Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première
il en fit une seconde, après la seconde une troisième.
N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se
trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion,
et cela était après tout bien naturel.
Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait
plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
connues jusqu'à ce jour.
Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et
mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses
goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie
femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de
tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir,
mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui
étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le
lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures,
le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le
quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui
avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner
avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors,
marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit
très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la
voir.
Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement,
ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
bien à lui-même qu'aux autres.
Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de
l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps
passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.
Qui avait opéré ce miracle?
Cara.
Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été
pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait
vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours
elle les remplissait.
En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours
pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui
commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins
vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû
revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien
différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation
serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait
aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un
engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non,
les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y
avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se
doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se
revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles
dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne
serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
voulait la prendre pour femme.
Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu
d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on
rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
détachaient en noir.
Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
marcher et de respirer l'air frais de la rivière.
Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas
une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré
toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
toujours et ne pourrait être jamais que Cara.
Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les
siens.
Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la
rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête
et son coeur battit plus vite.
Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle;
mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte
d'une femme endormie depuis deux heures déjà.
Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit
conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
n'importe où dans les allées du bois.
À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard
Malesherbes.
Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune
difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon
Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un
simple peignoir:
--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
Mais il lui montra un visage souriant.
Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant
rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses
bottines.
--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.
--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.
--Ah! mon Dieu!
--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le
silence.
--Vous ne me rassurez pas du tout.
--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
vous voulez bien m'entendre.
Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:
--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis
parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et
cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans
mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai
passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand
j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si
matin pour vous dire ... que je vous aime.
Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:
--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment
de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela
était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est
à Cara que vous venez de parler.
--Mais je vous jure....
Elle ne le laissa pas continuer.
--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre
place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara;
combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes
trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un
sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que
j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et
ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi,
mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.
De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
dont il avait déjà été frappé.
--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière,
car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée.
Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère
que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un
langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous
dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
--Et j'ajoute: faites-vous aimer.