Elles se rangèrent près du lit: les tantes raides et austères, la
pécheresse sanglotant doucement. La mère tourna la tête sur son
oreiller; ses yeux abattus brillèrent vivement d’une flamme de sympathie
et d’une passion d’amour maternel dès qu’elle vit son enfant, et elle
lui ouvrit le refuge et l’asile de ses deux bras.
--Attendez, dit tante Anna, d’une voix solennelle, dites tout à votre
mère. Purgez votre âme. N’omettez aucune partie de votre confession.
Debout, pâle, et malheureuse devant ses juges, la jeune fille raconta
jusqu’au bout en gémissant sa triste petite histoire. Puis, dans un élan
de supplication passionnée, elle s’écria:
--Oh! maman, ne pourrez-vous pas me pardonner? Ne voulez-vous pas me
pardonner?... Je suis si malheureuse!
--Te pardonner, ma chérie? Oh! viens dans mes bras!... Là, repose ta
tête sur mon épaule et sois tranquille. Et quand bien même tu aurais dit
un millier de mensonges...
Il y eut un léger bruit... comme un avertissement... on aurait dit un
gosier qui s’éclaircit. Les tantes levèrent la tête et restèrent
médusées. Le docteur était là, le front chargé de nuages et d’éclairs
orageux. La mère et l’enfant ignoraient sa présence. Elles se tenaient
pressées l’une contre l’autre, cœur contre cœur, dans un bonheur infini,
indifférentes à tout le reste. Le médecin resta un bon moment à regarder
d’un air sombre la scène qui se passait sous ses yeux. Il l’étudiait,
l’analysait, en cherchait la genèse. Puis il leva la main et fit signe
aux tantes; elles vinrent à lui en tremblant, et se tenant humblement
devant lui, elles attendirent. Il s’inclina vers elles, et dit tout bas:
--Je vous avais pourtant dit qu’à fallait éviter la moindre émotion à
cette malade, n’est-ce pas? que diable avez-vous fait là? Otez-vous de
par ici!
Elles obéirent. Une demi-heure après, il vint au salon. Gai, souriant,
jovial, il conduisait Hélène et la tenait par la taille, la caressant et
lui disant mille petites choses gentilles et drôles; et elle aussi était
redevenue un joyeux rayon de soleil.
--Allons, dit-il, adieu, ma chère petite. Va-t’en dans ta chambre,
laisse ta mère tranquille, et sois sage. Mais, attends... Tire la
langue... Là, ça va. Tu te portes comme le Pont-Neuf! Il lui donna une
petite tape sur la joue et ajouta: Va vite, sauve-toi, je veux parler à
tes tantes.
Elle sortit. Aussitôt le visage du docteur se rembrunit. Il dit en
s’asseyant:
--Vous avez fait un joli coup... et peut-être aussi avez-vous fait
quelque bien... Quelque bien... oui, au fait. La maladie de Mme Lester,
c’est la fièvre typhoïde. Vous l’avez amenée à se déclarer, je crois,
par vos folies, et c’est un service que vous m’avez rendu, après tout...
Je n’avais pas encore pu me rendre compte de ce que c’était.
Comme mues par un ressort, les vieilles tantes se levèrent ensemble,
frissonnantes de terreur.
--Asseyez-vous! continua le docteur. Que voudriez-vous faire?
--Ce que nous voulons faire? Nous devons aller vite la voir. Nous...
--Vous n’en ferez rien du tout, vous avez fait assez de mal pour
aujourd’hui. Voulez-vous donc épuiser d’un seul coup tout votre stock de
crimes et de folies? Asseyez-vous, je vous dis. J’ai fait le nécessaire
pour qu’elle dorme. Elle en a besoin. Si vous la dérangez sans mes
ordres, je vous scalperai... si toutefois vous avez les instruments
nécessaires pour cela.
Elles s’assirent, désolées et indignées, mais obéissantes, par force. Il
continua:
--Maintenant, je veux que la situation me soit expliquée. _Elles_
voulaient me l’expliquer. Comme si elles n’avaient pas déjà bien assez
d’émotion et d’excitation. Vous connaissiez mes ordres. Comment
avez-vous osé entrer dans cette chambre et faire tout ce bruit?
Esther jeta un regard suppliant à Anna. Anna répondit par un regard
suppliant à Esther. Ni l’une ni l’autre ne voulait danser sur cet
air-là. Le docteur vint à leur secours. Il dit:
--Commencez, Esther.
Tortillant les franges de son châle, Esther dit timidement, les yeux
baissés:
--Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire,
mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un
devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération
de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la
faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge.
Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer
d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis
il tonna:
--Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un
million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et tout le
monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça,
la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et
mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui
est pure folie! Cette jeune fille ne _pourrait pas_ faire volontairement
du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument
impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez
très bien.
Anna vint au secours de sa sœur.
--Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là.
Non, mais c’était un mensonge.
--Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises.
N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre
les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui
fait du bien et un mensonge qui fait du mal?
--_Tous_ les mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres
comme un étau, tous les mensonges sont défendus.
Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait
attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par
où s’y prendre. Finalement, il se risqua.
--Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un
mal ou d’une honte imméritée?
--Non.
--Pas même pour sauver un ami?
--Non.
--Pas même pour le meilleur ami?
--Non. Je ne mentirais pas.
Le docteur lutta un instant en silence contre cette situation; puis il
demanda:
--Pas même pour lui épargner des souffrances, des misères et des
douleurs très grandes?
--Non. Pas même pour sauver sa vie.
Une autre pause. Puis:
--Ni son âme?
Il y eut un silence. Un silence qui dura un instant. Puis Esther
répondit à voix basse, mais avec décision:
--Ni son âme.
D’un moment, personne ne parla. Puis le docteur dit:
--En est-il de même pour vous, Anna?
--Oui, répondit-elle.
--Je vous demande à toutes deux: Pourquoi?
--Parce que dire un tel mensonge ou n’importe quel mensonge serait un
péché, et nous coûterait la perte de nos propres âmes. Oui, nous
serions perdues, si nous mourions ayant d’avoir eu le temps de nous
repentir.
--Étrange... Étrange... C’est absolument incroyable.
Puis il demanda brusquement:
--Une âme de cette espèce _vaut-elle la peine_ d’être sauvée?
Il se leva, en maugréant et marmottant, et se dirigea vers la porte en
frappant vigoureusement des pieds. Sur le seuil il se retourna et cria
de toute sa voix:
--Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de
sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui
ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles
causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous?
Corrigez-vous!
Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées,
indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à
ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne
pourraient jamais pardonner ces injures.
--Corrigez-vous!
Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous,
et apprenez à mentir!»
Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit.
Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de
penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se
trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre,
il leur fut possible de penser aux autres.
Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien
vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée.
Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur
amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au
secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de
l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs
faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres
corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé.
--Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant
sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il
n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à ce chevet jusqu’à ce
qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions.
--Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les
larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait
que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il
n’oserait pas.
--Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux.
Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait
bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré,
cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une
telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la
malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas
nous le dire?...
Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit,
et se mit à causer:
--Marguerite est bien malade, dit-il. Elle dort encore, mais elle
s’éveillera bientôt. Alors, l’une de vous devra aller vers elle, son
état doit empirer avant de s’améliorer. Dans quelques jours il faudra la
veiller jour et nuit. Quelle part de ce travail pourrez-vous
entreprendre, à vous deux?
--Tout! s’écrièrent ensemble les deux vieilles demoiselles.
Les yeux du docteur étincelèrent et il dit avec enthousiasme:
--Oui, vous parlez franc, braves vieilles reliques que vous êtes! Et
vous serez gardes-malades autant que vous le pourrez, car il n’y a
personne dans cette ville qui vous soit comparable pour cette dure et
sainte tâche. Mais vous ne pouvez pas tout faire, et ce serait un crime
que de vous le permettre.
C’étaient là de belles louanges; des louanges inestimables, venant d’une
telle source, et presque toute la rancune disparut aussitôt des cœurs
des deux vieilles jumelles.
--Votre Tilly et ma vieille Mancy feront le reste, bonnes gardes toutes
les deux, âmes blanches et peaux noires, vaillantes, fidèles, tendres.
De vraies perles!... Et menteuses accomplies depuis le berceau... A
propos, dites donc! Faites attention à votre petite-nièce aussi; elle
est malade, et va l’être encore plus.
Les deux vieilles demoiselles parurent un peu surprises et incrédules.
Esther s’écria:
--Comment donc? Il n’y pas une heure que vous lui avez dit qu’elle se
portait comme le Pont-Neuf!
Le docteur répondit tranquillement:
--C’était un mensonge.
Les vieilles filles se retournèrent contre lui avec indignation, et Anna
s’écria:
--Comment osez-vous nous faire cette odieuse confession, d’un ton si
indifférent, quand vous savez ce que nous pensons de toutes les formes
de...
--Chut! vous êtes ignorantes comme des chattes, toutes les deux, et vous
ne savez pas du tout ce que vous dites. Vous êtes comme toutes les
autres taupes morales. Vous mentez du matin au soir, mais parce que vous
ne le faites pas avec votre langue, mais seulement avec vos yeux
menteurs, vos menteuses inflexions de voix, vos phrases trompeuses et
déplacées, et vos gestes trompeurs, vous levez avec arrogance vos nez
dédaigneux et infaillibles, et vous faites parade devant Dieu et devant
le monde d’une exemplaire sainteté; et un mensonge qui parviendrait à se
glisser dans la glacière de vos âmes serait aussitôt mortellement
congelé. Pourquoi tenez-vous à vous leurrer vous-mêmes avec cette idée
ridicule qu’il n’existe que des mensonges parlés? Quelle est la
différence entre mentir avec ses yeux et mentir avec sa bouche? Il n’y
en a pas. En réfléchissant un instant vous le comprendriez. Il n’y a
pas un être humain qui ne dise une foule de mensonges, chaque jour de sa
vie; et vous... mais, vous deux, vous en dites vingt mille; et,
pourtant, vous faites une vive explosion d’horreur hypocrite quand je
dis un mensonge très doux et innocent à cette enfant pour la protéger
contre son imagination qui s’échaufferait jusqu’à lui donner la fièvre
en moins d’une heure si j’étais assez malhonnête envers mon devoir pour
le permettre. Et je le permettrais probablement si j’étais intéressé à
sauver mon âme par des moyens tellement indignes.
Voyons, raisonnons ensemble. Examinons les détails. Quand vous étiez
toutes les deux dans la chambre de la malade, à faire cette scène,
qu’auriez-vous fait si vous aviez su que je venais?
--Eh bien, quoi?
--Vous vous seriez sauvées, en emmenant Hélène avec vous, n’est-ce pas?
Les vieilles filles se turent.
--Quels auraient été alors votre but et votre intention?
--Eh bien, quoi?
--De m’empêcher de découvrir cette action. De me porter à croire que
l’excitation de Marguerite provenait d’une cause non connue de vous. En
un mot, de me dire un mensonge, un mensonge silencieux. Et ce qui est
plus, un mensonge qui aurait pu faire du mal.
Les jumelles rougirent, mais ne parlèrent pas.
--Non seulement vous dites des milliers de mensonges silencieux, mais
vous dites aussi des mensonges en paroles... toutes les deux.
--Cela, _non_; ce n’est pas vrai!
--Si, c’est vrai. Mais seulement d’inoffensifs. Vous n’auriez jamais
rêvé d’en prononcer un qui puisse faire du mal. Savez-vous que c’est là
une concession... et une confession?
--Que voulez-vous dire?
--C’est une inconsciente concession de dire que les mensonges
inoffensifs ne sont pas criminels. Et cela revient aussi à confesser que
vous faites constamment cette distinction. Par exemple, vous avez refusé
la semaine dernière une invitation de la vieille Mme Foster, pour ne pas
rencontrer ces odieux Higbies à dîner, par un billet très poli, où vous
exprimiez votre regret et disiez que vous étiez très fâchées de ne
pouvoir accepter. C’était un mensonge, c’était le mensonge le plus
complet qui ait jamais été prononcé. Niez-le, Esther, avec un autre
mensonge.
Esther ne répondit qu’en branlant la tête.
--Cela ne suffit pas, continua le docteur. Répondez, était-ce un
mensonge, oui ou non?
Les couleurs montèrent aux joues des deux vieilles demoiselles, et avec
lutte et effort elles firent leur confession:
--C’était un mensonge.
--Bien. La réforme commence, il y a encore de l’espoir pour vous; vous
ne diriez pas un mensonge pour sauver l’âme de votre meilleur ami, mais
vous pouvez en dire sans le moindre scrupule pour vous épargner l’ennui
de dire une vérité désagréable.
Il se leva. Esther parlant pour toutes deux, dit froidement:
--Nous avons menti: nous le reconnaissons; cela ne se renouvellera
jamais. Mentir est un péché. Nous ne dirons plus jamais un seul mensonge
d’aucune espèce, pas même un mensonge de politesse ou de charité, ni
pour épargner à qui que ce soit le coup d’une douleur que Dieu lui
envoie.
--Ah, que votre chute sera prompte! Au fait, vous êtes déjà retombées
dans le péché, car ce que vous venez de prononcer est un mensonge.
Adieu, corrigez-vous! L’une de vous doit aller maintenant vers la
malade.