II

La famille se composait de quatre personnes: Marguerite Lester, une

veuve de trente-six ans, Hélène Lester, sa fille, âgée de seize ans et

les tantes de Mme Lester, Anna et Esther Gray, vieilles filles jumelles,

âgées de soixante-sept ans. Jour et nuit, les trois femmes passaient

leur temps à adorer la jeune fille; à suivre, dans le miroir de son

visage, le développement de son doux esprit, à se rafraîchir l’âme

devant l’épanouissement de sa beauté; à écouter la musique de sa voix; à

penser avec reconnaissance que leur vie était belle et joyeuse à cause

de sa seule présence; à frissonner à la pensée de la triste solitude de

ce monde, si ce rayon de soleil leur était enlevé.

Par nature--et intérieurement--les tantes étaient parfaitement aimables

et bonnes, mais en matière de morale et de bonne conduite leur éducation

avait été si inflexiblement stricte, que leur apparence extérieure en

était devenue austère, pour ne pas dire rébarbative. Leur influence

était puissante dans la maison; si puissante, que la mère et la fille se

conformaient gaiement, mais inconsciemment et infailliblement à leurs

exigences morales et religieuses. Cette façon d’agir était devenue pour

elles une seconde nature. Par conséquent, il n’y avait, dans ce paradis

tranquille, ni querelles, ni irritation, ni troubles, ni sarcasmes.

Un mensonge n’y trouvait pas place. Les paroles y étaient toujours

conformes à la vérité absolue; à une vérité rigide, implacable,

inflexible quelles que pussent en être les conséquences. Mais un jour,

dans un cas embarrassant, l’enfant chérie de la maison souilla ses

lèvres d’un mensonge, et le confessa avec des pleurs de contrition. Il

n’existe pas de mots capables d’exprimer la consternation des tantes. Ce

fut comme si le ciel s’effondrait et si la terre s’écroulait en un

formidable chaos. Elles demeurèrent assises l’une à côté de l’autre,

pâles et sévères, muettes et interdites, regardant la coupable qui

s’était agenouillée devant elles et cachait sa tête sur les genoux de

l’une, puis de l’autre, gémissait et sanglotait, implorait le pardon et

la sympathie sans obtenir de réponse, baisait humblement les vieilles

mains ridées qui se retiraient aussitôt comme si elles répugnaient à se

laisser toucher par ces lèvres souillées.

Deux fois, à de longs intervalles, tante Esther dit d’une voix étonnée

et glaciale:

--Vous avez _menti_?

Deux fois, tante Anna reprit avec le même effroi:

--Vous l’avouez, vous osez l’avouer, vous avez _menti_!

Et c’était tout ce qu’elles pouvaient dire. La situation était nouvelle,

inattendue, inouïe. Elles ne pouvaient pas la comprendre, elles ne

savaient pas comment l’aborder; l’horreur les paralysait[D].

Finalement il fut décidé que l’enfant égarée devait être menée vers sa

mère, qui était malade, mais qui devait néanmoins être mise au courant

de la situation. Hélène supplia, implora pour que cette nouvelle

disgrâce lui fût épargnée et qu’il lui fût permis de ne pas infliger

aussi à sa mère la peine et la douleur que cet aveu lui causerait, mais

ce fut en vain. Le devoir exigeait ce sacrifice, le devoir doit passer

avant toute autre chose, rien ne peut vous absoudre d’un devoir; en face

d’un devoir aucun accommodement, aucun compromis n’est possible.

Hélène supplia encore, disant qu’elle était entièrement responsable du

péché commis, elle, et elle seule; que sa mère n’y avait en aucune façon

pris part... Pourquoi donc devrait-on l’en faire souffrir?

Mais les tantes demeurèrent fermes et inébranlables dans leur sentiment

de justice, la loi qui punissait l’iniquité des parents sur les enfants,

devait, en tout droit et en toute raison, pouvoir être intervertie. Par

conséquent, il n’était que juste que la mère innocente d’une enfant

pécheresse, subît de sa part une douleur, une honte, une peine;

salaires inévitables du péché.

Les trois femmes s’en allèrent vers la chambre de la malade.

A ce moment le docteur approchait de la maison. Il en était encore à une

bonne distance cependant. C’était un bon docteur et un bon cœur; un

homme excellent, mais il fallait l’avoir connu un an pour ne plus le

détester, deux ans pour apprendre à le tolérer, et quatre ou cinq pour

apprendre à l’aimer. C’était là une longue et pénible éducation, mais

qui en valait bien la peine. Il était de grande et forte stature. Il

avait une tête de lion, un visage de lion, une voix rude, et des yeux

qui étaient tantôt des yeux de pirate, tantôt des yeux de femme, selon

son humeur. Il n’avait aucune notion de l’étiquette, et ne s’en souciait

pas. En paroles, en manières, en démarche et en conduite, il était le

contraire d’un poseur. Il était franc, jusqu’aux dernières limites; il

avait des opinions sur tous les sujets et elles étaient toujours visées,

notées, et prêtes à être livrées; mais il ne se souciait pas le moins du

monde que son interlocuteur les appréciât ou non. Ceux qu’il aimait, il

les aimait très fort, mais ceux qu’il n’aimait pas, il les détestait, et

le criait sur les toits. Dans sa jeunesse il avait été marin, et l’air

salin de toutes les mers semblait émaner encore de toute sa personne.

C’était un chrétien ferme et loyal, persuadé que son pays n’en contenait

pas de meilleur, pas un seul dont la foi fût si parfaitement saine,

robuste, remplie de bon sens, sans tache ni point faible. Les gens qui

avaient une dent à se faire arracher, ou qui, pour une raison ou pour

une autre, voulaient le prendre par son bon côté, l’appelaient le

_Chrétien_, mot dont la délicate flatterie sonnait comme musique à son

oreille et dont le C majuscule était pour lui une chose si claire et

enchanteresse, qu’il pouvait le voir, même dans l’obscurité, lorsqu’il

tombait des lèvres d’une personne.

Beaucoup de ceux qui l’aimaient le plus se mirent, malgré leur

conscience, à l’appeler ouvertement par ce grand titre, parce qu’il leur

était une joie de faire quelque chose qui lui plût. Et avec une vive et

cordiale malice, sa large et diligente troupe d’ennemis, reprirent ce

titre pour le dorer, l’enjoliver et l’augmenter en disant: «Le seul

Chrétien.» De ces deux titres le dernier était le plus répandu.

L’ennemi, qui était en grande majorité, veillait à cela. Tout ce que le

docteur croyait, il le croyait de tout son cœur, et se battait chaque

fois qu’il en trouvait l’occasion, pour défendre sa croyance. Et si les

intervalles entre ces occasions-là se trouvaient trop longs, il

inventait lui-même des moyens de les raccourcir. Il était sévèrement

consciencieux, mais d’une façon conforme à ses vues plutôt

indépendantes; et tout ce qui lui paraissait être son devoir il

l’accomplissait dare-dare, que le jugement des moralistes professionnels

pût ou non s’accorder avec le sien. A la mer, dans ses jeunes années,

son langage avait été d’une liberté très profane, mais dès qu’il fut

converti il se fit une règle, à laquelle il se conforma strictement par

la suite, de ne jamais jurer que dans les plus rares occasions, et

seulement quand le devoir le lui commanderait. Il avait été grand buveur

en mer, mais après sa conversion il devint un abstinent ferme et

convaincu afin de donner le bon exemple aux jeunes, et, à partir de ce

moment, il ne but que rarement; jamais, en fait, que lorsqu’il trouvait

qu’un devoir l’y obligeait; cette condition ne se trouvait peut-être

remplie qu’une ou deux fois par an, trois ou quatre au plus, mais jamais

cinq fois.

Nécessairement, un tel homme doit être impressionnable, prompt, décidé

et facile à émouvoir. C’était le cas pour celui-là et il n’avait jamais

eu le don de dissimuler ses sentiments. Ou, s’il l’avait eu, il ne

prenait pas la peine de l’exercer.

Il portait écrit sur sa figure l’état atmosphérique et le temps qu’il

faisait dans son âme, et lorsqu’il entrait dans une chambre, les

ombrelles ou les parapluies s’ouvraient--au sens figuré--suivant ces

indications. Quand une douce lumière brillait dans ses yeux, c’était

comme une bénédiction. Lorsqu’il entrait, les sourcils froncés, la

température s’abaissait immédiatement de dix degrés. C’était un homme

très estimé, très aimé parmi ses nombreux amis, mais quelquefois il leur

imposait une grande crainte.

Il avait une profonde affection pour la famille Lester, et chacun de ses

membres lui rendait avec intérêt ce sentiment. Les trois femmes

s’affligeaient de son genre de piété et il se moquait franchement du

leur. Mais ils s’estimaient, réciproquement, beaucoup.

Il approchait de la maison. On aurait pu le voir venir de loin; mais les

deux tantes et l’enfant coupable allaient vers la chambre de la malade.

Le Legs de 30.000 dollars et autres contes · 第 32 / 80 题