Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela
devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans
que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.
Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que
Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la
maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques
jours, cela devint un sujet de conversation.
--Il était temps.
Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la
liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à
la connaître,--c'est-à-dire «le papa».
Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des
courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui
s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris
qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À
quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il
voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était
difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus
précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
devait avoir des renseignements à ce sujet.
En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara,
il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à
celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être
informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il
ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la
peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne
laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et
sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet
dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le
blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom
était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux
premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur
sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de
peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec
les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente
intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait
un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les
vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient
une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et
cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver
presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame
Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il
est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne
s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il
est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était
cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la
maîtresse de son fils.
Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le
voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait
significative.
--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.
--On le dit; mais je n'en sais rien.
--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait
entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.
--Ah! vraiment.
--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme
Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait
prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais
enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le
guérira de Madeleine.
--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue,
et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.
--Vous la connaissez?
--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis
jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son
influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses
dispositions dans sa première jeunesse.
--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.
--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces
femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous
contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé
contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules
encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont
la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il
regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui
l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce
jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
nulle, elle n'est pas sotte.
--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses
moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement
justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née
à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu
honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle
séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne
heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent.
Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune
fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de
quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour
captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de
personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui
lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et
montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis
son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce
qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara
à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre
dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante.
Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce
qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la
fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent
volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président,
indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara,
mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion;
depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et
d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.
--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle.
Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a
demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde
commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait
mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et
du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être
que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus
productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a
fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
des noms si vous en désirez.
--Alors elle doit être riche?
--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses
d'ici-bas.
--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.
--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le
guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et
cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
n'est-elle là pour nous sauver!
--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon
n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin.
Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors
elle s'en fatiguera bien vite.
--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme
moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé
Haupois-Daguillon?
--Allons, décidément je parlerai à Léon.