XXIV

Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une

impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:

--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?

--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;

tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce

n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie

ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.

--Malade?

--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos

de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.

--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait

pas?

--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.

--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous

séparions?

--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a

été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à

mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé

de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute

la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait

mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu

réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.

--Te condamner serait me condamner moi-même.

--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain

point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais

je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce

matin j'ai voulu demander un conseil sûr.

--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?

--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu

sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il

est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de

la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié

jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre

la route à suivre.

--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu

religieux de nature et d'éducation.

--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta

mère: il faut que tu acceptes cette proposition.

--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me

donnes un pareil conseil?

--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai

lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce

cri.

--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me

conseiller de partir.

--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me

sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage

pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma

liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non,

n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain,

tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce

pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté

cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non

pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le

conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te

liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque

instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les

choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je

trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour

s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne

veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée,

oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu

dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen

c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,

en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle

se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si

plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce

voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi.

Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et

humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À

ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point

important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton

argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te

permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et

tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez

fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait

ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné

lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans

une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents

seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans

doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque

bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me

sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la

proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu

feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille

et satisfaite, ce qui est quelque chose.

Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en

être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère

malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à

lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de

Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec

une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.

Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez

d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.

Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que

jamais, qu'il se rendit chez sa mère.

Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie.

C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame

Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses

émotions.

--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant

doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es

guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce

pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.

--Avant huit jours je serai guérie.

Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son

mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut

qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient

s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de

revenir, elle le pria de prolonger son absence.

Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon

voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le

choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.

--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes

parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux

États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme

la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.

Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin

passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à

Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne

l'avait aimé plus passionnément.

Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux

hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des

affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il

accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on

aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa

première partie.

Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son

amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se

séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de

serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;

jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant

très-ému, très-attendri.

Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et

lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son

appartement, elle était tout à fait calme.

Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge

et des robes; les malles étaient bientôt pleines.

--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras

les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la

consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait

surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu

diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.

Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame

Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:

«Liverpool, 11 heures.

«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.»

Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un

exprès venait d'apporter:

«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade

comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout

lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il

rechercher où elle a pu aller?»

Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des

chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller

de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le

vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à

Liverpool avant le départ du _Pacific_.

Cara · 第 60 / 75 题