--Choisissez encore une fois, dit la douce voix de la fée. Deux dons
vous restent et ne désespérez pas. Au commencement, il n’y en avait
qu’un de bon et il est toujours là.
--La Fortune qui est la puissance! Oh! combien j’étais aveugle! s’écria
l’homme. Enfin, maintenant il vaudra la peine de vivre! Je dépenserai,
j’éparpillerai mon or, ce sera un éblouissement. Ces moqueurs et ces
envieux se traîneront dans la poussière devant moi et je me rassasierai
de leur envie. J’aurai tous les luxes, toutes les joies, tous les
enchantements de l’esprit et tous les plaisirs du corps si chers à
l’homme. J’achèterai, j’achèterai, j’achèterai! J’aurai pour mon argent
la déférence, le respect, l’estime, l’adoration, toutes les grâces que
ce monde misérable met sur le marché. J’ai perdu beaucoup de temps et
j’ai mal choisi jusqu’ici; mais c’est fini; j’étais ignorant et ne
pouvais prendre que ce qui me paraissait le meilleur.
Trois courtes années s’écoulèrent et il vint un jour où l’homme songeait
en frissonnant dans un grenier. Il était triste, blême, décharné; il
était vêtu de haillons et mâchonnait une croûte de pain sec. Il
s’écria:
--Maudits soient tous les dons du monde qui ne sont que duperies et
mensonges dorés. Tous sont décevants! Ce ne sont pas des dons, mais des
prêts! Les Plaisirs, l’Amour, la Gloire, la Fortune ne sont que les
déguisements temporaires des réalités éternelles, la Douleur, la
Souffrance, la Honte, la Pauvreté. La fée disait vrai: dans son panier,
un don seulement était précieux, un seul n’était pas insignifiant. Comme
les autres me semblent petits et misérables, comparés à celui que j’ai
dédaigné! Comparés à ce bonheur si cher, si doux, si bienveillant qui
plonge dans un sommeil sans fin l’âme fatiguée de douleurs, le corps
persécuté, le cœur angoissé, l’esprit honteux! Apportez-le! Je suis las,
je cherche le repos!
V
La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la
Mort, n’y était plus, et elle dit:
--Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était
ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour
lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé...
--Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant?
--Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse
abreuvée d’outrages et de larmes.