Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son
oncle lui avait demandé.
Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne
comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête
homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la
réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se
faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son
propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les
créanciers de celui-ci?
Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit.
Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée,
c'était la mémoire de ce frère.
Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.
Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
possède rien?
Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui
très-probablement réussirait,--c'était d'accepter Saffroy pour mari.
Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre
femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il
semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette
condition.
Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était
pas.
Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu
qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même,
et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les
paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.
Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de
son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper
elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle
éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
Mais cela était hypocrisie et mensonge.
La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui
emplissait son coeur.
Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait
étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père,
elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon?
c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de
l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.
Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,--la tendresse
sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.
Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse
naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.
Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni
déshonorer son amour.
Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
mémoire de son père fût déshonorée.
Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur
s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un
anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller,
elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il
fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour
pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.
Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.
Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée,
elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de
désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans
initiative et sans force.
À qui s'adresser, à qui demander conseil?
Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un
portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que
Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent,
portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle
restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge
précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait
dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un
cousin.
Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé
devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette
contemplation.
La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait
pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant
lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.
Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu,
devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.
Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais
la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à
tenir.
Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on
voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et
sa mère.
Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.
Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait
agir.
--N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
suppliante, parle-moi, inspire-moi.
Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers
elle.
La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs
inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du
portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre,
brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir.
Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée
d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce
qu'elle avait à faire, sa route était tracée.
Elle sauverait l'honneur de son père,--et elle sauverait la pureté de
son amour.