IX

Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la

situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers,

sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait

faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.

Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle

tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme

que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il

n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très

bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de

famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question

d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela

parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il

paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment,

au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était

urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que

possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne

donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec

son fils.

Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en

faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que

lui-même voulait était par malheur impossible.

Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à

leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position

auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de

tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.

La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:

--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent,

lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait

payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible

Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un

prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont

la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné

redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les

montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce

cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait

te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date

dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en

soit jamais question entre nous.

--Cependant....

--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a

pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela

est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette

joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma

position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui

m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien

justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où

elle s'est solidement établie, paraît-il.

--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!

--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où

tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup.

Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un

soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que

je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que

tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un

sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je

t'aime par intérêt?

--Ne crains point cela.

--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te

donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une

femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon

amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te

prendre.

Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas

bronché.

Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:

--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel

que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes

paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne

petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et

puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne

laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en

apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant.

D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à

ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout

coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y

aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour

démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit

pas.

--Que veux tu donc?

--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre

amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui

valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce

qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux

est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton

amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut

donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi

laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons,

c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce

que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière

pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien

vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile

que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien

suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.

--Tu as fait cela!

--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as

trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait

plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu

ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu

ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis

affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du

tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter,

que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non,

n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,

toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et,

lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que

nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la

voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que

pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!

Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée,

si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la

bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.

--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te

parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire

manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu

es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois

me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?

Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour

savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.

--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire

moi-même.

--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu

m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque

instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou

si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je

suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par

les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras

oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui

t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.

La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du

côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa

«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle

l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?

S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.

Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être

aimé,--ce qui était un choix.

Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux.

Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé

par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé.

Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.

Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce

n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et

surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara.

Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes

de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.

Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par

l'amour-propre.

Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un

titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient

quelqu'un.

X

Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux

jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas

franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse

renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche.

En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle

s'arrangeait pour être seule,--le 17.

Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas

tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté

même des prétextes mis en avant avait frappé son attention.

Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et

l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un

amant.

Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait

entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux

que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et

sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation

n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle

avait eu des liaisons.

Toutes étaient-elles rompues?

Où allait-elle?

Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses

absences?

Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni

naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir

qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et

qu'il ne lui demandait pas.

Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien

qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût

éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il

l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles

qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa

maîtresse.

Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop

significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.

En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis

midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et

bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son

prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de

l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant

de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait

vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines

pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans

les églises de midi à sept heures, même le dimanche.

Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.

Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement

le 17 de chaque mois.

Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la

retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?

Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à

lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de

précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.

C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi

à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance.

De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant

au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus

facilement que le mal.

Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir

cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré

lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît,

n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,

ce qu'elle faisait.

Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie,

n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait

répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le

mensonge.

Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère,

elle lui avait répondu franchement:

--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux

vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure

que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que

celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou

renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est

justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te

demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont

on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a

d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle

des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut

pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,

n'est-pas?

Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était

jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient

provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus

de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre

aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante,

toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et

enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante

d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec

une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui

le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle

l'aimait!

Et cependant?

Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans

sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour

en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque

jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du

supplice qu'elle lui imposait.

Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs

pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un

billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il

s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita

d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir

Cara ce jour-là.

Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église;

alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au

cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,

qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de

la grande allée transversale.

Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des

Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une

femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante:

même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la

vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette

vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée

près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la

reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se

jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point

qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle

continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints

gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un

arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait

de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue

prière, elle partit.

Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel

elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis

de Galaure duc de Carami.»

Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.

Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans

sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de

lui:

--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.

--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les

mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop

beau, rien de trop cher.

Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla

droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.

L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:

--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.

--Oui, je suis heureux, très-heureux.

Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue.

Il avait son projet.

On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait

être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la

suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien

certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17.

À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le

numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant

vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.

Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle

allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la

rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se

coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui

arrivait.

En quelques pas, il fut près d'elle.

--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.

Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard

courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle

intention il l'avait suivie.

Elle garda un moment de silence.

--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je

ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas

tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant

trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour

eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures

avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je

les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de

tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur

porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition,

jaloux!

Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les

portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la

prit dans ses deux bras, et l'embrassant:

--Tu es un ange! dit-il.

Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se

mettant à rire:

--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui

effleura l'oreille,--une grande bébête.

C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement

simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les

soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint

ouvrir la porte.

Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans

faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière.

--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!

Cara · 第 46 / 75 题