XX

Un million!

Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue

Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue

avec Cara.

Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord,

franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail

acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et

ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une

idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons

même pour les heureux de ce monde.

Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et

elle s'estimait à haut prix.

Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,

ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite

par l'indignation.

--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et

cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien

convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.

--Y pensez-vous!

--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de

près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,

parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.

--Mon fils!

Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer

en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un

million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les

aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu

de chances de réussir.

Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,

Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait

partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.

Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés:

tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un

miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui

n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à

risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et

assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce,

membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de

l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde

officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a

recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des

mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de

femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris

ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une

mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on,

peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce

n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se

permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être

tentés.

Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la

direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi

que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M.

Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur

ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le

nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de

se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces

conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il

se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.

M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui

il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un

certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir

une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa

famille.

--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le

fonctionnaire de la préfecture.

--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été

élevé.

--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit

à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à

votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous,

nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous

voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les

hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de

vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est

impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses

contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même

l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.

--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon.

Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme

passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il

fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il

fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a

que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le

mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le

mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le

conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne

sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je

dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est

parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue

dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment,

monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où

elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir

son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense

de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce

moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive

bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont

plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la

Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas

alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu

de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur

elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je

m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je

m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait

immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il

ressentait pour elle.

--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.

--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui

communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que

ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté

foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de

plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas

très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de

Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa

vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte

qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était

pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par

les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à

chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait

édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un

certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton

dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard

maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce

rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et

alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce

moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara

manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de

mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient

entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint

que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le

troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y

avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux

toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain

monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car

cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara

elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,

ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le

monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées,

elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour

vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à

Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas

longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais,

hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes

plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane.

Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on

pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs

maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de

billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois

à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la

force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu

bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si

incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,

je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en

viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que

vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse

condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il

serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait,

j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne

puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.

Cara · 第 56 / 75 题