M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses
distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris
l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les
redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé
là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le
trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.
Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle,
sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette
maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de
raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait;
on les avait salués; on allait les aborder.
Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider
ou renoncer.
--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à
étouffer.
--Jusqu'au Bois!
Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait
signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et
harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres
qui le regardaient, il se laissa toucher.
--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
--C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade,
ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide
coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien.
--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était
abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait
en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et
là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.
Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au
milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des
feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler.
Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle
l'interpella:
--Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement,
ma mignonne, nous rentrerons.
--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.
--De Rouen?
--De madame Monfreville.
À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat
général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété.
--Et que te veut madame Monfreville?
--Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille
qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui
faire payer ces cinq mille francs.
--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère.
Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de
façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.
--Mais, mon oncle.
Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
--Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur
à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge
25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont
été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils
avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé
ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame
Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement
plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que
tout la valeur de ces créances.
Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la
conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il
devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.
--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
j'ose encore vous demander davantage.
--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
je ne la ferai pas.
--Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir
les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
que mon père doit fût payé.
--Tout ce qu'il devait réellement a été payé.
--J'entends tout ce qu'on lui réclamait.
--C'est de la folie.
--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner
une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit.
--Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là
est absurde à tous les points de vue.
--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père;
permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
l'être, alors même que cela serait absurde.
--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.
--Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une
orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement
cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents.
Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre
comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa
nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du
soleil couchant.
--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois
que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et
surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
--Oui, mon oncle, dit-elle.
--Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,--je ne
payerai pas ce que ton père ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
que tu épouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te
donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre
maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es
jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau
garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée,
nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé.
Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de
Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le
chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que
tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et
plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à
Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.