Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il
aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses
garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage
sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:
--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas
la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
ce que vous possédez.
--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
engage à rien envers moi.
--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si
bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de
moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez
intérêt à le faire.
--Si l'on peut dire!
--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
vous coûtera cher.
Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les
querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire
l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être
infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la
certitude.
Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien
certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de
manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas
ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui
vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils,
c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière
assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une
heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu
faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur
saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils,
un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette
condition.
--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
payés.
Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse,
elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour
usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit
qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
avantage:
--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire
tout ce que vous venez de me conter.
--Oh! cela jamais.
--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille
francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
diables.
--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous
ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer
l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une
amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous
Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs
pour lesquels vous criez si fort.
--Vous ne ferez pas cela.
--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous
demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je
vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais
prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas
où madame Haupois-Daguillon les refuserait.
--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi
ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer
si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à
craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.
Cara dicta et Rouspineau écrivit:
«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame
Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon
Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets
souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison
Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.
«ROUSPINEAU.»
Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille
francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et
madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.
En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la
maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur
ses dossiers et travaillant.
Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.
Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.
--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et
quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
bourgeoise plus rangée.
--J'aime.
--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette
indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec
tes amis.
--Maintenant c'est autre chose.
--Je m'en aperçois.
--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?
--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est
vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le
bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait
pas ou plus justement n'avait plus.
--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre,
affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre
passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes
pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux
affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre,
sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
voilà précisément Léon.
--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
--Un conseil à te demander.
--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.
--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de
l'autre.
--C'est aimable.
--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il
est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse
aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à
l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?
--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux
de la loi.
--De votre loi.
--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
Code, au titre cinquième «Du mariage».
--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de
votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou
vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma
spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un
conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
la cour de Paris pour tes affaires civiles?
--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez
donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question,
que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à
l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
mariage civil?
--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans
les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un
mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable
aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des
prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.
--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un
prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique,
et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?
--Non, pour la loi.
--Mais, pour l'Église?
--Oui sans doute.
--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église
une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous
ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient
pas été toutes observées.
--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
signifie rien.
--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le
mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari
qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois
donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
et je t'en remercie.
--Veux-tu me payer mes honoraires?
--C'est selon.
--Avec une réponse.
--Oh! alors volontiers.
--À quand ce mariage?
--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au
revoir, cher ami, et encore une fois merci.
--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
--Cela veut dire?
--_De profundis_.