Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la
veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson
se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au
travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
parcourait les journaux du matin.
--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant
la main joyeusement.
--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et
j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer.
L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre
hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que
cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé
la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était
trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par
semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour
Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine
si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
homme?
--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt,
et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les
yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné,
comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se
réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui
déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore
pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul
bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal,
il n'y avait qu'à attendre ce jour.
--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau,
répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
vous m'apprenez ne me surprend pas.
--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous
causer la même satisfaction qu'à nous.
--C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec
humeur.
--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que
j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas
l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas
encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne
les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à
croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les
accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle.
Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair
en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous
pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que
celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui,
comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le
mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de
Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et,
s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez.
Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous
espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient
éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara;
n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois
après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour
madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de
nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer;
qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez
forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire
détruira l'influence néfaste.
--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à
l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans
avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle
vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où
Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand
il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler,
mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il
aimait toujours.