IV

Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue

Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses

débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les

commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été

durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès.

--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le

plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence

étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame

Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts,

nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même

façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis

trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis

un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne

soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement

lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine

liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont

connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à

mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne

consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à

Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils

dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes

sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme

nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne

nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre?

C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer

l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs

au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement.

À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je

vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en

continuant de partager mes appointements avec eux.

Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.

En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous

le sien.

Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix:

--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez

remplir le rôle de la Providence.

La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut

Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta

immobile comme s'il était pétrifié.

En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une

importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les

préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame

Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part

de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la

céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction

entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et

madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils

se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à

Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se

dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que

voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?

Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine,

ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée

dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.

--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos

désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos

propositions.

Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci

la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de

bien refermer la porte.

Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps

d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et

pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder.

Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la

cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait

prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:

--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions

que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous

souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon

pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous

n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon

nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches

qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une

passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive

tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après

ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable

était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En

principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une

fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait

de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à

un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul

reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était

décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens

de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait

pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre

cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère

Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce

que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle

nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le

sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne

renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les

modifions, voilà tout.

Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais,

arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il

reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et

maintenant il avait confiance dans sa parole:

--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a

été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne

peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de

fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel

que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de

commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa

femme, nous donnerons un million.

C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois

il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que

dans la réalité. Un million de dot!

Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire.

--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse

avec ta tante, j'espère te retrouver.

Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit

entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant

miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que

d'affection, que de tendresse, que de famille.

Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à

sauver son fils.

Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été

à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.

Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de

pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne

serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par

amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par

un sentiment de dévouement.

Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout

autre effet que le million.

L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et

quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses

genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en

la serrant dans ses bras:

--Je verrai Léon, dit-elle.

--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est

pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.

--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde,

permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si

je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous

voulez croire....

--Auquel nous croyons tous.

--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le

droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi

aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner.

Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:

--Et quoi donc? demanda-t-elle.

--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour

femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et,

quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et

devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une

tache sur mon front.

À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.

--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus

tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.

Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela

que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.

--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées?

dit-elle.

V

Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?

Ce fut la question qu'on agita.

Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui

écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu

près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on

adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen

préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.

Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement,

publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il

raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire

l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans

tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la

seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on

l'avait puisée.

Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se

défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de

Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que

mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois,

fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le

célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait

éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser

cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.

Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon

lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par

son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son

nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à

première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette

fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,

c'était à celle des théâtres.

Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter

à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!

Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner,

point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue

Châteaudun.

--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se

présenta.

Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large,

les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le

salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de

ce qui l'entourait.

Une porte s'ouvrit:--c'était elle.

Il s'avança les bras ouverts.

Elle s'arrêta.

De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.

Elle lui tendit la main.

Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.

Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était

donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection

familiale, qu'il l'abordait.

Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.

--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà

donc enfin!

Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il

était sous l'influence d'une émotion profonde.

Il la regarda longuement; puis avec un sourire:

--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux

ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta

physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?

--Mais oui.

Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée;

elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:

--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué,

qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne

peuvent pas être doux?

--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai

été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir

ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est

revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,

comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue,

à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.

Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait

croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait

toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié?

d'amour?

Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle

devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit

calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et

quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était

plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur

palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,

elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement

entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue

ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son

mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant

son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus

passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait

souffert par lui.

--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu

m'avais promis de m'écrire?

--Je t'ai écrit.

--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de

prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!

Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus

profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de

regrets, que de reproches, que de douleurs!

--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec

tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre

vous.

--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!

Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il

continua:

--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne

convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi

donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre

reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à

Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la

police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais

pour....

Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:

--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au

désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot

n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que

j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est

pas à moi de parler; c'est à toi.

Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais

plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît

dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui

l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.

Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de

chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez

Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il

avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et

interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais

Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui

répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à

causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la

présentation,--et que plus tard elle l'entendrait.

--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en

riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié

fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a

été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois,

Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à

notre entretien.

Puis elle acheva son récit.

--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop

malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin

j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les

dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver

heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?

Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes

d'embarras qu'il la regarda:

--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.

--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.

--Alors, je n'ai rien à t'apprendre.

--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines

bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais

assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,

affectueusement: et toi?

Il lui tendit la main:

--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est

l'amitié qui inspire ta question.

Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant

assez longtemps silencieux, la tête basse:

--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas

heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la

femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma

mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a

trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas

d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me

plaindre la vie que je me suis faite.

Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à

en dire davantage.

--Je te verrai bientôt, dit-il.

--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je

sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que

je serais heureuse de chanter pour toi?

--Tu chantes ce soir?

--Oui.

--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.

--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu

ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais

nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et

après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de

faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui

tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon

habilleuse pour porter la queue de ma robe.

Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.

Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.

--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.

Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:

--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?

--Avec bonheur!

Cara · 第 70 / 75 题