VIII

Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela

devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans

que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en

fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.

Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que

Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue

Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la

maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques

jours, cela devint un sujet de conversation.

--Il était temps.

Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la

liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à

la connaître,--c'est-à-dire «le papa».

Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se

passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des

courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui

s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris

qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À

quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.

Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il

voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était

difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus

précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui

devait avoir des renseignements à ce sujet.

En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara,

il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se

passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à

celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être

informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il

ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne

plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un

ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la

peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne

laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et

sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet

dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le

blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom

était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux

premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou

applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en

ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur

sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de

peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y

figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec

les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute

faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente

intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait

un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les

vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient

une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et

cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver

presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame

Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il

est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne

s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il

est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si

avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.

Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était

cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans

jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la

maîtresse de son fils.

Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le

voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait

significative.

--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.

--On le dit; mais je n'en sais rien.

--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale

à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait

entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.

--Ah! vraiment.

--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme

Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait

prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,

d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais

enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement

que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le

guérira de Madeleine.

--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue,

et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.

--Vous la connaissez?

--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis

jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son

influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses

dispositions dans sa première jeunesse.

--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.

--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces

femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous

contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé

contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules

encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont

la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous

faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il

regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien

était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui

l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce

jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse

que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le

prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas

nulle, elle n'est pas sotte.

--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle

d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.

--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,

Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses

moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement

justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née

à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu

honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle

séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne

heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent.

Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune

fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de

quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa

splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il

était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui

restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour

captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle

est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de

personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui

lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et

montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis

son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce

qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara

à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre

dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante.

Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce

qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis

née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable

de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la

fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis

sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent

volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus

riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte

de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président,

indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit

ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,

c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara,

mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,

et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.

Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion;

depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et

d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.

--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle.

Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a

demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce

qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde

commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait

mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et

du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être

que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus

productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a

fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons

des noms si vous en désirez.

--Alors elle doit être riche?

--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un

aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses

d'ici-bas.

--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.

--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le

guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et

cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que

n'est-elle là pour nous sauver!

--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon

n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.

En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin.

Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors

elle s'en fatiguera bien vite.

--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme

moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé

Haupois-Daguillon?

--Allons, décidément je parlerai à Léon.

Cara · 第 45 / 75 题