Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps
sans découvrir cette fâcheuse vérité.
Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était
expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle
n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été
nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se
composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui
n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû
interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif
chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme
une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la
plupart même n'étaient pas réalisables.
Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement
affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin
d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience
que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent
devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme
dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de
propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les
sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq
francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
elles y tiennent.
Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée
par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler,
mais elle finit par tout dire:
--Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il
a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne
veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent
supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me
promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté
et que c'est moi qui l'ai averti.
--Parlez.
--Eh bien, madame va être saisie et vendue.
Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes
recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
n'étaient pas graves, et leur guérison était facile.
--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar,
en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui
avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les
vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de
cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce
moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant
dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette
hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la
hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si
elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait
plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à
faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
signe, elle aime trop monsieur.
À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander
les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.
Mais Louise refusa:
--Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui
ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait
tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me
renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la
bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien
de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de
tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour
monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il
peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si
monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
heureuse, mais comment?
Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un
sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
confidence.
--Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à
demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
me croit plus jeune que je ne suis.
Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu
qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela
n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que
Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il
aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été
plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle,
qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement
par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son
coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception
n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir
envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
il devait les payer, cela était obligé.
Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur,
mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation.
Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu
avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son
monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au
faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une
femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on
s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon
dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers
saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le
saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la
laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même.
Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être
assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau
était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.
Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui
avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet
huissier venait faire.
Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues
explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se
reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion,
d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
--J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi
les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonçait comme
prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier.
--Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.
--Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi
soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les
querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre
sujet.
Il avait insisté: elle s'était fâchée.
Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons
personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux
poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu.
Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle
s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il
était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie;
mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît
qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes?
Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne
céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre
ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
sacrifice de bon coeur.
Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil
sacrifice.
Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et
peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires,
afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être
évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.
Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse
cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en
propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la
logique même des choses.