CATALOGUE
D'un très-beau et très élégant
MOBILIER MODERNE
CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX
GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS
PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES
TABLEAUX, CURIOSITÉS
DIAMANTS
BAGUES, COLLIERS
BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE
VOITURES
CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS
COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES
Dont la vente aura lieu
Par suite du départ de Mlle C...
_Hôtel Drouot, grande salle n°1._
Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré
sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses
intéressent la vente de Cara.
Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes
dans la voix et le sourire aux lèvres:
--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!
À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas
toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais
que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
tout neuf.
--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
--Il lui donnera peut-être mieux que cela.
--Quoi donc?
--Son nom?
Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et
plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages
avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en
parlait, il fallait voir ça.
Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin,
touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de
s'instruire.
Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des
meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?
On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir
l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en
tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue,
celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette
exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui
s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en
furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier
moment, réservé le mobilier de cette chambre.
Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns
pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée,
constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à
coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de
toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même
avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou
d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait
été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de
départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour
cause de changement de domicile».
En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait
meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
quelconque, valeur intrinsèque ou affection.
C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet
de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si
bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur
charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses
économies sur les voitures.
Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs
par une assez grande quantité d'objets fournis par le
commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un
chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour
attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et
vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout
entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres
ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.
De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux
moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde
bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni
l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes,
et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un
démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez
elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
la trouver.
Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle
produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille,
acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et
gagnant quinze sous par jour.
Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient
l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté,
les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon,
pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se
promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête,
oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de
l'heure présente.
Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son
commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait
à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand
le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue
Auber qu'elle parla de revenir à Paris.
Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire
son entrée pour la première fois.
C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour
lui par une série de surprises.
Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris
pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même
d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le
dîner était servi.
--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à
manger.
Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité
la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté
l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était
éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par
leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une
jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches
et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.
Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes,
mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon
préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé
le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête
à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.
Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur
un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de
cigares.
Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une
allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors
seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.
--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler
nos comptes.
Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
posa sur le guéridon:
--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici,
c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être
par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:
--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre
maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous
prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.
Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:
--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon
mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me
suivre?
Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au
salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions
près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait
une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de
toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.
Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara
ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.
Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.
--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je
le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.
Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
lit:
--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.