XV

CATALOGUE

D'un très-beau et très élégant

MOBILIER MODERNE

CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES

SALON RECOUVERT EN BROCATELLE

SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART

GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX

GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES

MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS

PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES

TABLEAUX, CURIOSITÉS

DIAMANTS

BAGUES, COLLIERS

BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES

OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE

VOITURES

CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS

COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES

Dont la vente aura lieu

Par suite du départ de Mlle C...

_Hôtel Drouot, grande salle n°1._

Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré

sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses

intéressent la vente de Cara.

Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications

et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes

dans la voix et le sourire aux lèvres:

--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!

À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas

toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais

que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et

tout neuf.

--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,

puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.

--Il lui donnera peut-être mieux que cela.

--Quoi donc?

--Son nom?

Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et

plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages

avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en

parlait, il fallait voir ça.

Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin,

touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,

appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de

s'instruire.

Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des

meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?

On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir

l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en

tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue,

celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle

ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette

exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui

s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en

furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier

moment, réservé le mobilier de cette chambre.

Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns

pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée,

constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à

coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de

toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même

avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou

d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait

été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de

départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour

cause de changement de domicile».

En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait

meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est

vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde

de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison

quelconque, valeur intrinsèque ou affection.

C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet

de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si

bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur

charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses

économies sur les voitures.

Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs

par une assez grande quantité d'objets fournis par le

commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un

chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour

attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres

non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et

vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout

entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres

ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.

De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux

moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde

bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni

l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes,

et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un

démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait

la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez

elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour

la trouver.

Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle

produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien

entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par

«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille,

acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et

gagnant quinze sous par jour.

Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient

l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté,

les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon,

pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se

promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête,

oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de

l'heure présente.

Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son

commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait

à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand

le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue

Auber qu'elle parla de revenir à Paris.

Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce

nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire

son entrée pour la première fois.

C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour

lui par une série de surprises.

Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris

pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même

d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le

dîner était servi.

--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à

manger.

Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité

la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté

l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était

éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par

leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une

jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches

et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.

Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes,

mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon

préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé

le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête

à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.

Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors

Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle

revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur

un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de

cigares.

Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une

allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors

seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.

--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler

nos comptes.

Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la

posa sur le guéridon:

--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?

dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici,

c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec

économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera

longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est

pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera

notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et

tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;

nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être

par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas

nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous

rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.

Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les

épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:

--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre

maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous

prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.

Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:

--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon

mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me

suivre?

Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au

salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions

près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait

une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de

toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.

Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara

ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.

Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,

puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.

--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une

entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait

l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je

le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.

Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du

lit:

--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que

ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit

de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.

Cara · 第 51 / 75 题