XVIII

Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance

étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été

chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à

elle.

--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs

je crois qu'elle va cesser.

En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour

d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui

jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement

passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.

--Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de

calme; je puis me retirer.

Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la

conviction d'avoir accompli un miracle.

Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la

main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps

sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger,

le médecin ayant prescrit le repos et le calme.

Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole:

--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est

ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de

mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je

serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à

coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que

je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir!

--Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que

tu étais malade.

--Comment, Louise?

--Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir

tout de suite.

--Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à

ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que

ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne

nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur

a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri,

Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai

recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.

--C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais

comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?

--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi

qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.

--Comment, tu es fâchée que je sois revenu?

--Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,

je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais

j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas

ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui,

ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses

curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à

rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont

ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma

syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me

dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son

amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a

été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré

l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne

t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation,

c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une

épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après.

Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais

qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près

de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est

vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise

t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;

il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que

j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es

accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité

chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour.

Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,

mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été

interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.

Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.

Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille

et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il

pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément

arraché à cette indécision.

Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu,

même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus

naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en

avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait

imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé

l'adresse dans le _Bottin_.

Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris

l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent

remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint

lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui

ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame

était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le

laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en

voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.

C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était

donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de

veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait;

ce qui devait arriver un jour ou l'autre.

Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de

l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle

se rendit plus chère, surtout plus indispensable.

Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils

en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans

une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient

serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main,

écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.

Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,

d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi

dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à

Longchamps, devant tout Paris.

Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il

devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour

lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire

des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la

campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois

ou au bord de l'eau.

--Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle.

Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa

seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du

duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière.

Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine

se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau,

et ensuite il l'accompagna toujours.

C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce

n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait

qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si

séduisante que fût cette maîtresse.

Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses

côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture,

ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du

monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner

une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec

elle.

Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que

Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit

qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.

Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte,

elle se décida à parler:

--Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.

Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire

des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si

publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles.

--Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour

la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques

années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais

jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme,

c'est-à-dire devant le maire.

--Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.

--Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la

femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse;

seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;

et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on

aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un

pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de

votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se

faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là

encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois,

pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,

ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....

--Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.

Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:

--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais

assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois

tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là

où est l'amour.

Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire:

«Mon cher Salzondo.

«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois

l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je

vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien

contre lui.

«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie

«CARA.»

Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,

elle sonna.

Louise parut:

--Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.

Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon:

--Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des

femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de

m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et

surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout

combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!

Cara · 第 54 / 75 题