Une autre journée se leva, et s’avança en inondant la terre de rayons de
soleil. Tante Anna apporta à la mère défaillante des nouvelles pleines
de consolation et un joyeux billet qui disait encore: «Nous n’avons plus
que très peu de temps à attendre, maman chérie, puis nous serons
ensemble.»
La note grave et profonde de la cloche s’entendit au loin, comme une
plainte apportée par le vent.
--Tante Anna, on sonne. Quelque pauvre âme est au repos. J’y serai
bientôt aussi. Vous ne la laisserez pas m’oublier?
--Oh, Dieu sait qu’elle ne vous oubliera jamais!
--N’entendez-vous pas ce bruit étrange, tante Anna? on dirait le son de
beaucoup de pas qui rentrent.
--Nous espérions que vous ne l’entendriez pas, chérie. C’est un petit
rassemblement d’amis venus pour... pour Hélène, pauvre petite
prisonnière. Il y aura de la musique et elle l’aime tellement. Nous
pensions que cela ne vous inquiéterait pas.
--M’inquiéter? oh non, non... oh, donnez-lui tout ce que son cher petit
cœur peut désirer. Vous êtes toujours si bonnes pour elle, et si bonnes
pour moi. Dieu vous bénisse, toutes les deux, toujours.
Après une pause, elle ajouta:
--Comme c’est beau! J’entends son orgue. Est-ce elle qui joue,
croyez-vous?...
En vagues limpides et sonores la musique inspiratrice flotta dans l’air
tranquille jusqu’à ses oreilles.
--Oui, c’est son jeu, ma petite chérie. Je le reconnais. On chante.
Oh... c’est un cantique! et le plus beau, le plus sacré de tous, le plus
touchant, le plus consolant...
Il me semble que cette musique va m’ouvrir les portes du paradis... Si
je pouvais mourir maintenant...
Vagues et lointains, ces mots s’élevèrent dans le silence profond:
_Nearer, my God, to Thee,_
_Nearer to Thee;_
_E’en though it be a cross_
_That raiseth me!_
Plus près de toi, mon Dieu,
Plus près de toi;
Qu’importe que ce soit une croix
Qui m’élève plus près de toi!
Avec la fin du cantique, une autre âme s’en fut vers le lieu du repos
éternel, et celles qui avaient été tellement unies dans la vie ne furent
pas séparées par la mort. Les vieilles sœurs pleuraient amèrement, mais
elles se disaient avec joie:
--Quelle bénédiction, qu’elle ne l’ait jamais su!