III

Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut

d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le

trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec

sollicitude, Léon lui adressait:

--J'ai hâte d'être arrivée.

--Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le

prévienne de se rendre chez vous?

--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit

pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos

suffiront.

Ils approchaient du boulevard Malesherbes.

--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée

à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.

--Je vais vous accompagner jusque chez vous.

--Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion

jusque-là; c'est déjà trop.

--Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien

les malades, c'est ma vocation.

--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une

femme, mais c'est impossible.

--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.

--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est

pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon

garde-malade?

--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.

--Ah! Et Berthe?

--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.

--Et Raphaëlle?

--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut

appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.

La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 _bis_; Léon descendit

le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine

pour se laisser glisser à terre, lentement.

Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât

pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment

l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.

--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais

vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.

Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut

long à monter.

Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à

bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.

--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc

faibles!

Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par

la main pour le guider.

--Allons lentement, dit-elle.

Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au

milieu de l'obscurité.

--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.

Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter

quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.

Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara

s'arrêta et l'arrêta:

--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en

attendant que j'aie allumé une bougie.

Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car

les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère

lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de

mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait

une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne

pouvait provenir que de fleurs naturelles.

Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément

une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont

les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles

étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était

étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le

style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où

il était jusqu'à ce jour entré.

--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle

en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de

tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.

--Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette

infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous

prie.

--Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister;

passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera

nécessaire.

Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé

dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui

attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les

brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les

bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en

argent niellé;--il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de

la valeur de la matière première que par le goût et l'art de

l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour

le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment

d'admiration; cela était vraiment charmant et original.

Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une

bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul».

--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.

Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.

Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se

cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses

dents claquaient.

--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai

grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un châle, je

suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.

Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main

tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les

pieds.

--Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.

L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la

lui donna après l'avoir sucrée.

Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des

dents, avec des frissons par tout le corps.

--Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.

--Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.

--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous

réchaufferez pas.

--Vous croyez?

--Assurément.

--Si j'osais....

Et elle s'arrêta.

--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous

feriez.

--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,

je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand

je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de

suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que

le lit qui me guérit.

--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.

Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de

toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.

Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva

dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à

trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour

boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il

était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la

sienne.

--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;

je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la

porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai

jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.

Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose

était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa

tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,

elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la

bougie.

Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon

se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle

pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus

simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,

charmante.

Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:

à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de

position.

--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.

--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes

tomber là devant moi.

--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?

--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé

la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait

de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?

--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.

--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer.

Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous

rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous

entendre.

Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se

rapprocha du lit.

--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.

Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et

de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de

l'autre.

--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous

prie. Comment vous nommez-vous?

--Mais....

--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point

où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous

dise, monsieur Haupois-Daguillon?

--Léon.

--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me

donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à

notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois

Hortense pour vous?

--Cela est convenu.

--Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle

qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: «Vous

contez si bien, contez-moi donc une histoire.»

--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.

--Ah! quel malheur! en faisant un effort.

--Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.

--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce

serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces

malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous

imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer

d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que

je vous en conte une, moi.

--Vous allez vous fatiguer.

--Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je

vous endors vous m'arrêterez.

--C'est entendu.

--Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une

pauvre fille de la vallée de Montmorency_; c'est un conte vrai,

très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.

Cara · 第 40 / 75 题