Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la
situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers,
sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait
faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle
tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il
n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très
bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de
famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question
d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela
parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il
paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment,
au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était
urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que
possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne
donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec
son fils.
Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en
faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
lui-même voulait était par malheur impossible.
Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à
leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de
tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.
La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:
--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent,
lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait
payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible
Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un
prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné
redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les
montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en
soit jamais question entre nous.
--Cependant....
--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette
joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma
position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui
m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien
justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où
elle s'est solidement établie, paraît-il.
--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!
--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où
tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup.
Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un
soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que
je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un
sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
t'aime par intérêt?
--Ne crains point cela.
--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une
femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon
amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te
prendre.
Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas
bronché.
Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:
--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes
paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne
petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et
puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne
laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en
apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant.
D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à
ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y
aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
pas.
--Que veux tu donc?
--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre
amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux
est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons,
c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce
que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière
pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien
vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile
que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien
suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.
--Tu as fait cela!
--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as
trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait
plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu
ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis
affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du
tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter,
que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et,
lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la
voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée,
si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.
--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire
manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?
Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour
savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.
--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire
moi-même.
--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque
instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou
si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras
oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du
côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa
«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle
l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?
S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.
Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être
aimé,--ce qui était un choix.
Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux.
Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé
par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé.
Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.
Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce
n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et
surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara.
Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes
de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.
Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par
l'amour-propre.
Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient
quelqu'un.
X
Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux
jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas
franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse
renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche.
En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle
s'arrangeait pour être seule,--le 17.
Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas
tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté
même des prétextes mis en avant avait frappé son attention.
Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et
l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un
amant.
Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et
sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation
n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle
avait eu des liaisons.
Toutes étaient-elles rompues?
Où allait-elle?
Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses
absences?
Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni
naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et
qu'il ne lui demandait pas.
Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien
qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût
éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il
l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles
qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa
maîtresse.
Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop
significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et
bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son
prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de
l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant
de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait
vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines
pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans
les églises de midi à sept heures, même le dimanche.
Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement
le 17 de chaque mois.
Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la
retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?
Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à
lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de
précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance.
De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant
au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus
facilement que le mal.
Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir
cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré
lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît,
n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
ce qu'elle faisait.
Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie,
n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait
répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le
mensonge.
Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère,
elle lui avait répondu franchement:
--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te
demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont
on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a
d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
n'est-pas?
Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était
jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient
provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre
aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante,
toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et
enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante
d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec
une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui
le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
l'aimait!
Et cependant?
Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans
sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du
supplice qu'elle lui imposait.
Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs
pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un
billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita
d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir
Cara ce jour-là.
Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église;
alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au
cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de
la grande allée transversale.
Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des
Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une
femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante:
même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la
vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée
près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se
jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point
qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un
arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait
de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue
prière, elle partit.
Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel
elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis
de Galaure duc de Carami.»
Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.
Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans
sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de
lui:
--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.
--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les
mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop
beau, rien de trop cher.
Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla
droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.
L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
--Oui, je suis heureux, très-heureux.
Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue.
Il avait son projet.
On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la
suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17.
À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le
numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.
Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle
allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se
coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui
arrivait.
En quelques pas, il fut près d'elle.
--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.
Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard
courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
intention il l'avait suivie.
Elle garda un moment de silence.
--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant
trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour
eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures
avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je
les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
jaloux!
Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la
prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
--Tu es un ange! dit-il.
Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se
mettant à rire:
--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui
effleura l'oreille,--une grande bébête.
C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement
simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
ouvrir la porte.
Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans
faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière.
--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!