--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et
c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence
décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
Léon éprouvait pour sa cousine.
Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de
vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la
difficulté.
--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de
Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle
voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison;
c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un
succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande
artiste nous est née.
--Comédienne!
--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que
Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara:
chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une
femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je
viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour
lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté
en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était
toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la
pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez
disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au
cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre
l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je
loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien
de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où
Cara le pousse?
--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous
croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un
sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois
que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête
comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment.
Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment
n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un
mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne
pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui
préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez.
Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit.
Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que
si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son
mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la
conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses
aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et
de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils
et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
Mais madame Haupois intervint de nouveau.
--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis
accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu
notre fils..., si elle est digne de lui.