I
Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de
mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.
C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française
d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à
la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès
qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire
que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation
qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
pour lui.
Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de
ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public:
aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une
représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et
surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée
ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
d'orchestre était vide.
Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant
que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop
tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le
bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène
lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les
premiers mots du rôle d'Ophélie:
Hélas! votre âme, en proie
A d'éternels regrets, condamne votre joie!
Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui
chantait, il l'avait déjà vue aussi!
Madeleine!
Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les
traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le
jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
son esprit.
Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était
elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
blonds, sa figure douce et pensive.
Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine?
quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas
celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais
encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public,
indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.
Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir
pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était
belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était
loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois
ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir
quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine
avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à
Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison
de sans oncle.
Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant,
elle avait obéi à une irrésistible vocation.
Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et
très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé
dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il
réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler
ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait
quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de
traverser son esprit.
Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours
Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et
pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans
affection, sans appui autour d'elle?
Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il
importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher
quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces
renseignements.
Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien
qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en
situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.
--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
notre nouvelle chanteuse?
--Charmante.
--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais
espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme
qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité,
si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
son jeune ami et en l'accaparant.
--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de
Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme
de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec
assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac
un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus
insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
lui.
Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son
compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa
vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième
acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous
recommande son air: «Adieu, ayez foi!»
Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien,
élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans
ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était
pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.
Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine
d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de
Cara.
Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les
applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un
triomphe.
À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir
Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans
doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre
petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait
qu'un mot.
La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
porter sans retard.
Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras,
souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M.
Byasson.
Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine.
--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme,
_z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune
minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis
zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle
vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero
quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé
_dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune
minoute_ à soi.
C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait
parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_
lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en
réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait?