Verse à flots par ses valets
Fait une sombre fumée
Sur les dalles des palais.
O roi des noires sentences,
Un vol de corbeaux te suit,
Tant les chaînes des potences
Dans ton règne font de bruit!
Vous avez fouetté des femmes
Dans Vich et dans Alcala,
Ce sont des choses infâmes
Que vous avez faites là!
Tu n'es qu'un méchant, en somme.
Mais je te sers, c'est la loi;
La difformité de l'homme
N'étant pas comptée au roi.
XIII
LE CID FIDÈLE
Princes, on voit souvent croître
Des gueux entre les pavés
Qui font de vous dans un cloître
Des moines aux yeux crevés.
Je ne suis pas de ces traîtres;
Je suis muré dans ma foi,
Les grands spectres des ancêtres
Sont toujours autour de moi,
Comme on a, dans les campagnes
Où rit la verte saison,
Une chaîne de montagnes
Qui ferme l'âpre horizon.
Il n'est pas de cœurs obliques
Voués aux vils intérêts
Dans nos vieilles républiques
De torrents et de forêts.
Le traître est pire qu'un more;
De son souffle il craint le bruit;
Il met un masque d'aurore
Sur un visage de nuit;
Rouge aujourd'hui comme braise,
Noir hier comme charbon.
Roi, moi je respire à l'aise;
Et quand je parle, c'est bon.
Roi, je suis un homme probe
De l'antique probité.
Chimène recoud ma robe,
Mais non pas ma loyauté.
Je sonne à l'ancienne mode
La cloche de mon beffroi.
Je trouve même incommode
D'avoir des fourbes chez moi.
Sous cette fange, avarice,
Vol, débauche, trahison,
Je ne veux pas qu'on pourrisse
Le plancher de ma maison.
Reconnais à mes paroles
Le Cid aimé des meilleurs,
A qui les pâtres d'Éroles
Donnent des chapeaux de fleurs.
XIV
LE CID HONNÊTE
Donc, sois tranquille, roi Sanche.
Tu n'as rien à craindre ici.
La vieille âme est toute blanche
Dans le vieux soldat noirci.
Grondant, je te sers encore.
Dieu, m'a donné pour emploi,
Sire, de courber le more
Et de redresser le roi.
Étant durs pour vous, nous sommes
Doux pour le peuple aux abois,
Nous autres les gentilshommes
Des bruyères et des bois.
Personne sur nous ne marche.
Il suffit de oui, de non,
Pour rompre à nos ponts une arche,
A notre chaîne un chaînon.
Loin de vos palais infâmes
Pleins de gens aux vils discours,
La fierté pousse en nos âmes
Comme l'herbe dans nos cours.
Les vieillards ont des licences,
Seigneur, et ce sont nos mœurs
De rudoyer les puissances
Dans nos mauvaises humeurs.
Le Cid est, suivant l'usage,
Droit, sévère et raisonneur
Peut-être n'est-ce point sage,
Mais c'est honnête, seigneur.
Pour avoir ce qu'il désire
Le flatteur baise ton pied.
Nous disons ce qu'il faut, sire,
Et nous faisons ce qui sied.
Nous vivons aux solitudes
Où tout croît dans les sentiers,
Excepté les habitudes
Des valets et des portiers.
Nous fauchons nos foins, nos seigles,
Et nos blés aux flancs des monts;
Nous entendons des cris d'aigles
Et nous nous y conformons.
Nous savons ce que vous faites,
Sire, et, loin de son lever,
De ses gibets, de ses fêtes,
Le prince nous sent rêver.
Nous avons l'absence fière,
Et sommes peu courtisans,
Ayant sur nous la poussière
Des batailles et des ans.
Et c'est pourquoi je te parle
Comme parlait, grave et seul,
A ton aïeul Boson d'Arle
Gil de Bivar mon aïeul.
D'où naît ton inquiétude?
D'où vient que ton œil me suit
Épiant mon attitude
Comme un nuage de nuit?
Craindrais-tu que je te prisse
Un matin dans mon manteau?
Et que j'eusse le caprice
D'une ville ou d'un château?
Roi, la chose qui m'importe
C'est de vivre exempt de fiel;
Non de glisser sous ma porte
Ma main jusqu'à Peñafiel.
Roi, le Cid que l'âge gagne
S'aime mieux, en vérité,
Montagnard dans sa montagne
Que roi dans ta royauté.
Roi, le Cid qu'on amadoue,
Mais que nul n'intimida,
Ne t'a pas donné Cordoue
Pour te prendre Lérida.
Qu'ai-je besoin de Tortose,
De tes tours d'Alcacébé,
Et de ta chambre mieux close
Que la chambre d'un abbé,
Et des filles de la reine,
Et des plis de brocart d'or
De ta robe souveraine
Que porte un corrégidor,
Et de tes palais de marbre?
Moi qui n'ai qu'à me pencher
Pour prendre une mûre à l'arbre
Et de l'eau dans le rocher!
XV
LE ROI EST LE ROI
Roi, vous vous croyez moins prince
Et vous jurez par l'enfer
Dans cette montagne où grince
Ma vieille herse de fer;
D'effroi votre âme est frappée;
Vous vous défiez, trompeur;
Traître et poltron, mon épée
Vous fait honte et vous fait peur.
Vous me faites garder, sire;
Vous me faites épier
Par tous vos barons de cire
Dans leurs donjons de papier:
Derrière vos capitaines
Vous tremblez en m'approchant;
Comme l'eau sort des fontaines,
Le soupçon sort du méchant;
Votre altesse scélérate
N'aurait pas d'autre façon
Quand je serais un pirate,
Le spectre de l'horizon!
Vous consultez des sorcières
Pour que je meure bientôt;
Vous cherchez dans mes poussières
De quoi faire un échafaud;
Vous rêvez quelque équipée;
Vous dites bas au bourreau
Que, lorsqu'un homme est épée,
Le sépulcre est le fourreau;
Votre habileté subtile
Me guette à tous les instants;
Eh bien! c'est peine inutile
Et vous perdez votre temps
Vos précautions sont vaines;
Pourquoi? je le dis à tous:
C'est que le sang de mes veines
N'est pas à moi, mais à vous.
Quoique vous soyez un prince
Vil, on ne peut le nier,
Le premier de la province,
De la vertu le dernier;
Quoique à ta vue on se sauve,
Seigneur; quoique vous ayez
Des allures de loup fauve
Dans des chemins non frayés;
Quoiqu'on ait pour récompense
La haine de vos bandits;
Et malgré ce que je pense,
Et malgré ce que je dis,
Roi, devant vous je me courbe,
Raillé par votre bouffon;
Le loyal devant le fourbe,
L'acier devant le chiffon;
Devant vous, fuyard, s'efface
Le Cid, l'homme sans effroi.
Que voulez-vous que j'y fasse
Puisque vous êtes le roi!
XVI
LE CID EST LE CID
Don Sanche, une source coule
A l'ombre de mes donjons;
Comme le Cid dans la foule
Elle est pure dans les joncs.
Je n'ai pas d'autre vignoble;
Buvez-y; je vous absous.
Autant que vous je suis noble
Et chevalier plus que vous.
Les savants, ces prêcheurs mornes,
Sire, ont souvent pour refrains
Qu'un trône même a des bornes
Et qu'un roi même a des freins;
De quelque nom qu'il se nomme,
Nul n'est roi sous le ciel bleu
Plus qu'il n'est permis à l'homme
Et qu'il ne convient à Dieu.
Mais, pour marquer la limite,
Il faudrait étudier;
Il faudrait être un ermite
Ou bien un contrebandier.
Moi, ce n'est pas mon affaire;
Je ne veux rien vous ôter;
Étant le Cid, je préfère
Obéir à disputer.
Accablez nos sombres têtes
De désespoir et d'ennuis,
Roi, restez ce que vous êtes;
Je reste ce que je suis.
J'ai toujours, seul dans ma sphère,
Souffert qu'on me dénigrât.
Je n'ai pas de compte à faire
Avec le roi, mon ingrat.
Je t'ai, depuis que j'existe,
Donné Jaen, Balbastro,
Et Valence, et la mer triste
Qui fait le bruit d'un taureau,
Et Zamora, rude tâche,
Huesca, Jaca, Teruel,
Et Murcie où tu fus lâche,
Et Vich où tu fus cruel,
Et Lerme et ses sycomores,
Et Tarragone et ses tours,
Et tous les ans des rois mores,
Et le grand Cid tous les jours!
Nos deux noms iront ensemble
Jusqu'à nos derniers neveux.
Souviens-t'en, si bon te semble;
N'y songe plus, si tu veux.
Je baisse mes yeux, j'en ôte
Tout regard audacieux;
Entrez sans peur, roi mon hôte;
Car il n'est qu'un astre aux cieux;
Cet astre de la nuit noire,
Roi, ce n'est pas le bonheur,
Ni l'amour, ni la victoire,
Ni la force; c'est l'honneur.
Et moi qui sur mon armure
Ramasse mes blancs cheveux,
Moi sur qui le soir murmure,
Moi qui vais mourir, je veux
Que, le jour où sous son voile
Chimène prendra le deuil,
On allume à cette étoile
Le cierge de mon cercueil.
*
Ainsi le Cid, qui harangue
Sans peur ni rébellion,
Lèche son maître, et sa langue
Est rude, étant d'un lion.
LE ROI DE PERSE
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer.
Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.
--Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme
Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant;
J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l'heure de midi.--
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante,
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
--Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
LES DEUX MENDIANTS
LA TAXE AU SAINT-EMPIRE.--LA DIME AU SAINT-SIÉGE
L'un s'appelle César, l'autre se nomme Pierre.
Celui-là fait le guet, celui-ci la prière;
Tous deux sont embusqués au détour du chemin,
Ont au poing l'escopette et la sébile en main,
Vident les sacs d'argent, partagent les maraudes,
Et l'on règne, et l'on fait payer les émeraudes
Des tiares à ceux qui n'ont pas de souliers.
Les dogmes et les lois sont de profonds halliers
Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches;
Qui mendie en cette ombre a ses allures franches;
Nul n'échappe. Arrêtez! il faut payer, de gré
Ou de force, en passant dans le noir bois sacré.
Les peuples, que l'infâme ignorance ravage,
Ont au front la sueur de l'antique esclavage.
Christ, c'est pour eux qu'au pied de ta croix tu prias!
Ils sont les travailleurs; ils sont les parias;
Ils sont les patients qu'on traîne sur des claies.
Certes, rien ne leur manque; ils ont beaucoup de plaies,
Beaucoup d'infirmités qu'ils ne peuvent guérir,
Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir;
C'est à ces riches-là que demandent l'aumône
Ce meurt-de-faim, l'autel, et ce pauvre, le trône.
MONTFAUCON
I
POUR LES OISEAUX
A l'heure où le soleil descend tiède et pâli,
Seul à seul, près du bois de Saint-Jean-d'Angely,
L'archevêque Bertrand parlait au roi Philippe:
--Roi, le trône et l'autel sont le même principe;
Défendons-nous ensemble; il faut de tous côtés
Du front du peuple obscur chasser les nouveautés.
Sauver l'église, ô roi, c'est vous sauver vous-même.
L'état devient plus fort par la terreur qu'il sème,
Et par le tremblement du peuple s'affermit;
Toujours, quand elle eut peur, la foule se soumit.
Il n'est qu'un droit: régner. Le nécessaire est juste.
Les quatre grands baillis du roi Philippe-Auguste,
Toutes les vieilles lois, c'est trop peu désormais;
Pour arrêter le mal, sur de hautains sommets,
Il faut la permanence étrange de l'exemple.
Sire, les schismes vont à l'attaque du temple;
Le peuple semble las d'être sur les genoux;
La révolte est sur vous, l'hérésie est sur nous;
D'où viennent ces essaims tumultueux d'idées?
Des profondeurs que nul prophète n'a sondées,
Peut-être de la nuit, ou peut-être du ciel.
Parlons bas. Écoutez, roi providentiel.
Rien n'est plus effrayant que ces sombres descentes,
D'instincts nouveaux parmi les foules frémissantes;
Ces chimères d'en haut s'abattant tout à coup
Volent, courent, s'en vont, reviennent, sont partout,
Ouvrent les yeux fermés, fouillent les têtes pleines,
Se mêlent aux esprits, se mêlent aux haleines,
Blessent les dogmes saints dans l'ombre, et, fatal jeu,
Frappent l'homme endormi de mille becs de feu;
Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes,
Un travail inconnu sur le cerveau des hommes,
Leur ôtant quelque chose et leur donnant aussi;
Quoi? c'est là votre perte et c'est là mon souci.
Que font-elles? du jour, du mal? Qu'apportent-elles?
Un souffle, un bruit, le vent qui tombe de leurs ailes,
Je l'ignore; ici Dieu m'échappe; mais je sai
Qu'il ne nous reste rien quand elles ont passé.
Le roi Philippe écoute; et l'archevêque songe,
Et vers la papauté son bras pensif s'allonge.
--Chassez les nouveautés, roi Philippe.
En marchant,
Tous deux rêveurs, ils sont arrivés près d'un champ
Qu'emplit de son frisson toute une moisson mûre;
Au-dessus des épis jetant un long murmure,
Sous de hauts échalas plantés parmi les blés,
Flottent, mouillés de pluie et de soleil brûlés,
A des cordes que l'air pousse, éloigne et ramène,
De hideux sacs de paille ayant la forme humaine;
Nœuds de débris sans nom, lambeaux fous, balançant
On ne sait quel aspect farouche et menaçant;
Les oiseaux, les moineaux que le blé d'or invite,
L'alouette criant aux autres: vite! vite!
Accourent vers le champ plein d'épis; mais, au vent,
Chaque haillon devient lugubrement vivant,
Et tout l'essaim chantant s'effraie et se dissipe.
--Quel est donc le moyen de régner? dit Philippe.
Comme le roi parlait, l'archevêque pieux
Vit ce champ, hérissé de poteaux et de pieux,
Où pendaient, à des fils tremblant quand l'air s'agite,
Des larves qui mettaient tous les oiseaux en fuite.
Et, le montrant au roi, Bertrand dit:--Le voici.
II
POUR LES IDÉES
Et c'est pourquoi, dans l'air par la brume obscurci,
Depuis ces temps de deuil, d'angoisse et de souffrance,
Au-dessus de la foule, au-dessus de la France,
Comme sur Babylone on distingue Babel,
On voit, dans le Paris de Philippe le Bel,
On ne sait quel difforme et funèbre édifice;
Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse,
Lourd enchevêtrement de poteaux, de crampons,
Et d'arcs-boutants pareils aux piles des vieux ponts.
Terrible, il apparaît sur la colline infâme.
Les autres monuments, où Paris met son âme,
Colléges, hôpitaux, tours, palais radieux,
Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux;
Lui, misérable, il est le monstre. Fauve, il traîne,
Sur sa pente d'où sort une horreur souterraine,
Son funeste escalier qui dans la mort finit;
Tout ce que le ciment, la brique, le granit,
Le fer, peuvent avoir de la bête féroce,
Il l'a; ses piliers bruts, runes d'un dogme atroce,
Semblent des Irmensuls livides, et ses blocs
Dans l'obscurité vague ébauchent des Molochs;
Baal pour le construire a donné ses solives
Où flottaient des anneaux que secouaient les dives,
Saturne ses crochets, Teutatès ses menhirs;
Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs;
Si le lierre ou le houx dans ses dalles végète,
Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette
Une ombre onglée et noire, affreux stigmate obscur,
Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur.
Vil bâtiment, des temps fatals fatal complice!
Il est la colonnade immonde du supplice,
L'échafaud que le Louvre a pour couronnement,
La caresse au tombeau, l'insulte au firmament;
Et cette abominable et fétide bâtisse
Devant le ciel sacré se nomme la Justice,
Et ce n'est pas la moindre horreur du monument
De s'appeler l'autel en étant l'excrément.
Morne, il confine moins aux Paris qu'aux Sodomes.
Spectre de pierre ayant au front des spectres d'hommes,
Inexorable plus que l'airain et l'acier,
Il est, il vit, farouche, et sans se soucier
Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse,
Et contre on ne sait quoi dans l'ombre il se hérisse;
A de certains moments ce charnier qui se tait
Frissonne, et comme si, triste, il se lamentait,
Mêle une clameur sourde aux vents, et continue
En râle obscur le bruit des souffles dans la nue;
Là grince le rouet sinistre du cordier.
Du cadavre au squelette on peut étudier
Le progrès que les morts font dans la pourriture;
Chaque poteau chargé d'un corps sans sépulture
Marque une date abjecte, et chaque madrier
Semble le signe affreux d'un noir calendrier.
La nuit il semble croître, et dans le crépuscule
Il a l'air d'avancer sur Paris qui recule.
Rien de plus ténébreux n'a jamais été mis
Sur ce tas imbécile et triste de fourmis
Que la hautaine histoire appelle populace.
O pâle humanité, quand donc seras-tu lasse?
Lugubre vision! au-dessus d'un mur blanc
Quelque chose d'informe et qui paraît tremblant
Se dresse; chaos morne et ténébreux; broussaille
De silence, d'horreur et de nuit qui tressaille;
On ne voit le nuage, et l'ombre aux vagues yeux,
Et le blêmissement formidable des cieux,
Et la brume qui flotte, et l'astre qui flamboie,
Qu'à travers une vaste et large claire-voie
De poutres, dont chacune est un sanglant barreau;
On dirait que Satan, l'infâme ange-bourreau,
Dont la rage et la joie et la haine, acharnées,
Exécutent Adam depuis six mille années,
Sur ces fauves piliers a posé de sa main
La grande claie où fut traîné le genre humain.
C'est, dans l'obscurité lugubrement émue,
De la terreur, bâtie en pierre, et qui remue;
C'est délabré, croulant, lépreux, désespéré;
Les poteaux ont pour toit le vide; le degré
Aboutit à l'échelle et l'échelle aux ténèbres;
Le crépuscule passe à travers des vertèbres
Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts;
Entre les vieux piliers, de moisissure verts,
Blêmes quand les rayons de lune s'y répandent,
Là-haut des larves vont et viennent, des morts pendent.
Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur,
Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mûr,
Si la mort connaissait les trépassés, si l'homme
Valait que le tombeau sût comment il se nomme,
Si l'on comptait les grains du hideux chapelet,
On dirait:--Celui-ci, c'est Tryphon, qui voulait
Fêter le jour de Pâque autrement qu'Irénée;
Ceux-là sont des routiers, engeance forcenée,
Gueux qui contre le sceptre ont croisé le bâton;
Cet autre, c'est Glanus, traducteur de Platon;
Celui-ci, que des lois frappa la prévoyance,
Osa propager l'art du sorcier de Mayence,
Et jeter à la foule un Virgile imprimé;
C'est Pierre Albin; l'oubli sur lui s'est refermé;
Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte.
Derrière leur tragique et noire silhouette,
L'azur luit, le soir vient, l'aube blanchit le ciel;
Le vent, s'il entre là, sort pestilentiel;
Chacun d'eux sous le croc du sépulcre tournoie;
Et tous, que juin les brûle ou que janvier les noie,
S'entre-heurtent, fameux, chétifs, obscurs, marquants,
Et sont la même nuit dans les mêmes carcans;
Le craquement farouche et massif des traverses
Accompagne leurs chocs sous les âpres averses,
Et, comble de terreur, on croirait par instant
Que le cadavre, au gré des brises s'agitant,
Avec son front sans yeux et ses dents sans gencives,
Rit dans la torsion des chaînes convulsives.
L'exécrable charnier, sous ses barres de fer,
Regardant du côté de Rome et de l'enfer,
Dans l'étrange épaisseur des brumes infinies
Semble chercher au loin ses sœurs les gémonies,
Et demander au gouffre où nul astre n'a lui
Si Josaphat sera plus sinistre que lui.
Et toujours, au-dessus des clochers et des dômes,
Le vent lugubre joue avec tous ces fantômes,
Hier, demain, le jour, la nuit, l'été, l'hiver;
Et ces morts sans repos, où fourmille le ver
Plus que l'abeille d'or dans le creux des yeuses,
Cette agitation d'ombres mystérieuses,
L'affreux balancement de ces spectres hagards,
Ces crânes sans cheveux, ces sourcils sans regards,
Ce grelottement sourd de ferrailles funèbres,
Chassent dans la nuée, à travers les ténèbres,
Les purs esprits de l'aube et de l'azur, venus
Pour s'abattre au milieu des vivants inconnus,
Pour faire leur moisson sublime dans la foule,
Dire aux peuples le mot du siècle qui s'écoule,
Et leur jeter une âme et leur apporter Dieu;
Et l'on voit, reprenant leur vol vers le ciel bleu,
La sainte vérité, la pensée immortelle,
L'amour, la liberté, le droit, heurtant de l'aile
Le Louvre et son beffroi, l'église et son portail,
Fuir, blancs oiseaux, devant le sombre épouvantail.
LES REITRES
CHANSON BARBARE
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
On entendra siffler les balles;
L'ennemi vient, nous le battrons;
Les déroutes sont des cavales
Qui s'envolent quand nous soufflons;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, rixdales,
Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales,
Sonnez, clairons!
On entendra siffler les balles;
Nous sommes les durs forgerons
Des victoires impériales;
Personne n'a vu nos talons;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, doublons,
Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
On entendra siffler les balles;
Sitôt qu'en guerre nous entrons
Les rois ennemis font leurs malles,
Et commandent leurs postillons;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, rixdales,
Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales,
Sonnez, clairons!
On entendra siffler les balles;
Sur les villes nous tomberons;
Toutes femmes nous sont égales,
Que leurs cheveux soient bruns ou blonds;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, doublons,
Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
On entendra siffler les balles;
Du vin! Du faro! Nous boirons!
Dieu, pour nos bandes triomphales
Fit les vignes et les houblons;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, rixdales,
Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales,
Sonnez, clairons!
On entendra siffler les balles;
Quelquefois, ivres, nous irons
A travers foudres et rafales,
En zigzag, point à reculons.
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, doublons,
Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
On entendra siffler les balles;
Nous pillons, mais nous conquérons;
La guerre a parfois les mains sales,
Mais la victoire a les bras longs;
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, rixdales,
Sonnez, doublons!
Sonnez, rixdales,
Sonnez, doublons!
Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Rois, nous sommes les aquilons;
Vos couronnes sont nos vassales;
Et nous rirons quand nous mourrons.
On entendra siffler les balles;
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
[Illustration: LE COMTE FÉLIBIEN.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par H. Lefort.]
LE COMTE FÉLIBIEN
Attendu qu'il faut mettre à la raison la ville,
Qu'il faut tout écraser dans la guerre civile
Et vaincre les forfaits à force d'attentats,
Cosme vient d'égorger, pêle-mêle, des tas
De misérables, vieux, jeunes, toute une foule,
Dans Sienne où la fierté des grands siècles s'écroule.
Tous les murs sont criblés de biscayens de fer.
Le massacre est fini; mais un reste d'enfer
Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes.
La fumée encor flotte aux gueules des bombardes;
Et l'horreur du combat, des chocs et des assauts
Est visible partout, dans les rouges ruisseaux
Et dans l'effarement des morts, faces farouches;
On dirait que les cris sont encor dans les bouches,
On dirait que la foudre est encor dans les yeux,
Tant les cadavres sont vivants et furieux.
Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques.
Des gens quelconques vont et viennent; domestiques,
Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci;
Chacun a ce regard qui dit:--C'est bien ainsi.
Finissons-en. Silence! un nouveau maître arrive.--
L'indifférence aux morts qu'on a, pourvu qu'on vive,
L'acceptation froide et calme des affronts,
Cette lâcheté-là se lit sur tous les fronts.
--Pourquoi ces vanupieds sortaient-ils de leurs sphères?
Ils sont morts. C'est bien fait. Nous avons nos affaires.
Les rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux.
Nous serons muselés et rudoyés; tant mieux.
Enterrons. Oublions. Et parlons d'autre chose.--
Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose.
Et tous sont apaisés, et beaucoup sont contents.
Seul, un homme,--on dirait qu'il a près de cent ans
Et qu'il n'en a pas vingt, et qu'un astre est son âme,
A voir son front de neige, à voir ses yeux de flamme,--
Cet homme, moins semblable aux vivants qu'aux aïeux,
Rôde, et, quand il s'arrête, il n'a plus dans les yeux
Qu'un vague reste obscur de lueurs disparues,
Tant il songe et médite! et les passants des rues,
Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d'où,
Disent: C'est un génie; et d'autres: C'est un fou.
L'un crie:--Alighieri! c'est lui! c'est l'homme-fée
Qui revient des enfers comme en revint Orphée:
Orphée a vu Pluton, et Dante a vu Satan.
Il arrive de chez les morts; Dante, va-t'en.--
L'autre dit:--Ce n'est pas Dante, c'est Jérémie.--
La plainte a presque peur d'avoir été gémie
Et se cache devant le vainqueur irrité,
Mais cet homme est un tel spectre dans la cité
Qu'il semble effrayant même à la horde ennemie.
Et pourtant ce n'est point Dante ni Jérémie,
C'est simplement le vieux comte Félibien
Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien,
Et par qui fut fondé le collége de Sienne;
Il porte haut la tête étant une âme ancienne,
Et fait trembler; cet homme affronte les vainqueurs;
Mais, dans l'écroulement des esprits et des cœurs,
On le hait; le meilleur semble aux lâches le pire,
Et celui qui n'a pas d'épouvante en inspire.
Qu'importe à ce passant? Dans ce vil guet-apens,
Les uns étant gisants et les autres rampants,
Les uns étant la tombe et les autres la foule,
Il est le seul debout; il songe; le sang coule,
Le sang fume, le sang est partout; sombre, il va.