_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portèrent assez convenablement les
couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais
ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand
le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les
fonds nécessaires pour le payer.
Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue
Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner
jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le
guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit
sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la
signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y
avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.
Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que
l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de
sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet
dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
bureau de madame Haupois-Daguillon.
--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte
chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:
--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.
--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous!
Payez vite: c'est déjà trop de retard.
Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe
de la main:
--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir
des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à
«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle
façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de
grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire
pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la
salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux
coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table
était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts,
ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre,
celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les
repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on
l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux
que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir
on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls
que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils
empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui
était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»
Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui
fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le
départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari:
--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle.
--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé!
--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de
billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là
était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à
propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au
contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder
avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une
confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite
énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances.
Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant
une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien
dit.»
Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme:
ils n'avaient qu'à attendre son retour.
Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs
sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à
Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de
10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les
accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en
prévenir.
M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de
la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond
respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son
fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de
cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté
et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois
chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, _Aventure_,
_Diavolo_ et _Robber_.»
Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il
s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et,
plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il
alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu;
maintenant il fallait agir et au plus vite.
C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui
aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à
votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il
faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre
disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil
judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous
lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
j'étais à votre place.
Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même
pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé;
mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés,
qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés
pour que personne ne les vît.
Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la
copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la
Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de
Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille
réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un
jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la
chambre du conseil pour y être interrogé.
Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives
avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.
Que devait-il faire?
L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et,
arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il
ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.
À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas
longtemps pour obtenir une confession complète.
Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
indignation:
--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je
m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui
n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la
maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends
pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
an l'interdiction. Il est habile.
En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
premières victimes.
Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier
sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était
pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un
qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client;
elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.
Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier
l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait
pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois:
«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»
Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la
boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle
conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette
femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
etc.»
Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son
affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M.
Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.