VII

Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la

zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle

était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.

Pourquoi après tout?

Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?

Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un

amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme

qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,

vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.

Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations

contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre

Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là

l'unanimité dans le blâme.

Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce

contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se

présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il

verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il

verrait plus tard.

Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion

ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas

davantage.

Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?

En réalité elle se tenait sur ses gardes.

Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne

et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles

pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât,

qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se

cacher d'un aveugle et d'un sourd!

Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle

s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence,

Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas

le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant

le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence;

Pâques arriverait après ce temps de carême.

Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle

veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les

sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa

surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point

notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.

Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou

de Léon?

Elle s'en expliqua avec celui-ci:

--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.

--Riolle.

--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la

notification de cet acte, et non à d'autres.

Et tu ne l'as pas demandée?

--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la

cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre

mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage,

et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle

le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte

respectueux.

--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que

tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette

espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.

--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce

moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont

malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.

--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces

touchantes réflexions.

--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en

nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour

m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus

sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.

--Dis que tu as réfléchi.

--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais

des devoirs envers mes parents.

--N'en as-tu pas envers moi?

--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer

ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût

pas sérieux....

--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.

--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter

une; au revoir.

Elle se jeta sur lui pour le retenir:

--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....

Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre,

et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de

Châteaudun.

Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez

Madeleine.

Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler:

jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il

était ravi, émerveillé, transporté.

Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.

--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.

--Bientôt.

--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.

--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé,

très-peiné.

--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins

j'aurais essayé de te distraire.

--À bientôt.

--Quand tu pourras, quand tu voudras.

S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en

subir une à son retour.

Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni

couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit

pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner

dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se

promener?

S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et

dîner avec elle.

De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;

dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le

cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se

dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et

vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il

aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne

bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère

écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit

entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour

de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole

noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était

vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint

à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout

sur ses pieds.

Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la

seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question

d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à

cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait

soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il

faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de

tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de

douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit

qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.

Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne

fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après

l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la

poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il

l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se

trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il

lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer

les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui

entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son

bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout

l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.

Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les

caresses de l'un et les bousculades de l'autre!

Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été

celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer

quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à

plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en

regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.

Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant

que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.

Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart

d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui

la première rompit ce silence:

--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.

--Parce que tu ne voulais pas mourir.

--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?

--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide

fût vrai, je devais te soigner.

--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme

qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle

que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis

revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la

prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!

--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.

--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse

de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce

vieil Italien est son amant: il est payé en nature.

D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux

poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il

ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il

s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva

dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit;

il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible,

l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle

prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi

habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la

rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la

conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.

Cara · 第 72 / 75 题