--Eurybiade, à qui Pallas confie Athène,

Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitaine

De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez

Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés;

Tandis que ce conseil hésite, attend, varie,

Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie;

La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d'appui.

Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd'hui,

Le jour est louche, l'air est fuyant, l'onde est lâche;

Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche;

J'estime peu la vague instable, mais je dis

Qu'un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis

Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie,

Avec force et dédain; et, n'ayant d'autre envie

Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter!

Il est temps que les cœurs renoncent à douter,

Et tout sera perdu, peuple, si tu n'opposes

La fermeté de l'homme aux trahisons des choses.

Nous sommes de fort près par Némésis suivis,

Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis.

Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine,

C'est de sauver Mégare, Égine et Salamine,

Et je trouve prudent en même temps que fier

De protéger la terre en défendant la mer.

L'immense roi venu des ténèbres profondes

Est sur le tremblement redoutable des ondes,

Qu'il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux

Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux,

Et frapper cet Achille à l'endroit vulnérable.

Que l'augure, appuyé sur son sceptre d'érable,

Interroge le foie et le cœur des moutons

Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons,

C'est son affaire; moi soldat, j'ai pour augure

Le Glaive, et c'est par lui que je me transfigure.

Combattre, c'est démence? Ah! soyons insensés!

Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais

Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre;

Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare

Fait fuir éperdûment la flottante Délos;

Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots,

Et dispersé si loin devant eux les écumes

Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes,

Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir.

UN PRÊTRE.

Ce n'est point pour l'Hadès, trop pressé de s'ouvrir,

Que la nature, source et principe des choses,

Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses;

Elle n'a point pour but le monstrueux tombeau;

Elle hait l'affreux Mars soufflant sur son flambeau;

Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères,

Pour berceuse aux enfants l'espérance des mères,

Et le glaive farouche est par elle abhorré

Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré.

THÉMISTOCLE.

Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe.

Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste

Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut.

Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud

Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête.

Ici nous couvrons tout, de l'Eubée à la Crète;

C'est donc ici qu'il faut frapper ce roi, contraint

De confier sa flotte au détroit qui l'étreint;

Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l'ombre,

La grande audace peut cacher le petit nombre;

Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux.

Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d'yeux.

Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires;

Les heures noires sont de bonnes conseillères,

O rois, et je reçois volontiers de la nuit

L'avis sombre qui fait que l'ennemi s'enfuit.

Par le tombeau béant je me laisse convaincre;

Consentir à mourir c'est consentir à vaincre;

La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier

Qui promet un cyprès et qui donne un laurier;

Elle se ferme au brave osant heurter sa porte;

Car, devant un héros, la mort est la moins forte.

C'est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison.

Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon

Ne me font pas peur. J'ai nos quatre cents galères,

L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent, et nos colères.

Il est temps que les dieux nous aident; et d'ailleurs

Nous serons pires, nous, s'ils ne sont pas meilleurs.

Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage,

C'est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage

Du destin; et, vainqueur, et mon pays sauvé,

J'entre au temple et je baise à genoux le pavé.

Combattons.--

Comme s'ils entendaient ces paroles,

Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles;

Deux jours après, à l'heure où l'aube se leva,

Les chevaux du soleil dirent: Xercès s'en va!

LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE

Me voilà, je suis un éphèbe,

Mes seize ans sont d'azur baignés;

Guerre, déesse de l'Érèbe,

Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire!

Puisque Xercès est le plus fort,

Prends-moi pour la lutte et la gloire

Et pour la tombe; mais d'abord

Toi dont le glaive est le ministre,

Toi que l'éclair suit dans les cieux,

Choisis-moi de ta main sinistre

Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache pas autre chose

Que rire d'un rire ingénu,

Qui soit divine, ayant la rose

Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune

A l'homme plein du noir destin

Que ne l'est au profond Neptune

La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse

Vite sur mon cœur enflammé;

Je veux bien mourir, ô déesse,

Mais pas avant d'avoir aimé.

LES BANNIS

Cynthée, athénien proscrit, disait ceci:

Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi,

Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d'Athènes,

Nous suivions le sentier que voici dans les plaines,

Car on nous a bannis au désert de Thryos.

Un bruit pareil au bruit de mille chariots,

Un fracas comme en peut faire un million d'hommes,

S'éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes.

Alors pour écouter nous nous sommes assis;

Et ce grand bruit venait du côté d'Éleusis;

Or Éleusis était alors abandonnée,

Et tout était désert de Thèbe à Mantinée

A cause du ravage horrible des persans.

Les champs sans laboureurs, les routes sans passants

Attristaient le regard depuis plus d'une année.

Nous étions là, la face à l'orient tournée,

Et l'étrange rumeur sur nos têtes passait;

Et Méphialte alors me dit:--Qu'est-ce que c'est?

--Je l'ignore, lui dis-je. Il reprit:--C'est l'Attique

Qui se soulève, ou bien c'est l'Iacchus mystique

Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu'un.

--Ami, ce que l'exil a de plus importun,

Repris-je, c'est qu'on est en proie à la chimère.

Et cependant le bruit cessa.--Fils de ta mère,

Me dit-il, je suis sûr qu'on parle en ce ciel bleu,

Et c'est la voix d'un peuple ou c'est la voix d'un dieu.

Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire?

--Non.--Ni moi. Cependant je sens comme une lyre

Qui dans mon cœur s'éveille et chante, et qui répond,

Sereine, à ce fracas orageux et profond.

--Et moi, dis-je, j'entends de même une harmonie

Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie.

Alors Méphialtès s'écria:--Crois et vois.

Nous avons tous les deux entendu cette voix;

Elle n'a point passé pour rien sur notre tête;

Elle nous donne avis que la revanche est prête;

Qu'aux champs où, jeune, au tir de l'arc je m'exerçais

Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès!

Cette voix a l'accent farouche du prodige.

Si c'est le cri d'un peuple, il est pour nous, te dis-je;

Si c'est un cri des dieux, il est contre ceux-là

Par qui le sol sacré de l'Olympe trembla.

Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu'il parte!--

Et moi banni d'Athène et lui banni de Sparte,

Nous disions; lui:--Que Sparte, invincible à jamais

Soit comme un lever d'astre au-dessus des sommets!

Et moi:--Qu'Athènes vive et soit du ciel chérie!--

Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.

AIDE OFFERTE A MAJORIEN

PRÉTENDANT A L'EMPIRE

Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau.

Une immense horde humaine emplissant l'horizon.

UN HOMME DE LA HORDE.

Majorien, tu veux de l'aide. On t'en apporte.

MAJORIEN.

Qui donc est là?

L'HOMME.

La mer des hommes bat ta porte.

MAJORIEN.

Peuple, quel est ton chef?

L'HOMME.

Le chef s'appelle Tous.

MAJORIEN.

As-tu des tyrans?

L'HOMME.

Deux. Faim et soif.

MAJORIEN.

Qu'êtes-vous?

L'HOMME.

Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l'ombre.

MAJORIEN.

Votre pays?

L'HOMME.

La nuit.

MAJORIEN.

Votre nom?

L'HOMME.

Les Sans nombre.

MAJORIEN.

Ce sont vos chariots qu'on voit partout là-bas?

L'HOMME.

Quelques-uns seulement de nos chars de combats.

Ce que tu vois ici n'est que notre avant-garde.

Dieu seul peut nous voir tous quand sur terre il regarde.

MAJORIEN.

Qu'est-ce que vous savez faire en ce monde?

L'HOMME.

Errer.

MAJORIEN.

Vous qui cernez mon camp, peut-on vous dénombrer?

L'HOMME.

Oui.

MAJORIEN.

Pour passer ici devant l'aigle romaine,

Combien vous faudra-t-il de temps?

L'HOMME.

Une semaine.

MAJORIEN.

Qu'est-ce que vous voulez?

L'HOMME.

Nous nous offrons à toi.

Car avec du néant nous pouvons faire un roi.

MAJORIEN.

César vous a vaincus.

L'HOMME.

Qui, César?

MAJORIEN.

Nul ne doute

Que Dentatus n'ait mis vos hordes en déroute.

L'HOMME.

Va-t'en le demander aux os de Dentatus.

MAJORIEN.

Spryx vous dompta.

L'HOMME.

Je ris.

MAJORIEN.

Cimber vous a battus.

L'HOMME.

Nous n'avons de battu que le fer de nos casques.

MAJORIEN.

Qui donc vous a chassés jusqu'ici?

L'HOMME.

Les bourrasques,

Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent,

L'éclair, l'immensité; personne de vivant.

Nul n'est plus grand que nous sur la terre où nous sommes.

Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes.

Nous voulons notre part des tièdes horizons.

Si tu nous la promets, nous t'aidons. Finissons.

Veux-tu de nous? La paix. N'en veux-tu pas? La guerre.

MAJORIEN.

Me redoutez-vous?

L'HOMME.

Non.

MAJORIEN.

Me connaissez-vous?

L'HOMME.

Guère.

MAJORIEN.

Que suis-je pour vous?

L'HOMME.

Rien. Un homme. Le romain.

MAJORIEN.

Mais où donc allez-vous?

L'HOMME.

La terre est le chemin,

Le but est l'infini, nous allons à la vie.

Là-bas une lueur immense nous convie.

Nous nous arrêterons lorsque nous serons là.

MAJORIEN.

Quel est ton nom à toi qui parles?

L'HOMME.

Attila.

VI

APRÈS LES DIEUX, LES ROIS

II

DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS

L'HYDRE

Quand le fils de Sancha, femme du duc Geoffroy,

Gil, ce grand chevalier nommé l'Homme qui passe,

Parvint, la lance haute et la visière basse,

Aux confins du pays dont Ramire était roi,

Il vit l'hydre. Elle était effroyable et superbe;

Et, couchée au soleil, elle rêvait dans l'herbe.

Le chevalier tira l'épée et dit: C'est moi.

Et l'hydre, déroulant ses torsions farouches

Et se dressant, parla par une de ses bouches,

Et dit:--Pour qui viens-tu, fils de doña Sancha?

Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire?

--C'est pour le monstre.--Alors c'est pour le roi, beau sire.

Et l'hydre, reployant ses nœuds, se recoucha.

QUAND LE CID FUT ENTRÉ DANS LE GÉNÉRALIFE

Quand le Cid fut entré dans le Généralife,

Il alla droit au but et tua le calife,

Le noir calife Ogrul, haï de ses sujets.

Le cid Campeador aux prunelles de jais,

Au poing de bronze, au cœur de flamme, à l'âme honnête,

Fit son devoir, frappa le calife à la tête,

Et sortit du palais seul, tranquille et rêveur.

Devant ce meurtrier et devant ce sauveur

Tout semblait s'écarter comme dans un prodige.

Soudain parut Médnat, le vieillard qui rédige

Le commentaire obscur et sacré du koran

Et regarde la nuit l'étoile Aldebaran.

Il dit au Cid, après le salut ordinaire:

--Cid, as-tu rencontré quelqu'un?

--Oui, le tonnerre.

--Je le sais; je l'ai vu, répondit le docteur.

Il m'a parlé. J'étais monté sur la hauteur,

Pour prier. Le tonnerre a dit à mon oreille:

Me voici, la douleur des peuples me réveille,

Et je descends du ciel quand un prince est mauvais;

Mais je vois arriver le Cid et je m'en vais.

LE ROMANCERO DU CID

I

L'ENTRÉE DU ROI

Vous ne m'allez qu'à la hanche;

Quoique altier et hasardeux,

Vous êtes petit, roi Sanche;

Mais le Cid est grand pour deux.

Quand, chez moi, je vous accueille

Dans ma tour et dans mon fort,

Vous tremblez comme la feuille,

Roi Sanche, et vous avez tort.

Sire, ma herse est fidèle;

Sire, mon seuil est pieux;

Et ma bonne citadelle

Rit à l'aurore des cieux.

Ma tour n'est qu'un tas de pierre,

Roi, mais j'en suis le seigneur;

Elle porte son vieux lierre

Comme moi mon vieil honneur.

Mes hirondelles sont douces;

Mes bois ont un pur parfum,

Mes nids n'ont pas dans leurs mousses

Un cheveu pris à quelqu'un.

Tout passant, roi de Castille,

More ou juif, rabbin, émir,

Peut entrer dans ma bastille

Tranquillement, et dormir.

Je suis le Cid calme et sombre

Qui n'achète ni ne vend,

Et je n'ai sur moi que l'ombre

De la main du Dieu vivant.

Cependant je vous admire,

Vous m'avez fait triste et nu

Et vous venez chez moi, sire;

Roi, soyez le mal venu.

II

SOUVENIR DE CHIMÈNE

Si le mont faisait reproche

A l'air froid, aigre et jaloux,

C'est moi qui serais la roche,

Et le vent ce serait vous.

Roi, j'en connais qui trahissent,

Mais je suis le vieux soumis;

Tous vos amis me haïssent,

Moi, je hais vos ennemis.

Et dans mon dédain je mêle

Tous vos favoris, ô roi;

L'épaisseur de ma semelle

Me suffit entre eux et moi.

Roi, quand j'épousai ma femme,

J'eus à me plaindre de vous;

Pourtant je n'ai rien dans l'âme,

Dieu fut grand, le ciel fut doux,

L'évêque avait sa barrette,

On marchait sur des tapis,

Chimène eut sa gorgerette

Pleine de fleurs et d'épis.

J'avais un habit de moire

Sous l'acier de mon corset.

Je ne garde en ma mémoire

Que le soleil qu'il faisait.

Entrez en paix dans ma ville.

On vous parlerait pourtant

D'une façon plus civile

Si l'on était plus content.

III

LE ROI JALOUX

Parce que, Léon, la Manche,

L'Èbre, on vous a tout donné,

Et qu'on était grand, don Sanche,

Avant que vous fussiez né,

Est-ce une raison pour être

Vil envers moi qui suis vieux?

Roi, c'est trop d'être le maître

Et d'être aussi l'envieux.

Nous, fils de race guerrière,

Seigneur, nous vous en voulons

Pour vos rires par derrière

Qui nous mordent les talons.

Est-ce qu'à votre service

Le Cid s'est estropié

Au point d'avoir quelque vice

Dans le poignet ou le pié,

Qu'il s'entend, sans frein ni règle,

Moquer par vos gens à vous?

Ne suis-je plus qu'un vieux aigle

A réjouir les hiboux?

Roi, qu'on mette, avec sa chape,

Sa mitre et son palefroi,

Dans une balance un pape

Portant sur son dos un roi;

Ils pèseront dans leur gloire

Moins que moi, Campeador,

Quand le roi serait d'ivoire,

Quand le pape serait d'or!

IV

LE ROI INGRAT

Je vous préviens qu'on me fâche

Moi qui n'ai rien que ma foi,

Lorsqu'étant homme, on est lâche,

Et qu'on est traître, étant roi.

Je sens vos ruses sans nombre;

Oui, je sens tes trahisons.

Moi pour le bien, toi pour l'ombre,

Dans la nuit nous nous croisons.

Je te sers, et je m'en vante;

Tu me hais et tu me crains;

Et mon cheval t'épouvante

Quand il jette au vent ses crins.

Tu te fais, tristes refuges,

Adorer soir et matin

En castillan par tes juges,

Par tes prêtres en latin.

Roi, si deux et deux font quatre,

Un fourbe est un mécréant.

Quant à moi, je veux rabattre

Plus d'un propos malséant.

Quand don Sanche est dans sa ville,

Il me parle avec hauteur;

Je suis un bien vieux pupille

Pour un si jeune tuteur.

Je ne veux pas qu'on me manque.

Quand tu me fais défier

Par ton clerc à Salamanque,

A Jaen par ton greffier;

Quand, derrière tes murailles

Où tu chasses aux moineaux,

Roi, je t'entends qui me railles,

Moi, l'arracheur de créneaux,

Je pourrais y mettre un terme;

Je t'enverrais, roi des goths,

D'une chiquenaude à Lerme

Ou d'un soufflet à Burgos.

V

LE ROI DÉFIANT

Quand je songe en ma tanière,

Mordant ma barbe et rêvant,

Regardant dans ma bannière

Les déchirures du vent,

Ton effroi sur moi se penche.

Tremblant, par tes alguazils

Tu te fais garder, roi Sanche,

Contre mes sombres exils.

Moi, je m'en ris. Peu m'importe,

O roi, quand un vil gardien

Couche en travers de ta porte,

Qu'il soit homme ou qu'il soit chien!

Tu dis à ton économe,

A tes pages blancs ou verts:

--«A quoi pense ce bonhomme

Qui regarde de travers?

«A quoi donc est-ce qu'il songe?

Va-t-il rompre son lien?

J'ai peur. Quel est l'os qu'il ronge?

Est-ce son nom ou le mien?

«Qu'est-ce donc qu'il prémédite?

S'il n'est traître, il en a l'air.

Dans sa montagne maudite

Ce baron-là n'est pas clair.

«A quoi pense ce convive

Des loups et des bûcherons?

J'ai peur. Est-ce qu'il ravive

La fraîcheur des vieux affronts?

«Le laisser libre est peu sage;

Le Cid est mal muselé.»--

Roi, c'est moi qui suis ma cage

Et c'est moi qui suis ma clé.

C'est moi qui ferme mon antre,

Mes rocs sont mes seuls trésors;

Et c'est moi qui me dis: rentre!

Et c'est moi qui me dis: sors!

Soit que je vienne ou que j'aille,

Je tire seul mon verrou.

Ah! tu trouves que je bâille

Trop librement dans mon trou!

Tu voudrais dans ma vieillesse,

Comme un dogue dans ta cour,

M'avoir, moi, le Cid, en laisse,

Et me tenir dans ma tour,

Et me tenir dans mes lierres,

Gardé comme les brigands...--

Va mettre des muselières

Aux gueules des ouragans!

VI

LE ROI ABJECT

Roi que gêne la cuirasse,

Roi qui m'as si mal payé,

Tu fais douter de ta race;

Et, dans sa tombe ennuyé,

Ton vieux père, âme loyale,

Dit:--Quelque bohémien

A, dans la crèche royale,

Mis son fils au lieu du mien!--

Roi, ma meilleure cuisine

C'est du pain noir, le sais-tu,

Avec quelque âpre racine,

Le soir quand on s'est battu.

M'as-tu nourri sous ta tente,

Et suis-je ton écolier?

M'as-tu donné ma patente

De comte et de chevalier?

Roi, je vis dans la bataille.

Si tu veux, comparons-nous.

Pour ne point passer ta taille,

Je vais me mettre à genoux.

Pendant que tu fais tes pâques

Et que tu dis ton credo,

Je prends les tours de Saint-Jacques

Et les monts d'Oviédo.

Je ne m'en fais pas accroire.

Toi-même tu reconnais

Que j'ai la peau toute noire

D'avoir porté le harnais.

Seigneur, tu fis une faute

Quand tu me congédias;

C'est mal de chasser un hôte,

Fou de chasser Ruy Diaz.

Roi, c'est moi qui te protége.

On craint le son de mon cor.

On croit voir dans ton cortége

Un peu de mon ombre encor.

Partout, dans les abbayes,

Dans les forts baissant leurs ponts,

Tes volontés obéies

Font du mal, dont je réponds.

Roi par moi; sans moi, poupée!

Le respect qu'on a pour toi,

La longueur de mon épée

En est la mesure, ô roi!

Ce pays ne connaît guère,

Du Tage à l'Almonacid,

D'autre musique de guerre

Que le vieux clairon du Cid.

Mon nom prend toute l'Espagne,

Toute la mer à témoin;

Ma fanfare de montagne

Vient de haut et s'entend loin.

Mon pas fait du bruit sur terre,

Et je passe mon chemin

Dans la rumeur militaire

D'un triomphateur romain.

Et tout tremble, Irun, Coïmbre,

Santander, Almodovar,

Sitôt qu'on entend le timbre

Des cymbales de Bivar.

VII

LE ROI FOURBE

Certe, il tient moins de noblesse

Et de bonté, vois-tu bien,

Roi, dans ton collier d'altesse,

Que dans le collier d'un chien!

Ta foi royale est fragile.

Elle affirme, jure et fuit.

Roi, tu mets sur l'évangile

Une main pleine de nuit.

Avec toi tout est précaire,

Surtout quand tu t'es signé

Devant quelque reliquaire

Où le saint tremble indigné.

A tes traités, verbiage,

Je préférerais souvent

Les promesses du nuage

Et la parole du vent.

La parole qu'un roi fausse

Derrière les gens trahis

N'est plus que la sombre fosse

De la pudeur d'un pays.

Moi, je tiens pour périls graves,

Et je dois le déclarer,

Ce qu'en arrière des braves

Les traîtres peuvent jurer.

Roi, vous l'avouerez, j'espère,

Mieux vaut avoir au talon

Le venin d'une vipère

Que le serment d'un félon.

Je suis dans ma seigneurie,

Parlant haut, quoique vassal.

Après cela, je vous prie

De ne pas le prendre mal.

VIII

LE ROI VOLEUR

Roi, fallait-il que tu vinsses

Pour nous écraser d'impôts?

Nous vivons dans nos provinces,

Pauvres sous nos vieux drapeaux.

Nous bravons tes cavalcades.

Sommes-nous donc des vilains,

Pour engraisser des alcades

Et nourrir des chapelains?

Quant à payer, roi bravache,

Jamais! et j'en fais serment.

Ma ville est-elle une vache

Pour la traire effrontément?

Je vais continuer, sire,

Et te parler du passé,

Puisqu'il est bon de tout dire

Et puisque j'ai commencé.

Roi, tu m'as pris mes villages,

Roi, tu m'as pris mes vassaux;

Tu m'as pris mes grands feuillages

Où j'écoutais les oiseaux;

Roi, tu m'as pris mon domaine,

Mon champ, de saules bordé;

Tu m'allais prendre Chimène,

Roi, mais je t'ai regardé.

Si les rois étaient pendables,

Je t'aurais offert déjà

Dans mes ongles formidables

Au gibet d'Albavieja.

D'ombre en vain tu t'environnes;

Ma colère un jour pensa

Prendre l'or de tes couronnes

Pour ferrer Babieça.

Je suis plein de rêves sombres,

Ayant, vieux suspect vainqueur,

Toute ma gloire en décombres

Dans le plus noir de mon cœur.

IX

LE ROI SOUDARD

Quand vous entrez en campagne,

Louche orfraie au fatal vol,

On ferait honte à l'Espagne

De vous nommer espagnol.

Sire, on se bat dans les plaines,

Sire, on se bat dans les monts;

Les campagnes semblent pleines

D'archanges et de démons.

On se bat dans les provinces;

Et ce choc de boucliers

Va de vous, les petits princes,

A nous, les grands chevaliers.

Les rocs ont des citadelles

Et les villes ont des tours

Où volent à tire-d'ailes

Les aigles et les vautours.

La guerre est le cri du reître,

Du vaillant et du maraud,

Un jeu d'en bas et peut-être

Un jugement de là-haut;

La guerre, cette aventure

Sur qui plane le corbeau,

Se résout en nourriture

Pour les bêtes du tombeau;

Le chacal se désaltère

A tous ces sanglants hasards;

Et c'est pour les vers de terre

Que travaillent les césars;

Les camps sont de belles choses;

Mais l'homme loyal ne croit

Qu'à la justice des causes

Et qu'à la bonté du droit.

Car la guerre est folle et rude.

Pour la faire honnêtement

Il faut une certitude

Prise dans le firmament.

Je remarque en mes tristesses

Que la gloire aux durs sentiers

Ne connaît pas les altesses

Et s'en passe volontiers.

Un soldat vêtu de serge

Est parfois son favori;

Et l'épée est une vierge

Qui veut choisir son mari.

Roi, les guerres que vous faites

Sont les guerres d'un félon

Qui souffle dans des trompettes

Avec un bruit d'aquilon;

Qui, ne risquant son panache

Qu'à demi dans les brouillards,

S'il voit des hommes se cache,

Et vient s'il voit des vieillards;

Qui, se croyant Alexandre,

Ne laisse dans les maisons

Que des os dans de la cendre

Et du sang sur des tisons;

Et qui, riant sous les portes,

Vous montre, quand vous entrez,

Sur des tas de femmes mortes

Des tas d'enfants éventrés.

X

LE ROI COUARD

Roi, dans tes courses damnées,

Avec tes soldats nouveaux,

Ne va pas aux Pyrénées,

Ne va pas à Roncevaux.

Ces roches sont des aïeules,

Les mères des océans.

Elles se défendraient seules;

Car ces monts sont des géants.

Une forte race d'hommes,

Pleins de l'âpreté du lieu,

Vit là loin de vos sodomes

Avec les chênes de Dieu.

Y passer est téméraire.

Nul encor n'a deviné

Si le chêne est le grand frère

Ou bien si l'homme est l'aîné.

Ce peuple est là, loin du monde,

Libre hier, libre demain.

Sur ces hommes l'éclair gronde;

Leur chien leur lèche la main.

Hercule y vint. Tout recule

Dans ces monts où fuit l'isard.

Roi, César après Hercule,

Charlemagne après César,

Ont crié miséricorde

Devant ces pâtres jaloux

Chaussés de souliers de corde

Et vêtus de peaux de loups.

Dieu, caché sous leur feuillage,

Prit ce noir pays vaillant

Pour faire naître Pélage,

Pour faire mourir Roland.

Si jamais, dans ces repaires,

Risquant tes hautains défis,

Tu venais voir si les pères

Vivent encor dans les fils,

Eusses-tu vingt mille piques,

Eusses-tu, roi fanfaron,

Tes bannières, tes musiques,

Tout ton bruit de moucheron,

Pour que tu t'en ailles vite,

Fussent-ils un contre cent,

Et pour qu'on te voie en fuite;

De mont en mont bondissant,

Comme on voit des rocs descendre

Les torrents en février,

Il te suffirait d'entendre

La trompe d'un chevrier.

XI

LE ROI MOQUEUR

Quand, barbe grise, je parle

Du saint pays montagnard

Et du grand empereur Charle

Et du grand bâtard Bernard,

Et d'Hercule et de Pélage,

Roi Sanche, tu me crois fou;

Tu prends ces fiertés de l'âge

Pour la rouille d'un vieux clou.

Mais ton vain rire farouche,

Roi, n'est pas une raison

Qui puisse fermer la bouche

A quelqu'un dans ma maison;

C'est pourquoi je continue,

Te saluant du drapeau,

Et te parlant tête nue

Quand tu gardes ton chapeau.

XII

LE ROI MÉCHANT

J'ai, dans Albe et dans Girone,

Vu l'honnête homme flétri,

Et des gens dignes d'un trône

Qu'on liait au pilori;

J'ai vu, c'est mon amertume,

Tes bourreaux abattre, ô roi,

Des fronts qu'on avait coutume

De saluer plus que toi.

Rois, Dieu fait croître où nous sommes,

Dans ce monde de péchés,

Une herbe de têtes d'hommes,

Et c'est vous qui la fauchez.

Ah! nos maîtres, quand vous n'êtes,

Avec vos vils compagnons,

Occupés que de sornettes,

Nous pleurons et nous saignons.

Roi, cela fendrait des pierres

Et toucherait des voleurs

Que de si fermes paupières

Versent de si sombres pleurs!

Sous toi l'Espagne est mal sûre

Et tremble, et finit par voir,

Roi, que ta main lui mesure

Trop d'aunes de crêpe noir.

J'ai reconnu, car vous êtes

Le sinistre et l'inhumain,

Des amis dans des squelettes

Qui pendaient sur le chemin.

J'ai, dans les forêts prochaines,

Vu le travail des bourreaux,

Et la tristesse des chênes

Pliant au poids des héros.

J'ai vu râler sous des porches

De vieux corps désespérés.

Roi, de lances et de torches

Ces pays sont effarés.

J'ai vu des ducs et des comtes

S'agenouiller au billot.

Tu ne nous dois pas de comptes,

Cœur trop bas et front trop haut!

La Légende des siècles tome I · 第 5 / 12 段