Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la
zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle
était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.
Pourquoi après tout?
Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?
Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un
amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme
qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations
contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre
Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là
l'unanimité dans le blâme.
Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce
contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se
présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il
verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
verrait plus tard.
Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion
ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
davantage.
Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?
En réalité elle se tenait sur ses gardes.
Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne
et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles
pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât,
qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se
cacher d'un aveugle et d'un sourd!
Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle
s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence,
Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas
le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant
le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence;
Pâques arriverait après ce temps de carême.
Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle
veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les
sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa
surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.
Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou
de Léon?
Elle s'en expliqua avec celui-ci:
--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.
--Riolle.
--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la
notification de cet acte, et non à d'autres.
Et tu ne l'as pas demandée?
--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la
cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre
mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage,
et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte
respectueux.
--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que
tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.
--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont
malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces
touchantes réflexions.
--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en
nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour
m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.
--Dis que tu as réfléchi.
--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
des devoirs envers mes parents.
--N'en as-tu pas envers moi?
--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût
pas sérieux....
--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.
--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter
une; au revoir.
Elle se jeta sur lui pour le retenir:
--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....
Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre,
et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de
Châteaudun.
Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
Madeleine.
Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler:
jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il
était ravi, émerveillé, transporté.
Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.
--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
--Bientôt.
--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.
--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé,
très-peiné.
--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins
j'aurais essayé de te distraire.
--À bientôt.
--Quand tu pourras, quand tu voudras.
S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en
subir une à son retour.
Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni
couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit
pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner
dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se
promener?
S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
dîner avec elle.
De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le
cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se
dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et
vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère
écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit
entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole
noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était
vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
sur ses pieds.
Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la
seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question
d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à
cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait
soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il
faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de
douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit
qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne
fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après
l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il
l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se
trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il
lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui
entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout
l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.
Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les
caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été
celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer
quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à
plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.
Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.
Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui
la première rompit ce silence:
--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.
--Parce que tu ne voulais pas mourir.
--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
fût vrai, je devais te soigner.
--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme
qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis
revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!
--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.
--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse
de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce
vieil Italien est son amant: il est payé en nature.
D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il
ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il
s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva
dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit;
il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible,
l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi
habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la
rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la
conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.