Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer
et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et
qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui,
pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de
jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette
cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à
savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et
de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans
le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers
qui il se sentait des torts.
Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara,
celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il
sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il
faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme
on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige
des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités,
Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il
cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère
de vraisemblance et d'autorité.
S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de
Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à
conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il
n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle
avait su qui était mademoiselle Harol.
Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait
point vue encore.
--Pourquoi ne la vois-tu pas?
--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de
tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.
--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
--Parce que?
--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère
qui doivent suivre les représentations de leur nièce.
C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse
chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la
briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins
dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à
Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa
situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon,
elle ignora où il avait passé sa soirée.
--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
employé son temps.
Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra
vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.
Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième
acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant
l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il
reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en
voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était
par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme
un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait
à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
son ami Riolle.
Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut
avec une figure grave et un air recueilli:
--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je
dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et
dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet
acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le
plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en
opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux
devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il
ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle,
puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous
être recueilli.
Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore
quelques instants d'attention:
--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de
conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de
spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain
point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre
la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus
haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à
la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
Byasson.
Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de
lui l'exaspéra.
--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M.
Byasson ou de ma famille.
M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne
pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:
--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts,
que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en
conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez,
surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable
qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons
cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le
voulez bien, je serai à votre disposition.
Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre
celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne
l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et
changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa
colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des
révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson.
Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le
reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce
qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains
renseignements que tu dois connaître.
--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents
de surveiller Cara....
--Vous voulez dire ma femme, sans doute.
--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de
surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un
panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de
vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces
que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu,
tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces
pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre.
--Vous n'auriez pas fait cela!
--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à
ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.
Il hésita.
--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.
Il ne les brûla point.
La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police
dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette
époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis.
Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils
relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé
à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce
soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de
la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?
Il fallait les contrôler.