L’ITALIEN SANS MAITRE

Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette

petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne

sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé

aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à

faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable:

pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien

et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me

comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde

est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je

lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma

disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille

ce mot le matin, dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore

tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots

ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir

et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en

cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir

les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en

veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme

orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et

ce sont ceux-là que je prends--le plus souvent, mais pas toujours. Si je

trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien,

je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au

premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce

soigneusement, il la comprendra et cela me suffit.

Le mot d’hier était: _Avanti_. Il a un air shakespearien et veut dire

sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une

phrase entière: _Sono dispiacentissimo_. Je ne sais pas ce que cela veut

dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et

contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes

phrases ne me servent que pour un jour, il m’arrive d’en conserver

parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers

avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre

la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là

est: _Dov’ è il gatto_. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse

surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je

désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale.

Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que

l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.»

Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde,

au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles

du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je

n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un

charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir

d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder,

mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus

de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y

puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un

journal italien et sans me servir de dictionnaire. De cette façon, je

serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre

toute indigestion de nouvelles.

Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir.

Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient

le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé,

comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à

chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il

n’y a rien qui vous intéresse personnellement.

En principe, nous sommes tous très friands de meurtres, de scandales,

d’escroqueries, de vols, d’explosions, de collisions et de tout ce qui y

ressemble, lorsque nous en pouvons connaître les victimes ou les héros,

lorsqu’ils sont nos amis ou nos voisins, mais lorsqu’ils nous sont

complètement étrangers, nous ne prenons généralement pas grand intérêt à

ces dramatiques faits divers. Maintenant, l’ennui avec les journaux

américains, c’est qu’ils ne font aucun choix, ils énumèrent et racontent

tous les drames qui se sont accomplis sur la terre entière et il en

résulte pour le lecteur un grand dégoût et une immense lassitude. Par

habitude, vous absorbez toute cette ration de boue chaque jour, mais

vous arrivez vite à n’y prendre aucun intérêt et en réalité, vous en

êtes écœuré et fatigué. C’est que quarante-neuf sur cinquante de ces

histoires concernent des étrangers, des gens qui sont loin de vous, très

loin, à mille kilomètres, à deux mille kilomètres, à dix mille

kilomètres. Alors, si vous voulez bien y réfléchir, qui donc va se

soucier de ce qui arrive à ces êtres-là? L’assassinat d’un ami me touche

plus que le massacre de tout un régiment étranger. Et, selon moi, le

fait d’apprendre qu’un scandale vient d’éclater dans une petite ville

voisine est plus intéressant que de lire le récit de la ruine d’une

Sodome ou d’une Gomorrhe située dans un autre continent. Il me faut les

nouvelles du pays où j’habite.

Quoi qu’il en soit, je vis tout de suite que le journal florentin me

conviendrait parfaitement: cinq sur six des scandales et des drames

rapportés dans ce numéro étaient locaux; il y avait les aventures des

voisins immédiats, on aurait presque pu dire des amis. En ce qui

concerne les nouvelles du monde extérieur, il n’y en avait pas trop,

disons: juste assez. Je m’abonnai. Je n’eus aucune occasion de le

regretter. Chaque matin j’y trouvais les nouvelles dont j’avais besoin

pour la journée. Je ne me servis jamais de dictionnaire. Très souvent,

je ne comprenais pas très bien, quelques détails m’échappaient, mais,

n’importe, je voyais l’idée. Je vais donner ici une coupure ou deux de

quelques passages afin de bien montrer combien cette langue est claire:

+---------------------------------------------+

| Il ritorno dei Reali d’Italia |

| Elargizione del Re all’ Ospedale italiano |

+---------------------------------------------+

La première ligne annonce évidemment le retour des souverains

italiens--qui étaient allés en Angleterre. La seconde ligne doit se

rapporter à quelque visite du roi à l’hôpital italien.

Je lis plus loin:

+------------------------------------------------------+

| Il ritorno dei Sovrani |

| a Roma |

| ROMA, 24, ore 22,50.--I Sovrani e le Principessine |

| Reali si attendono a Roma domani alle ore 15,51. |

+------------------------------------------------------+

Retour des souverains à Rome, vous voyez! La dépêche est datée: Rome, le

24 novembre, 23 heures moins dix. Cela paraît signifier: «Les souverains

et la famille royale sont attendus à Rome demain à 16 heures et 51

minutes.»

Je ne sais pas comment on compte l’heure en Italie, mais, si j’en juge

d’après ces fragments, je suppose que l’on commence à compter à minuit

et que l’on poursuit sans s’arrêter jusqu’à l’expiration des

vingt-quatre heures. Dans la coupure ci-après, il semble indiqué que les

théâtres s’ouvrent à 20 heures et demie. S’il ne s’agit pas de matinées,

ore 20,30 doit indiquer 8 heures 30 du soir:

+--------------------------------------------------+

| Spettacoli del di 25 |

| |

|TEATRO DELLA PERGOLA.--(Ore 20,30)--Opera: |

| _Bohème_. |

|TEATRO ALFIERI.--Compagnia drammaticá Drago--(Ore |

| 20,30)--_La Legge._ |

|ALHAMBRA.--(Ore 20,30)--Spettacolo variato. |

|SALA EDISON--Grandioso spettacolo Cinematografico:|

| _Quo Vadis?_--Inaugurazione della Chiesa |

| Russa.--In coda al Direttissimo.--Vedute di |

| Firenze con gran movimento.--America: Trasporto |

| tronchi giganteschi.--I ladri in casa del |

| Diavolo--Scene comiche. |

|CINEMATOGRAFO.--Via Brunelleschi, n. 4.--Programma|

| straordinario. _Don Chisciotte._--Prezzi |

| popolari. |

+--------------------------------------------------+

Tout cela m’est parfaitement compréhensible, excepté l’inauguration de

ce _Chiesa_ russe: en anglais _cheese_ veut dire fromage... cela se

ressemble... enfin je ne comprends pas.

Ce journal n’a que quatre pages et comme il a de longs articles de fond

et beaucoup d’annonces, il n’y a pas beaucoup de place pour les crimes,

désastres et autres abominations, grâces au ciel! Aujourd’hui je n’y

trouve qu’un scandale:

+------------------------------------------------------------------------+

| Una principessa |

| |

| CHE FUGGE CON UN COCCHIERE |

| |

| PARIGI 24.--Il _Matin_ ha da Berlino che la Principessa |

|Schovenbsre-Waldenbure scomparve il 9 Novembre. |

|Sarebbe partita col suo cocchiere. La Principessa |

|ha 27 anni. |

+------------------------------------------------------------------------+

Vingt-sept ans et décamper (_scomparve_) le 9 novembre avec son cocher!

Pauvre Princesse! J’espère que _Sarebbe_ ne s’en repentira pas, mais

j’ai peur pour elle. _Sono dispiacentissimo._..

Il y a encore quelques incendies, deux accidents; en voici un:

+---------------------------------------------------------------+

| Grave disgrazia sul Ponte Vecchio |

| |

| Stammattina, circa le 7,30, mentre Giuseppe Sciatti, |

|di anni 55, di Casellina e Torri, passava dal Ponte |

|Vecchio, stando seduto sopra un barroccio carico di |

|verdura, perse l’equilibrio e cadde al suolo, rimanendo |

|con la gamba destra sotta una ruota del veicolo. |

| |

| Le Sciatti fu subito raccolto da alcuni cittadini, |

|che, per mezzo della pubblica vettura n. 365, le trasportarono |

|a San Giovanni di Dio. |

| |

| Ivi il medico di guardia gli riscontrò la frattura |

|della gamba destra e alcune lievi escorazioni giudicandolo |

|guaribile in 50 giorni salvo complicazioni |

+---------------------------------------------------------------+

Cela paraît signifier: «Sérieux accident sur le Vieux-Pont. Ce matin

vers 7 h. 30, M. Joseph Sciatti âgé de 55 ans, originaire de Casellina

et de Torri, se trouvant assis au sommet d’un tas de verdure (feuilles?

foin? légumes?) qui remplissait sa voiture, perdit l’équilibre, tomba et

sa jambe droite passa sous une des roues du véhicule.

«Le dit Sciatti fut vite ramassé par quelques citadins, qui, à l’aide de

la voiture publique (fiacre?) nº 365, le transportèrent à

Saint-Jean-de-Dieu.»

Le paragraphe 3 est un peu plus obscur, mais je crois qu’il y est dit

que le médecin arrangea la jambe droite d’une manière assez adroite et

que du moment que la gauche n’est pas atteinte, il nous est permis

d’espérer que dans cinquante jours le blessé sera tout à fait

_giudicandolo guaribile_, s’il n’y a pas de complication.--Au fait,

_guaribile_ doit se rapprocher de _guérissable_, mais n’importe.

Il y a un grand charme à lire ces petites nouvelles dans une langue que

l’on connaît à peine--c’est le charme qui s’attache toujours à ce qui

est mystérieux et incertain. En de telles circonstances, vous ne pouvez

jamais être absolument assuré de la signification de ce que vous lisez:

c’est comme une proie que vous poursuivez, vous essayez comme ceci,

puis comme cela, et c’est ce qui rend l’exercice amusant. Un

dictionnaire gâterait tout! Quelquefois un seul mot douteux jettera un

voile de rêve et d’incertitude dorée sur tout un paragraphe plein de

froides et pratiques certitudes. Vous resterez songeur et chercherez à

deviner un adorable mystère dans un récit qui n’est au fond que vulgaire

et laid. Serait-ce sage de détruire tout ce charme à l’aide d’un coup de

dictionnaire?

Après quelques jours de repos, je me suis remis à chercher chaque jour

ma petite pâture d’italien. Je la trouve sans peine dans mon journal.

Voici, par exemple, un câblogramme de Chicago à Paris. Tous les mots,

sauf un, sont intelligibles à ceux qui ne savent pas l’italien:

+-------------------------------------------------------------+

| Revolverate in teatro. |

| |

| PARIGI, 27.--La _Patrie_ ha da Chicago: |

| |

| Il guardiano del teatro dell’ opera di Wallace (Indiana), |

|avendo voluto espellere uno spettatore che |

|continuava a fumare malgrado il divieto, questo spalleggiato |

|dai suoi amici tirò diversi colpi di rivoltella. |

|Il guardiano rispose. Naque una scarcia generale. |

|Grande panico fra gli spettatori. Nessun ferito. |

+-------------------------------------------------------------+

_Traduction_:--«COUPS DE REVOLVER DANS UN THÉATRE. _Paris, le 27._--_La

Patrie_ reçoit la dépêche suivante de Chicago. Un gardien de théâtre de

l’Opéra de Wallace (Indiana), ayant voulu expulser un spectateur qui

continuait à fumer malgré la défense, celui-ci, _spalleggiato_ par ses

amis, tira plusieurs coups de revolver. Le gardien riposta. D’où frayeur

générale, grande panique parmi les spectateurs. Personne de blessé.»

Je parierais que cette bénigne bagarre qui avait eu lieu à l’Opéra de

Wallace (Indiana) ne frappa personne en Europe, excepté moi. Mais j’ai

été vivement frappé et ce qui m’a frappé, c’est l’impossibilité où je

suis de savoir, de science certaine, ce qui a poussé le spectateur à

tirer de son revolver contre le gardien. Je lus ce récit tranquillement,

sans émotion et sans étonnement jusqu’au moment où j’arrivai à ce mot

_spalleggiato_ qui expliquait tout, mais dont j’ignorais la

signification. Vous voyez quelle affaire! et quel riche et profond

mystère entourait pour moi tout ce petit drame. C’est là le charme

délicieux de l’ignorance. Vous commencez à lire un récit... le mot

principal d’une phrase vous échappe, vous voilà livré à vos

suppositions, vous êtes libre de vous amuser à votre guise, vous n’avez

pas à craindre de voir le mystère se dissiper tout d’un coup. Aucune

supposition ne vous fournira la signification exacte du mot inconnu.

Tous les autres mots vous fournissaient quelque indice par leur forme,

leur orthographe, leur son, celui-là ne vous dit rien, il garde son

secret. Que veut dire _spalleggiato_? S’il y a un indice quelque part,

une légère ombre d’indice, c’est dans les cinq lettres qui se suivent au

milieu du mot, _alleg_... Cela signifierait-il que le spectateur fut

_allégé_ par ses amis et que c’est là ce qui le conduisit à faire feu

sur le policier? Mais _allégé_? _Volé?_ Je ne vois pas du tout comment

il se fait qu’un bonhomme volé par ses amis se soit obstiné à fumer dans

un théâtre et se soit mis en état de rébellion contre l’agent de la

force publique... Non, je ne saisis pas le lien qui pourrait enchaîner

toutes ces circonstances et je suis obligé de penser que le mot

_spalleggiato_ demeure pour moi un mot mystérieux. L’incertitude reste

donc et avec elle le charme.

S’il existait un guide de conversation vraiment bien fait, je

l’étudierais et ne passerais pas tout mon temps à des lectures aussi

suggestives; mais les guides de conversation ne me satisfont pas. Ils

marchent assez bien pendant un certain temps, mais quand vous tombez et

que vous vous égratignez la jambe, ils ne vous indiquent pas ce qu’il

faut dire.

Le Legs de 30.000 dollars et autres contes · 第 58 / 80 题