L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE

J’avais pensé qu’une personne tant soit peu intelligente pouvait lire

très facilement l’italien sans dictionnaire, mais j’ai découvert depuis

qu’une grammaire n’est pas inutile en bien des circonstances. Cela parce

que, si la personne en question ne connaît pas les temps des verbes

italiens, elle fera souvent des confusions regrettables. Elle pourra

très bien croire qu’une chose doit arriver la semaine suivante alors

qu’elle sera déjà arrivée depuis une semaine. En étudiant la question,

je vis que les noms, les adjectifs, etc., étaient de bons mots francs,

droits et dépourvus d’artifice; mais c’est le verbe qui prête à la

confusion, c’est le verbe qui manque de stabilité et de droiture, c’est

le verbe qui n’a aucune opinion durable sur rien, c’est le verbe qui

leurre le lecteur ignorant, éteint la lumière et cause toutes sortes

d’ennuis.

Plus j’étudiais, plus je réfléchissais, plus je me confirmais dans cette

opinion. Cette découverte m’indiqua la voie à suivre pour acquérir la

science qui me manquait lorsque je lisais les dernières nouvelles des

journaux: il me fallait attraper un verbe et m’en rendre maître. Il me

fallait le dépecer jusqu’à ce que j’en connusse le fort et le faible,

les mœurs et les habitudes, les formes et les excentricités.

J’avais remarqué en d’autres langues étrangères que les verbes vivent en

famille et que les membres de chaque famille ont des traits de

ressemblance qui leur sont communs et qui les distinguent des membres

des autres familles. J’avais noté que cette marque de famille ne se voit

pas sur le nez, ni sur les cheveux--pour ainsi parler--mais sur la queue

du mot, sur sa terminaison--et que ces queues les distinguent

parfaitement, à tel point qu’un expert peut toujours dire s’il a affaire

à un Plus-que-parfait ou à un Subjonctif sur simple examen de sa queue,

tout comme un _cowboy_ distingue un cheval d’une vache. Naturellement,

je ne parle que de ces verbes légitimes que, dans l’argot des

grammairiens, on appelle réguliers. Il y en a d’autres--je ne cherche

pas à le cacher--qu’on appelle irréguliers, qui sont nés hors mariage,

de parents inconnus et qui sont naturellement dépourvus de toute marque

de famille, de tout trait de ressemblance avec d’autres, leurs queues ne

signifiant rien. Mais de ces bâtards je n’ai rien à dire. Je ne les

approuve pas, je ne les encourage pas; je suis un délicat et sensible

puriste et je ne permets pas qu’on les nomme en ma présence.

Mais, comme je l’ai dit, je décidai d’attraper un bon verbe et de le

disséquer à fond. Un suffit. Une fois familiarisé avec les formes de sa

queue, vous êtes avertis, et, après cela, aucun verbe régulier ne

saurait vous cacher sa parenté et vous ne pourrez plus confondre le

passé ou le futur avec le conditionnel--sa queue vous renseignera

toujours.

Je choisis le verbe _amare_, aimer. Ce ne fut pour aucune raison

personnelle, car les verbes me laissent tout à fait indifférents. Je ne

me soucie pas plus d’un verbe que d’un autre, et, pris dans leur

ensemble, je les respecte fort peu, mais enfin, dans les langues

étrangères, il faut toujours commencer avec le verbe «aimer». Pourquoi?

Je ne sais pas. C’est une simple habitude, je suppose. Le premier

grammairien le choisit: Adam ne fit pas la grimace, et aucun professeur

n’eut assez d’originalité d’esprit pour choisir un autre verbe. Il n’en

manque pas, cependant; tout le monde l’admet. Mais les grammairiens

n’aiment pas l’originalité; ils n’ont jamais émis une idée nouvelle et

sont tout à fait incapables de répandre un peu de fraîcheur et de vie

dans leurs tristes, sombres et ennuyeuses leçons. Le charme, la grâce et

le pittoresque leur sont étrangers.

Je savais donc qu’il me fallait veiller moi-même à rendre mon étude

intéressante; j’envoyai donc chercher le _facchino_ et lui expliquai mon

désir. Je lui dis de rassembler quelques _contadini_ en une compagnie,

de leur donner des costumes et de leur distribuer leurs rôles. Je lui

enjoignis d’exercer sa troupe et d’être prêt au bout de trois jours!

Chaque division de six hommes, représentant un aspect du verbe, devait

être commandée par un sergent, un caporal ou quelque chose comme cela;

chacune d’elles devait avoir un uniforme différent, afin que je puisse

distinguer un parfait d’un futur sans être obligé de regarder dans mon

livre; le bataillon tout entier devait être sous les ordres du

_facchino_ avec le grade de colonel. Je payai les frais.

* * * * *

Alors, je m’enquis des mœurs, formes et autres idiosyncrasies du verbe

_amare_, aimer, et je fus très troublé d’apprendre qu’il était capable

de prendre cinquante-sept apparences. Cinquante-sept façons d’exprimer

l’amour, et encore aucune d’elles n’aurait suffi à convaincre une jeune

fille à l’affût d’un titre ou un jeune homme à l’affût d’une dot!

Il me sembla donc qu’étant donnée mon inexpérience il serait fou de ma

part de me faire mitrailler par une telle abondance de mots d’amour et

j’avertis le _facchino_ d’avoir à me chercher un verbe plus pauvre et

plus facile à distribuer dans sa troupe. Je voulais quelque bon vieux

verbe, pas trop méchant, bien en main et propre à tous usages, quelque

chose enfin de commode pour un débutant qui ne voulait pas ravager tout

le pays dès sa première campagne.

Nous cherchâmes en vain. Mon homme fut incapable d’arranger la chose;

tous les verbes avaient la même prolixité, tous étaient du même

calibre... Mais il dit que le verbe auxiliaire _avere_, avoir, était une

gentille petite machine, bien en mains, et moins capable que d’autres de

laisser un débutant dans l’embarras. Ainsi, sur sa recommandation, je le

choisis et j’ordonnai à mon colonel de préparer et d’entraîner ses

troupes: Je lui expliquai ce qu’il avait à faire et il me demanda trois

jours de préparation. (Le _facchino_ est indispensable en Italie. Le

mien était vétérinaire dans ses bons jours, et il ne manquait pas de

talent.)

* * * * *

A la fin des trois jours, le _facchino_-vétérinaire-colonel était prêt.

J’étais prêt aussi et pourvu d’un sténographe. Nous nous rendîmes dans

la chambre que nous appelions la Corderie. Comme son nom l’indique,

c’est une très vaste et longue pièce très commode pour y passer des

revues. A neuf heures trente du matin, le colonel fit son entrée, prit

place à mes côtés et jeta un ordre bref. Les tambours se mirent à

battre, l’officier du grade de lieutenant-colonel entra, suivi des

troupes qui défilèrent en bon ordre. Chaque division, en uniforme

spécial, était pourvue d’une bannière indiquant son rang verbal: les

«Temps présents» venaient les premiers, en bleu de mer et vieil or; les

«Passé Défini» étaient en rouge et noir; les «Imparfaits» en vert et

jaune; les «Futurs» en uniformes bariolés et étoilés; les «Subjonctifs»

en pourpre et argent... et, ainsi de suite, défilèrent cinquante-sept

hommes dont plusieurs officiers commissionnés ou non. C’était une parade

magnifique, ce fut un émouvant spectacle. C’est à peine si je pouvais

chasser les larmes de mes yeux. Mais...

--Halte! commanda le colonel.

--Fixe!

--Repos!

--Un... Deux... Trois... Ensemble... Récitez!

C’était parfait. En un magnifique volume de voix, les cinquante-sept

_Avoir_ de la langue italienne furent lancés tous ensemble. Puis vint un

ordre:

--Fixe!

--Demi-tour à gauche... En avant, marche!

Et les tambours de battre.

Quand la dernière forme d’_Avoir_ eut disparu, le colonel se tourna vers

moi, se déclarant prêt à faire manœuvrer son corps et demandant des

ordres.

Je répondis:

--Ils ont dit: _J’ai_, _tu as_, _il a_, et ainsi de suite, mais ils ont

négligé de dire _ce qu_’ils avaient. Ce serait une bonne affaire s’ils

expliquaient ce qu’ils ont. Il faudrait quelque chose, un objet,

n’importe quoi, qui prouve un intérêt personnel aussi bien que

grammatical à l’auditeur, comprenez-vous?

Il dit:

--C’est fort bien. Un chien ferait-il l’affaire?

Je répliquai que je n’en savais rien, mais qu’on pouvait toujours

essayer avec un chien. Il expédia un aide de camp avec l’ordre

d’ajouter un chien.

* * * * *

Les six hommes du «Temps Présent» rentrèrent en rang précédés d’un

sergent qui portait la bannière. Ils se formèrent en ligne de bataille

et récitèrent l’un après l’autre:

--_Io ho un cane._ J’ai un chien.

--_Tu hai un cane._ Tu as un chien.

--_Egli ha un cane._ Il a un chien.

--_Noi abbiamo un cane._ Nous avons un chien.

--_Voi avete un cane._ Vous avez un chien.

--_Eglino hanno un cane._ Ils ont un chien.

Le silence retomba; les soldats retournèrent au camp, tandis que je me

livrais à mes réflexions. Le colonel me dit:

--Il me semble que vous êtes désappointé...

--Oui, répondis-je. Ils sont trop monotones, ils chantent leur leçon; ce

n’est pas vivant, ni naturel; ils n’auraient pas cette expression figée

et cette élocution déclamatoire dans la vie réelle. Une personne qui

annonce qu’elle a un chien en est joyeuse ou triste, elle a un sentiment

quelconque et elle ne reste pas immobile et indifférente comme cela...

Qu’est-ce que c’est que ces gens-là?

A son avis, la difficulté venait du chien; il dit:

--Ces gens sont des _contadini_, vous savez, et ils ont un certain

préjugé contre les chiens, contre les chiens de garde, veux-je dire.

Vous savez qu’ici ces chiens que l’on met dans les vignes et les

olivettes sont très sauvages et féroces et, par là, ils n’ont pas la

sympathie des gens qui pensent trop aux biens d’autrui. Je crois que nos

soldats ont quelque chose contre les chiens...

Je compris que nous nous étions trompés en choisissant le chien et qu’il

nous fallait essayer quelque chose d’autre, et quelque chose qui éveille

si possible l’intérêt de nos hommes.

--Comment dit-on: chat, en italien? demandai-je.

--_Gatto._

--Est-ce un monsieur ou une dame, masculin ou féminin, veux-je dire?

--Masculin, monsieur.

--Qu’est-ce que nos gens pensent de cet animal?

--Eh bien... ils...

--Vous hésitez..., cela suffit. Que pensent-ils des poulets?

Il leva au ciel des yeux tout illuminés de convoitise et de joie: je

compris.

--Comment dit-on: poulet, en italien? repris-je.

--_Pollo_, _Podere_ (_Podere_ veut dire: maître. C’est un titre

honorifique). _Pollo_, c’est un poulet; quand il y en a assez pour

constituer un pluriel, on dit _polli_.

--Très bien; les _polli_ feront l’affaire. Quelle est la division

commandée pour le prochain exercice?

--Le «Passé Défini».

--Faites-les avancer avec l’ordre d’employer les poulets. Et faites

comprendre aux hommes que nous ne voulons plus de cette attitude froide.

Il transmit l’ordre à un officier à qui il dit encore:

--Tâchez de les amener à penser qu’il s’agit de poulets errants ou

perdus dans la campagne.

Puis il se tourna vers moi et, la main à la tempe, il expliqua:

--Cela augmentera leur intérêt pour l’aviculture, monsieur.

Quelques minutes s’écoulèrent. Puis la division s’avança, défila, et, la

physionomie toute brillante, le chef de file cria:

--_Io ebbi polli!_ J’eus des poulets!

--Bien! dis-je. Continuez! Au suivant!

--_Tu avesti polli!_ Tu eus des poulets!

--Parfait! m’écriai-je. A l’autre!

--_Egli ebbe polli!_ Il eut des poulets!

--Merveilleux! A l’autre!

--_Noi avemmo polli!_ Nous eûmes des poulets!

--Étonnant! Continuez!

--_Voi aveste polli!_ Vous eûtes des poulets!

--De mieux en mieux! En avant! Le dernier homme, feu!

--_Eglino ebbero polli!_ Ils eurent des poulets!

Alors ils se formèrent en colonnes et par une manœuvre adroite se

retirèrent en bon ordre. J’étais enchanté et dis:

--Maintenant, colonel! C’est à peu près ça! Les poulets font merveille,

c’est évident. De quelle division est-ce le tour?

--Du «Passé Antérieur».

--Comment est-ce que cela va marcher?

--_Io ebbi avuto_, j’eus eu; _tu avesti avuto_, tu eus eu; _egli ebbe

avuto_, il eut eu; _noi avemmo avuto_, nous eûmes...

--Assez! Mais, dites donc, nous venons de les voir les _eu_! Qu’est-ce

que vous me débitez là?

--Mais c’est un autre temps.

--Un autre temps? Mais quelque chose qu’on eut on l’a eu! Nous avons

assez d’eu comme cela! _Eu_ est _eu_ et votre histoire qui consiste à le

répéter comme pour le rendre plus lointain et pour affirmer qu’on l’a eu

encore plus qu’on ne l’a vraiment eu ne signifie rien, vous le savez

très bien!

--Mais il y a une distinction! Il ne s’agit pas du même passé...

--Comment faites-vous la différence?

--Eh bien, vous vous servez des premières formes quand il s’agit d’une

chose que vous eûtes à un moment vague, indéterminé, imprécis; vous vous

servez au contraire du redoublement des _eu_ pour indiquer le moment

précis où vous avez cessé d’avoir...

--Hein! Colonel, tout cela est pure stupidité, vous le savez très bien

vous-même. Écoutez: A supposer que j’aie eu un _eu_ ou que j’aie désiré

d’avoir eu un _eu_, ou encore que j’aie été dans la situation voulue

pour avoir eu un _eu_ qui eût cette prétention folle d’augmenter la

puissance et la force de l’_Eu_, de créer des distinctions stupides

parmi des catégories d’_Eu_, de marquer sottement l’ennui que l’on eut

d’avoir eu autrefois, dans le passé, et de dire qu’on eût eu une chose à

moins que l’on en eût eu une autre... Si vous craigniez que j’eusse eu

cette imbécillité, il fallait m’en priver faire mettre tous ces _eu_

dans quelque hôpital lointain d’où ils n’auraient jamais eu l’occasion

de s’échapper.

Tous ces raffinements grammaticaux me révoltent; il n’y a là rien de

juste, rien d’honorable; c’est du favoritisme pur que de conserver en

activité de service un _Eu_ si délicat qu’il ne peut pas marquer en même

temps et de toute sa force, comme il faut, le passé que l’on eut.

Et en ce qui concerne cette division que vous avez appelée

«Passé antérieur»--comme si un passé pouvait être autre chose

qu’antérieur--renvoyez-la, licenciez les hommes, mettez l’officier à la

retraite... Je ne veux plus les voir!

--Mais, dit le colonel tout interloqué, vous n’avez pas vu la nuance,

c’est...

--Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie! Je ne me soucie plus de

cela! Je n’ai nulle prétention au trust des _eu_, et, pour moi, le passé

est et sera toujours, hélas! le passé. Faites venir une bonne et solide

escouade de «Futurs», ou je m’en vais.

... Mais je ne devais pas entendre les hommes crier qu’ils allaient

avoir des poulets, car, à ce moment, toutes les cloches de Florence se

mirent à sonner ensemble l’heure où, selon la loi, toute _colazione_

(tout rassemblement) doit cesser...

Le Legs de 30.000 dollars et autres contes · 第 59 / 80 题