Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une
impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:
--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce
n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie
ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
--Malade?
--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos
de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.
--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
pas?
--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous
séparions?
--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à
mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé
de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait
mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu
réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.
--Te condamner serait me condamner moi-même.
--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain
point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce
matin j'ai voulu demander un conseil sûr.
--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu
sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il
est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié
jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre
la route à suivre.
--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu
religieux de nature et d'éducation.
--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
mère: il faut que tu acceptes cette proposition.
--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me
donnes un pareil conseil?
--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai
lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce
cri.
--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
conseiller de partir.
--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me
sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non,
n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain,
tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté
cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le
conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te
liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque
instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour
s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée,
oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu
dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen
c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle
se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si
plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce
voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi.
Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et
humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À
ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point
important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton
argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te
permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et
tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez
fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné
lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans
une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents
seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque
bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me
sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
et satisfaite, ce qui est quelque chose.
Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère
malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à
lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de
Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.
Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez
d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que
jamais, qu'il se rendit chez sa mère.
Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie.
C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame
Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses
émotions.
--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant
doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es
guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.
--Avant huit jours je serai guérie.
Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut
qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient
s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de
revenir, elle le pria de prolonger son absence.
Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon
voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.
--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme
la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.
Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin
passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à
Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne
l'avait aimé plus passionnément.
Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il
accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on
aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa
première partie.
Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son
amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se
séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de
serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant
très-ému, très-attendri.
Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et
lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
appartement, elle était tout à fait calme.
Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
et des robes; les malles étaient bientôt pleines.
--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la
consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait
surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu
diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame
Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:
«Liverpool, 11 heures.
«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.»
Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
exprès venait d'apporter:
«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade
comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
rechercher où elle a pu aller?»
Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des
chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le
vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à
Liverpool avant le départ du _Pacific_.