantois, je voudrais être en Flandre.

J'ai faim, mes gens ont faim; nous venons d'entreprendre

Une guerre à travers un pays endiablé;

Nous y mangions, au lieu de farine de blé,

Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,

Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.

Et puis votre soleil d'Espagne m'a hâlé

Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé;

Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre

Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,

Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,

Me prendra pour un maure et non pour un flamand!

J'ai hâte d'aller voir là-bas ce qui se passe.

Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,

Tout l'or de Salomon et tout l'or de Pépin,

Non! je m'en vais en Flandre, où l'on mange du pain.

--Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange.--

Il reprit:

--Çà, je suis stupide. Il est étrange

Que je cherche un preneur de ville, ayant ici

Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.

Eustache, à moi! Tu vois, cette Narbonne est rude;

Elle a trente châteaux, trois fossés, et l'air prude;

A chaque porte un camp, et, pardieu! j'oubliais,

Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.

Ces douves-là nous font parfois si grise mine

Qu'il faut recommencer à l'heure où l'on termine,

Et que, la ville prise, on échoue au donjon.

Mais qu'importe! es-tu pas le grand aigle?

--Un pigeon,

Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie!

Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie;

Or, je n'ai pas le sou; sur ce, pas un garçon

Qui me fasse crédit d'un coup d'estramaçon;

Leurs yeux me donneront à peine une étincelle

Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle.

Tas de gueux! Quant à moi, je suis très ennuyé;

Mon vieux poing tout sanglant n'est jamais essuyé;

Je suis moulu. Car, sire, on s'échine à la guerre;

On arrive à haïr ce qu'on aimait naguère,

Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir;

On s'use, on se disloque, on finit par avoir

La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule,

Si bien, qu'étant parti vautour, on revient poule.

Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier!

J'ai tant de gloire, ô roi, que j'aspire au fumier.

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre

Comme s'il comprenait; sur le mont solitaire

Les nuages passaient. Gérard de Roussillon

Était à quelques pas avec son bataillon;

Charlemagne en riant vint à lui.

--Vaillant homme,

Vous êtes dur et fort comme un romain de Rome;

Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous;

Gentilhomme de bien, cette ville est à vous!--

Gérard de Roussillon regarda d'un air sombre

Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre

De ses soldats marchant tristement devant eux,

Sa bannière trouée et son cheval boiteux.

--Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.

Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne?

--Roi, dit Gérard, merci, j'ai des terres ailleurs.--

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs

Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L'empereur fit le tour de tous ses capitaines;

Il appela les plus hardis, les plus fougueux,

Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,

Samo, que la légende aujourd'hui divinise,

Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,

Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,

Ernaut de Bauléande, Ogier de Danemark,

Roger, enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous.

La Légende des siècles tome I · 第 8 / 12 段