Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus
efficace que la première.
Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par
quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait
point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient
aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot;
Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait
obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre
eux.
--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point
d'un conseil d'amis.
Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même
système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil
judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il
ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait
bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il
n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils
lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour
attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur
lesquels ils avaient basé leurs opérations?
Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver
l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés
pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet
arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût
jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient
plus.
Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut
risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui
demander une entrevue.
Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de
Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle
n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien
certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que
fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite
Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se
contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu»,
pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se
passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus
sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de
lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de
leur fils.
Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne.
Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte,
à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui.
Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage,
elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une
pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une
table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que
Byasson la surprit.
Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
siége.
Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien
rapidement et franchement:
--Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si
vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous
entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme
pratique.
Cara se mit à sourire.
--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
Léon?
--La question est originale.
--Il y a acheteur.
--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
--C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.
--À livrer quand?
--Tout de suite.
--Et vous payez tout de suite aussi?
--Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer
qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la
réalisation de mes espérances.
--Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
--J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table
de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies
d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se
résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je
n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils
des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les
poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous
discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans
répondre.
--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me
suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer.
Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai
dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr.
environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ
100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à
ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre
honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que
ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à
dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre
question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je
vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que
vous offrez?
Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
--Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention;
est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
un autre langage?
--Mais....
--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers,
et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous
autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon
m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est
bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais
une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais
si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme
d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas
voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après
cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire
de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement
que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force,
puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa
nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces
gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté
même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas
fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le
tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être;
en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce
qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon
mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me
répondre.
--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble
que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien
ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant
Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné
ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que
cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on
appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent
intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que
pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour
notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur
argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez
combien ma demande est modeste.
Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de
leur entretien, elle continua:
--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos
réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop
malheureux?
Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon,
la salle à manger, même le cabinet de toilette:
--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à
chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était
impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle
n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu
séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un
contre l'autre, les yeux dans les yeux.
--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur
ce sopha comme une bête malfaisante.
Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces
choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
compliment.