Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût
produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre
Cara pour femme.
--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le
spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la
passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite
chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas
urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette
liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue
revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir
et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours
de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à
agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà
dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille
Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille
étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers,
instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre
quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à
ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou
futurs de ce château et de ses terres.
C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était
dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin
c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes
de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au
château.
Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi
peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait
devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne
fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était
ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon.
Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie
la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de
naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une
offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son
devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame
madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la
prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre,
ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait
bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux
dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes,
de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à
ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la
réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à
penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon»
devait être avertie.
Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame
Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de
toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et
ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement
et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on
recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait
pas réussi.
Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous,
n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle
les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue,
et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria
désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne,
avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers,
dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait
proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter
Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour,
après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
dettes payées.
Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et
tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans
procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux;
pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs
réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par
son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un
simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait
assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers
ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une
telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame
Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté
du haut en bas de l'escalier.
Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était
arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et
obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela
pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le
moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait
elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant
malade, refusât de venir la voir.
Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari
de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de
Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce
qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon
craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois
Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira
peut-être?»
Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste;
elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9
de la rue Auber.
--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et
ne lui direz rien; vous attendrez.
Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put
remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut
repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles
que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait
machinalement:
--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il
se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame
Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette
retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se
trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un
fils inquiet sonne ainsi.
La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit
asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps
sans le voir, l'attendant, le pleurant.
Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des
plis coupaient son front.
Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet
examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de
reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle
lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre,
car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la
maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir
depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le
médecin disait.
Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux
chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui
s'était passé de grave entre eux.
Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de
quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant
ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le
couvert sur une petite table.
--Tu manges donc? demanda Léon.
--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des
dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que
j'ai presque faim, tu me guéris.
La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était
nécessaire en une seule fois, était sortie.
--Si j'osais? dit madame Haupois.
--Quoi donc, maman?
--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu
toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais
là en face de moi, me servant.
Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures,
il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait
pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était
en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester,
si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans
pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se
fâcher.
Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à
son irrésolution et à ses raisonnements.
--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
--Oh! mon cher enfant!
Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle
le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en
souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un
peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame
Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être
renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami
envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour
les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des
fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à
la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et
qui rappellent si doucement les années d'enfance.
Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant
l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se
termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la
joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle
avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne
voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle
venait d'obtenir.
--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te
verrai-je demain?
--Tu le demandes?
--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la
termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
Elle lui serra la main.
--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis
nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es
éloigné davantage.
--Mais....
--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est
pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te
tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
--Très malheureux, cela est vrai.
--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le
seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à
ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la
conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton
retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes
billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que
je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés
du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris,
et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu
fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu
auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon
vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain,
plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui,
embrasse-moi.
Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai
qu'à t'attendre. À demain.