--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!
--Es-tu bête!
--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
que je suis venue te déranger si matin.
--Tu viens me demander un conseil?
--Tu as deviné, avocat perspicace et malin.
--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
--D'une question de personne.
--C'est plus délicat alors.
--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
Banque de France.
--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
--Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
--Ah bah! est-ce que le fils?...
--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
--Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de
tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité
parfaite.
--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
Voilà tout.
--Huit, dix millions.
--Au plus ou au moins?
--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.
--Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
--Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin.
--Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un
vrai commerçant?
--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la
maison.
--Mauvaise affaire!
--Pourquoi?
--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la
maison, et s'il a la signature?
--Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
relation dans la maison.
Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
sa jambe droite en haussant les épaules:
--Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit,
dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes
d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir
commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui
pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le
conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider
simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu
as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il
paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué
de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage
par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir.
Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond
invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton
Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne
peux pas me répondre!
Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un
chat.
--Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et
tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
les aurais aujourd'hui.
--Hier, je n'y pensais pas.
--Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter
précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.
--Ce soir, c'est impossible.
--Tu es cruelle.
--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
--Eh bien, soit.
--Alors, adieu, à demain.
--Déjà!
--Il faut que je passe chez Horton.
--Tu es malade?
--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était
arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle
désirait,--c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir
à Paris.
Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
près d'elle, elle attendit la visite de Léon.
Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait
pas,--ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,--lorsqu'à neuf
heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on
le reçût et qu'on ne reçût que lui.
Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara.
L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était
éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été
enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara;
elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit
précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente.
--Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la
main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade
chagrine et désagréable!
--Comment allez-vous?
--Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai
fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
--Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
sera quitte pour la peur.
--Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de
l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous
aimez; comme elle doit être heureuse!
--Je n'aime personne.
--C'est impossible.
Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins
spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
différent prenait naissance dans le vestibule.
Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un
homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier,
l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
trop bien.
--Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté.
À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais
Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait
la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants.
--Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la
fais vendre.
--Je le dirai à madame.
--Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer.
Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui
était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans
qu'il ne fallait pas parler si haut:
--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame,
c'est que quelqu'un est avec elle.
--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira.
--S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.
Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un
petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir
du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans:
--Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.
--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse.
Puis tout à coup se ravisant:
--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
--Parce que ça ne fait que commencer.
--Et si ça ne dure pas?
--Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le
début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la
porte.
--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte,
mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais;
et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à
boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours,
pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.