XIV

Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se

conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle

ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il

renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une

jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et

bien clairement qu'elle ne vous aime pas.

Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne

montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et

sa froideur, sa tante intervint entre eux.

--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune

commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de

coutume.

--Mais rien.

--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien

hautaine avec lui.

--Hautaine!

--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est

notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et

j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite

d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra

heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position

dans le monde.

Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant

entièrement d'un coup d'oeil profond.

Puis, après un moment de réflexion, elle continua:

--Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au

bout, dit-elle.

Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la

bien tenir sous ses yeux:

--Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce

rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations

sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir,

c'est-à-dire à ton mariage.

--Mais ma tante....

--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?

Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux

songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions

coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure

présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous

faisons.

Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop

clairement où l'entretien allait aboutir.

--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne

voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus

vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans

nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons,

ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que

cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens

à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que

l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc

un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer

de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le

réaliser. Ne devines-tu pas comment?

Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une

réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.

--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,

c'est de te donner Saffroy pour mari.

Prévenue, Madeleine ne broncha pas.

--Tu ne dis rien?

--Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier.

--En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle

pas de demain. Je parle de l'avenir.

Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que

diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne

voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse

une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient,

et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en

froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée

d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise

route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.

Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui

pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se

fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui

causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout

projet de mariage avec Saffroy.

Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de

papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père.

--Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton

pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que

tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,--il avait souligné

ce mot,--de ses créanciers, de tous ses créanciers.

Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles

pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé.

L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le

devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers

avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que

contre argent.

La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait

et connaissait mal les affaires.

Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était

trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en

rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait

pour lui écrire.

Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée

d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme

d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui

avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle

une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme

d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si

elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir

pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre

quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui

proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient

perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les

reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter

ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux;

cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était

pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine

Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de

piété filiale.

La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là

ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son

père!

Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui

non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui

encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.

Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,

profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui.

Cara · 第 25 / 75 题