XXII

Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en

sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son

coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à

son esprit.

Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la

faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut

quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.

Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un

peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en

même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:

--Enfin, te voilà!

C'était Hortense, haletante, éperdue.

Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce

fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir

passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles

pour l'interroger:

--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé?

Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes

angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;

tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le

franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le

vois, je le sais.

Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir

les lèvres.

Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par

les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.

Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire

que le dîner était servi:

--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim,

viens dîner, à table tu me raconteras tout.

--Mais j'ai dîné.

--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement,

joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?

--Avec ma mère.

Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas

cependant retenir un mouvement de stupéfaction:

--Ta mère!

Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement

pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:

--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger,

mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop

naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me

conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?

Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de

manger.

--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose

de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.

Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle

écouta donc Léon sans l'interrompre.

Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de

chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment

en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans

penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il

avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort

pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de

partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin

comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne

pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.

Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il

se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les

mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:

--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien

ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père,

t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu

oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une

pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher

Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon,

le bon coeur!

Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,

puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:

--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.

--Je te jure....

--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne

pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux

dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton

vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris

que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans

l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en

est une autre: tu as eu peur que je te garde.

--Je t'assure que non.

--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher

d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que

je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé,

si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à

ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre

que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je

fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette

crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu

m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte

écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle

pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi.

Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends

publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec

l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que

j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien

j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui

t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de

réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme

qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te

retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.

--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à

cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle

m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu

pouvais me parler tu me dirais: «Reste».

--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.

Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était

peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le

faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée

folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant,

mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une

façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût

bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle

abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir,

elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas

comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter,

cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le

lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que

cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette

occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à

présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à

un autre sujet.

Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps

n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle

probable, était-elle prochaine?

Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne

pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il

voulait cacher.

--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin,

serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement

qu'on me propose.

--Quel qu'il soit, il faut le subir.

--Même s'il doit nous séparer?

--Mon Dieu!

--Oh! pour deux mois seulement.

Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle

qu'elle lui avait été faite.

--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Je n'ai pas répondu.

--Que répondras-tu?

--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera

pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas

pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.

--Pas pour une heure.

Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa

dans ces réflexions.

Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps

avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la

satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre

vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée

pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets

Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux

mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,

on l'entraînerait.

Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps,

n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable

à Léon?

Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que

les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que

leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être

payés par Léon.

La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la

période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons

étaient fondés.

Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale

de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner

Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son

amour.

Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des

présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une

certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger

Rouspineau et Brazier.

Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le

patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait

bien dire.

Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau

avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne

d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la

finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait

sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens

d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.

Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait

le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces

derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.

Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère

poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?

Cara · 第 58 / 75 题