XIV

Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la

nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,

d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara

ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait

été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la

famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame

Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des

usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était

impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se

prolongeât longtemps:

--Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à

chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas

quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux

ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de

ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux

par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous

qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux

commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans

doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur

Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui

refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une

existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de

toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas

devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en

certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce

serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon

accepte un pareil rôle.

--Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa

fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté.

C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais

il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules

que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce

qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par

quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires

du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus

difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il

se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite,

qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de

dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se

redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:

--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec

noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le

rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi

en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard

du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas.

--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie.

--Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas

féminine.

Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles

du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que

de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au

dernier.

Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour

où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne

pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter

un plan tout opposé.

La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon

contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande,

mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents

voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en

quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il

l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans

leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de

lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui

avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait

fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était

pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs

n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de

prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la

nomination d'un conseil judiciaire.

En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son

père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement

lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le

prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on

présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre

de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une

explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que

ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient

fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à

payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!

Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de

Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être

plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.

Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et

isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs

affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous

leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur

vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait

empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était

toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.

Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause,

n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui

était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être;

elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de

ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse,

mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la

fois.

Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait

alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara

qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le

consolait, une femme de coeur tendre et aimante.

Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements

qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais

encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire

qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il

lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus

que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore,

il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir

de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.

Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir

commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un

conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne

valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon

pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus

et alors il était tout à elle.

Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité

d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs,

elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.

Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle

se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents

et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,

bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour

empêcher les jeunes gens de se ruiner!

Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du

Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À

la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que

le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune

contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa

maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,

passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des

yeux un peu égarés:

--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te

reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu

verras comme je t'aime.

Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.

--Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une

chose d'argent.

--Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.

--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai

jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.

Il la regarda avec inquiétude.

--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la

même situation.

--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.

--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans

le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent

pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse.

--Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution?

--Je l'ai arrêtée.

--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître?

--Il le faut bien.

Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle

voulait les amener, elle continua:

--Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement

est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends

tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et

forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est

indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à

manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans

cet appartement que nous allons nous établir.

À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée;

quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les

lèvres par un baiser.

--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée!

--Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres;

serons-nous heureux ainsi!

La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité.

--C'est impossible, dit-il.

--Parce que?

--Mais....

Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait

compris.

--Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu

serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant

un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et

je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais

pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu

es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?

Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur

le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que

nous vivrons. Qu'en dis-tu?

--Je dis que tu es un ange!

Cara · 第 50 / 75 题