Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un
de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce
qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:
«Cher oncle,
«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites
mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.
«MADELEINE.»
«Chère mère,
«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour
recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et
à réparer le temps perdu,
«LÉON.»
Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent
l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de
l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et
dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc,
ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.
Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette
mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à
la maison paternelle!
Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas
prêté à cet arrangement.
--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien
marqué que c'est toi qui me ramènes.
Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque:
dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
l'observa:
--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est
dû ce miracle.
La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame
Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus
splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce
fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.
Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité,
mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le
Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.
Que venait-il faire?
M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon
s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.
--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison,
dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être
dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le
Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner
lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil
judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît
une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera:
Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.
Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.
La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi
prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la
soirée.
Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien
appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire
délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
parents.
--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la
maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?
--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de
Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père
prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à
l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que
vous puissiez vous marier.
--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.
--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses
sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois
valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser
à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire,
l'acquitter avec mes premiers bénéfices.
--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne
les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai
régler cette affaire avec elle.
Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu
avec empressement.
--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.
--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
devient l'associé: cette association est consentie en vue de son
prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la
nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.
Cara ne broncha pas.
--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher:
Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un
nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas
moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
là vous nous laissez en paix.
--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de
mon mariage?
--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous
ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que
vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un
effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres
frémissantes:
--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle,
vous réalisez aujourd'hui votre désir.
--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
chiffons de papier qui les enveloppent.
Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance
de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses
deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
«_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune
mariaze bourzeois_.»
Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car
il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui
payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une
dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement;
malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé
que Rome prononçât jamais cette nullité.
M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent,
disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage
conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage,
tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait
toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.
Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une
mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête
serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de
Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à
la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce
mariage.
Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent
Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de
sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour
éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il
fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait
célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la
nullité fut prononcée.
Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et
tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.
Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées
par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la
cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel
de se jeter entre Léon et Madeleine.
Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et
le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à
propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.
La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait
à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial,
paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne
connaissait.
Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut
lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de
Noiseau.
De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il
quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber,
portant dans ses poches trois cent mille francs.
Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme
parfait:
--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter:
combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et
si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que
celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le
paquet de lettres:
--Vous permettez? dit-il.
--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.
Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes
par-dessus les autres:
--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela
leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame
Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari.
Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle
des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.
Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux
ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M.
Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
était dans une fâcheuse situation:
«Monsieur,
«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir
dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de
mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye
pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
Drouot.
«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
sera plus pour tous que
«CARA».