Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara;
pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
donner: rue Auber, n° 9.
Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le
lui avait recommandé, et il sonna fort.
Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir
si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet
blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même,
qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
--Je suis indiscret? dit celui-ci.
--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.
Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode,
et surtout une femme telle que Cara.
--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je
n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant
même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur
annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de
désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes;
ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
étais mort.
--Qui m'a tué?
--Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis
venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
trouve pas à mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au
milieu du salon:
--J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.
--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
--Et où voulez-vous que nous allions?
--Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne
sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
closes, librement.
--Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
préparer.
Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près
d'un quart d'heure absent.
Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la
conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure
qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait
singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement
contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre
elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait
exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi,
invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir
les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre.
Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un
lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là
avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le
canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait
pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises,
celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un
tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout
dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le
maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont
depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour
lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère,
le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils,
moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous
allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur,
votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
avenir, et ton honneur?
--Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
--Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété
est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent
témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la
fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans
une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
--Je l'aime.
--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps?
Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir
prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge.
Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi
qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une
femme de son âge.
Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut
essayer de sourire:
--Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu,
dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
représenta nue.
--Quelle niaiserie!
--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui
en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
--Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis
sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité
et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il
existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui
portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton
coeur?
--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces
qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as
été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille
femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le
sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se
font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants,
leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et
de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour
toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me
l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu
aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.
--C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
j'aimais Madeleine.
--Je l'ai fait.
--Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même;
vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père
et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon
coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils
veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs
intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on
m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux
dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du
bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été
assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que
j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le
reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le
pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà
tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait
mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie.
Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie
qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
--Mais, malheureux enfant....
--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà
dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à
être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela
est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je
me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est
près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon
père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi
une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui
m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée,
pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez
déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre
fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je
ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
donc incurable.
--Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton
père, ne penseras-tu pas à ta mère?
--À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à
eux?
--Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire?
--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara
puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?
--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu
de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
--Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère,
morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors
tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère?
Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on
frappa à la porte du salon qui précédait la chambre.
--Laissez-nous, cria Byasson.
Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla
ouvrir la porte.
--C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui
entra.
Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon
avait entendu ces quelques mots.
Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne
connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame
prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se
passe.
«LOUISE.»
Alors s'adressant à Byasson:
--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
je vous quitte.