XXIII

Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le

marchand de fourrages de la rue de Suresnes.

Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il

aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses

garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage

sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:

--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il

l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas

la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je

puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de

ce que vous possédez.

--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.

--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous

engage à rien envers moi.

--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....

--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.

Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous

étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si

bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de

moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez

intérêt à le faire.

--Si l'on peut dire!

--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela

vous coûtera cher.

Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les

querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire

l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être

infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la

certitude.

Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien

certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de

manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas

ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui

vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils,

c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière

assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se

renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une

heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu

faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur

saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils,

un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,

qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette

condition.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.

--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous

gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas

payés.

Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse,

elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau

n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour

usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et

qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,

peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges

admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit

qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son

avantage:

--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire

tout ce que vous venez de me conter.

--Oh! cela jamais.

--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas

me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame

Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.

--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille

francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres

diables.

--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous

ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier

que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins

qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer

l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une

amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous

Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et

voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs

pour lesquels vous criez si fort.

--Vous ne ferez pas cela.

--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous

demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je

vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais

prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas

où madame Haupois-Daguillon les refuserait.

--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi

ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer

si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à

craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.

Cara dicta et Rouspineau écrivit:

«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame

Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon

Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets

souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison

Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.

«ROUSPINEAU.»

Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille

francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et

madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de

compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de

vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame

Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.

En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle

se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.

Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la

maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet

de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur

ses dossiers et travaillant.

Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait

alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.

Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.

--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et

quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu

bourgeoise plus rangée.

--J'aime.

--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette

indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec

tes amis.

--Maintenant c'est autre chose.

--Je m'en aperçois.

--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.

--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?

--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est

vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le

bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.

--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait

pas ou plus justement n'avait plus.

--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas

Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre,

affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre

passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes

pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux

affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il

n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre,

sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et

voilà précisément Léon.

--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui

me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me

diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?

--Un conseil à te demander.

--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.

--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de

l'autre.

--C'est aimable.

--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il

est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse

aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à

l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?

--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux

de la loi.

--De votre loi.

--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le

Code, au titre cinquième «Du mariage».

--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de

votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou

vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me

dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te

l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?

--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma

spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un

conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de

la cour de Paris pour tes affaires civiles?

--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez

donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question,

que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à

l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le

mariage civil?

--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans

les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un

mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable

aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des

prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.

--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un

prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique,

et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?

--Non, pour la loi.

--Mais, pour l'Église?

--Oui sans doute.

--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église

une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?

--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous

ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage

soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par

l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient

pas été toutes observées.

--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.

--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne

signifie rien.

--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,

comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles

sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le

mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il

n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari

qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois

donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et

même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,

et je t'en remercie.

--Veux-tu me payer mes honoraires?

--C'est selon.

--Avec une réponse.

--Oh! alors volontiers.

--À quand ce mariage?

--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au

revoir, cher ami, et encore une fois merci.

--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.

--Cela veut dire?

--_De profundis_.

Cara · 第 59 / 75 题