Elle commença son récit:
--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la
description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis
longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer
le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite
que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant
d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles.
Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez
un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était
elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous
lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
d'imagination que je n'en trouve pas.
--Si nous la baptisions Hortense.
--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand
elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père
apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la
mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit,
ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est
excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se
remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui
l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier
aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C
était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette
qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait;
et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de
la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela
d'autant mieux que c'était vrai.
Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et
se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant
surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le
croit généralement.
Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer
à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle
portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de
houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour
sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se
charger de son instruction et plus tard de son avenir.
Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
la meilleure élève de sa classe.
Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses
héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille
qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à
Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on
allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle,
car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
prévoyant.
Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant
entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas
t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu
serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister.
Après une assez longue discussion ou plus justement une longue
recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à
une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement,
comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il
n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre
le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère
l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
trois sous qui lui restaient.
Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans,
après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.
Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer
les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point
une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle
l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous
une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans
un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un
sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
Quelle chute! Quelle souffrance!
Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence,
dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice
moral qui lui fut infligé.
Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop
misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien
coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?
Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent
à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de
violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune
homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune
homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il
continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il
disparut dans la confusion des voitures.
Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses
pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées
au coin de l'originalité.
Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc
s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle
pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien
surpris de ses réponses.
Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il
installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency,
dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de
loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.
C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a
toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs
qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques
instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:
--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du
duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait;
elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en
est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.
Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:
--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle,
mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le
permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras
Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la
maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il
menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on
lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.
Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes
elle continua:
--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui
restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de
Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû
entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne
vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de
reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les
plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au
souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se
considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car
ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la
misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les
prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou,
se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa
perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût
qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une
seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une
maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux.
Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en
conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et
pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant
Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait
bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
choses-là ne s'inventent pas.
Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer
pour un acquiescement.
--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu
dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle
crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la
plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut
qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet
homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais
elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de
cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.
Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai
tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui
vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»
Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la
sienne, elle la serra doucement.
--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées,
qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande
donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
entière.
--Mais....
--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir
quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.
--À demain alors.
V
Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec,
et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas
rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une
femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main,
vers sa cuisine.
Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations
qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon.
Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les
armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à
moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain
qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
il était dur et sec.
Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau
de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau.
Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
vin.
Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui
avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les
infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait
présentement.
Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur
huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix
minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration.
Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil;
alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à
bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.
En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit.
Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne
apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
--Monsieur Riolle.
--Mais monsieur n'est pas visible.
--Il n'est pas seul?
--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
--Alors, c'est bien; j'entre.
Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et
sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
on la connaissait bien.
Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de
livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les
meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la
figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.
Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea
pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre;
alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
Il fit un saut sur son fauteuil.
--Tiens, Cara! s'écria-t-il.