En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa
tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât
l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.
Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la
place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait
quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée
d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à
Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi
qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.
Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette
heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé
devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre,
celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres,
travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à
la gorge.
Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint
qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de
lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.
Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.
À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
Havre.
Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller
au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de
cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus
qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.
Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent
de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient
se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par
la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.
À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le
champ les racines en l'air.
En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup
plus loin que le musée.
--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques
mots dans l'oreille de Léon.
Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre
la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un
oeil pour regarder la mer.
Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir
s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi
loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe
d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore
haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.
Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui
vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à
sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.
Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le
vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen.
Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il
ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne
pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il
s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un
_surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la
traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé
par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un
sentiment d'apaisement.
Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en
alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils
avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou
tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il
semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants
avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au
bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le
recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans
une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de
place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient
souvent dans des embruns.
Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et
les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette
lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.
Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à
Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne
serait pas devenue chanteuse, et lui....
Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y
parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.
Ah! comme il l'aimait!
Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était
lié.
Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le
connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était
déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on
ne lui donne pas son nom.
Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu,
réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le
tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses
qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison,
cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il
s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées
tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.
Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie
tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au
coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put
alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il
remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son
oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une
femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien
qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme
ressemblait à Madeleine.
Il avança vivement: c'était elle.
Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide,
soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête;
alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta
silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.
Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut
un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un
sourire se montra sur son visage baigné de larmes.
--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.
Il les prit et les serra longuement.
--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
ton heureux et avec l'accent de la gratitude.
--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis
venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir
le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.
Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par
une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de
Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.
Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent
descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses
insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans
le cimetière:
--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi?
dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.
--Tu veux ne pas revenir à Paris?
--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement
encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul
légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison,
je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à
cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à
mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma
vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce
pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je
demande à ton amitié, à notre parenté?
--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à
partir.
--Il faut que je parte, cependant.
--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est
irrévocable?
--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ...
j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas
de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme
leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu
comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.
--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?
--Je ne pourrais pas l'avoir.
--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?
--Madeleine!...
--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta
femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?