Douze jours après, la mère et l’enfant s’agitaient dans les transes de
l’affreuse maladie. Il y avait bien peu d’espoir pour l’une et pour
l’autre. Les sœurs étaient pâles et exténuées, mais ne voulaient pas
quitter leur poste. Leurs cœurs se brisaient, pauvres chères vieilles,
mais leur vaillance était ferme et indestructible. Pendant tous ces
douze jours, la mère avait beaucoup désiré voir son enfant et l’enfant
sa mère, mais elles savaient bien, toutes les deux, que leurs prières
sur ce point ne pourraient être de bien longtemps exaucées. Lorsque la
mère sut, dès le premier jour, qu’elle était atteinte de la fièvre
typhoïde, elle fut effrayée, et demanda s’il n’y avait pas de danger
qu’Hélène ait pu contracter la maladie, la veille, en entrant dans sa
chambre. Esther lui dit que le docteur s’était moqué de cette idée.
Esther était ennuyée de le dire, bien que ce fût vrai, car elle n’avait
pas cru aux paroles du docteur; mais quand elle vit la joie de la mère à
cette nouvelle, la douleur de sa conscience perdit beaucoup de sa force;
résultat qui la rendit honteuse du sens trompeur qu’elle avait donné à
ses paroles, mais cette honte n’alla pas jusqu’à l’amener à une
consciente et distincte mise au point de ce qu’elle avait dit. Dès lors
la malade comprit que son enfant devait rester loin d’elle, et promit de
se réconcilier de son mieux à l’idée de cette séparation, car elle eût
préféré endurer la mort, plutôt que de mettre en péril la santé de sa
fille. Cette même après-midi, Hélène dut s’aliter; elle se sentait
malade. Son état empira pendant la nuit. Au matin, sa mère demanda de
ses nouvelles.
--Elle va bien?
Esther frissonna. Elle entr’ouvrit les lèvres, mais les mots refusaient
de sortir. La mère la regardait languissamment, rêvant, attendant;
soudain, elle pâlit et s’écria:
--Oh mon Dieu! Qu’y a-t-il? Elle est malade?
Alors le cœur torturé de la pauvre vieille tante fut plein d’épouvante
et les mots lui vinrent:
--Non, soyez tranquille; elle va bien.
La malade exprima sa reconnaissance et toute la joie de son cœur.
--Dieu soit loué pour ces chères paroles! Embrassez-moi. Je vous adore,
de me les avoir dites!
Esther raconta cet incident à Anna qui la reçut avec un regard plein de
mépris, et dit froidement:
--Ma sœur, c’était un mensonge.
Les lèvres d’Esther tremblèrent piteusement; elle étouffa un sanglot et
dit:
--Oh! Anna, c’était un péché; mais que voulez-vous? je n’ai pas pu
supporter de voir l’effroi et l’angoisse de ses yeux.
--N’importe. C’était un mensonge, Dieu vous en tiendra responsable.
--Oh, je le sais, je le sais, s’écria Esther en se tordant les mains,
mais s’il fallait recommencer tout de suite, je ne pourrais m’en
empêcher. Je sais que je le dirais encore.
--Alors, prenez ma place auprès d’Hélène demain matin. Moi, je saurai
dire la vérité.
Esther se jeta au cou de sa sœur pour l’attendrir et la supplier:
--Non, Anna, oh, ne le dites pas!... vous la tuerez!
--Du moins, j’aurais dit la vérité.
Au matin, elle eut une cruelle épreuve, elle aussi, en présence de la
même question de la mère, et elle rassembla toutes ses forces pour ne
pas faiblir. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Esther l’attendait,
pâle et tremblante, dans le vestibule. Elle lui demanda à voix basse:
--Oh! comment a-t-elle pris l’affreuse nouvelle, cette pauvre, cette
malheureuse mère?
Les yeux d’Anna étaient pleins de larmes. Elle dit:
--Dieu me pardonne; j’ai dit que l’enfant se portait bien.
Esther la serra contre son cœur:
--Dieu vous bénisse, Anna! dit-elle. Et elle lui exprima tout son amour
et sa reconnaissance en caresses et en louanges passionnées.
Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et
acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en
s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles
prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en
prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes,
mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte
de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser.
Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de
plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement
de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de
douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de
gratitude.
Pendant les premiers jours, tant que l’enfant eut la force de tenir un
crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans
lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été
lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés
maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous
l’oreiller.
Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force...
où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il
n’y avait plus de billets doux pour la mère.
Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée;
mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le
soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le
vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant
l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se
raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et
plein de conviction:
--Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène
a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne
voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons
persuadée. Elle est jeune et elle a besoin des plaisirs innocents de la
jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle
écrira tout de suite, en rentrant.
--Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les
deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre
petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs
possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde
seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre
pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et
reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a
échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout
flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa
santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et
ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et
qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle
toujours aussi belle, chère tante Esther?
--Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais
été, si une telle chose peut s’imaginer.
Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher
sa honte et sa douleur.
V
Le lendemain, les deux tantes se mirent à une tâche difficile et
délicate dans la chambre d’Hélène.
Patiemment et sérieusement, avec leurs vieux doigts raidis elles
essayèrent d’écrire une contrefaçon du billet promis. Elles ne
réussirent pas du premier coup, mais petit à petit, et après plusieurs
échecs, elles firent des progrès. Nul n’était là pour observer le
tragique de tout cela, et de cette pathétique ironie du sort, elles
étaient elles-mêmes inconscientes. Souvent leurs larmes tombaient sur
les billets et les abîmaient. Quelquefois un seul mot mal formé rendait
suspecte une lettre qui aurait pu passer. Mais finalement, Anna en
produisit une dont l’écriture était une assez bonne imitation de celle
d’Hélène pour passer même sous un regard soupçonneux. Elle l’avait
enrichie abondamment de tous les petits mots caressants et des petits
noms d’amitié, familiers aux lèvres de l’enfant depuis son berceau. Elle
porta cette lettre à la mère, qui s’en saisit avec avidité, l’embrassa,
la pressa contre son cœur, lisant et relisant tous les mots charmants,
répétant avec un amour infini le dernier paragraphe:
«Minette chérie, si je pouvais seulement vous voir, et embrasser vos
yeux, et sentir vos bras autour de moi! Je suis si contente que mes
exercices de piano ne vous dérangent pas. Guérissez-vous vite. Tout le
monde est bien bon pour moi, mais je me trouve tellement seule, sans
vous, chère maman!»
--La pauvre petite! Je comprends tout à fait ses sentiments. Elle ne
peut jamais être complètement heureuse sans moi; et moi... oh, je vis de
la lumière de ses yeux!... Dites-lui de s’exercer tant qu’il lui plaira,
tante Anna. Je ne peux pas entendre le piano de si loin, ni sa chère
jolie voix quand elle chante. Dieu sait que je le voudrais bien.
Personne ne sait comme cette voix est douce à mon oreille. Et dire
que... un jour elle ne chantera plus!... pourquoi pleurez-vous?
--Seulement parce que... parce que... ce n’était qu’un souvenir. Lorsque
je suis descendue, elle chantait «Loch Fomond», cette mélancolique
berceuse! Je suis toujours émue lorsqu’elle chante cela.
--Et moi aussi. C’est d’une beauté touchante, divine. Lorsque quelque
chagrin de jeune fille est dans son cœur, et qu’elle chante pour la
consolation mystique que lui donne la musique...
Tante Anna?
--Chère Marguerite?
--Je suis très malade. Quelquefois il me vient comme un pressentiment
que je n’entendrai plus jamais cette chère voix.
--Oh non... non; ne dites pas cela, Marguerite! Je ne peux pas le
supporter!
Marguerite fut touchée et désolée. Elle dit doucement:
--Là, là... Laissez-moi vous prendre dans mes bras. Ne pleurez pas.
Mettez votre joue près de la mienne. Consolez-vous. Je veux vivre. Je
vivrai, si je peux. Ah! que ferait-elle sans moi? Est-ce qu’elle parle
souvent de moi?... Mais je sais bien que oui.
--Oh, constamment... constamment.
--Ma chère petite fille! Elle a écrit son billet tout de suite, en
entrant?
--Oui, à l’instant même. Elle n’a pas même attendu d’avoir quitté son
chapeau.
--Je le savais bien. C’est bien sa manière affectueuse, tendre et
impulsive. Je le savais sans le demander, mais je voulais vous
l’entendre dire. La femme adorée le sait, mais elle voudrait que son
mari lui redise son amour chaque jour, à tous moments, pour la seule
joie de l’entendre... Elle a pris une plume, cette fois, j’aime mieux
ça. L’écriture au crayon pouvait s’effacer, et j’en aurais été navrée.
Lui avez-vous dit de prendre une plume?
--Oui... non... elle.... C’est elle qui en a eu l’idée.
La mère sourit et dit:
--J’espérais que vous diriez cela. Je n’ai jamais vu une enfant si
aimable et prévenante!... Tante Anna!
--Chère Marguerite?
--Allez lui dire que je pense continuellement à elle et que je l’adore.
Mais... vous pleurez encore. Ne vous inquiétez pas tellement de moi, ma
chérie. Je crois qu’il n’y a rien à craindre, pour le moment.
La messagère désolée porta ces paroles et les délivra pieusement à des
oreilles inconscientes. La jeune fille continua à gémir et à marmotter.
Puis elle la regarda avec de grands yeux étonnés, effrayés et brillants
de fièvre, des yeux où il ne restait plus un rayon d’intelligence.
--Êtes-vous... non, vous n’êtes pas ma mère. Je la veux!... Elle était
là il n’y a qu’un instant. Je ne l’ai pas vue partir. Viendra-t-elle...
Viendra-t-elle vite? Viendra-t-elle tout de suite?... Il y a tant de
maisons. Et elles m’étouffent tellement... et ça tourne, tourne... Oh,
ma tête, ma tête!...
Et ainsi de suite, elle s’agitait et se tourmentait sans cesse dans des
transes de douleur, passant d’une idée torturante à une autre, jetant
ses bras de tous côtés comme sous la menace d’une incessante
persécution.
La pauvre vieille Anna mouillait les lèvres sèches et fiévreuses,
caressant doucement le front brûlant, murmurait des mots de tendresse et
de pitié, et remerciait le Père de tous, de ce que la mère était
heureuse, et ne savait pas.